Marianne ne chercha pas à s’approcher.
Elle resta à plusieurs mètres de Natalie, entre deux rangées de tables couvertes de pots vides.
La serre retenait la chaleur de la fin d’après-midi.
L’air sentait la terre sèche et le métal.
Natalie attendit.
Marianne passa les doigts sur le dossier d’une vieille chaise.
« Bell ne m’a pas sauvée par bonté. »
Natalie répondit immédiatement :
« Je ne pensais pas ça. »
« Il avait reçu un ordre Guardian. »
« Pour te faire disparaître. »
Marianne acquiesça.
« Oui. Mais pas pour me tuer. »
Natalie fronça les sourcils.
« Guardian voulait que tu disparaisses ? »
« Après l’accident, quelqu’un avait modifié le mandat. »
Cette phrase suffit à relier plusieurs éléments.
Rebecca.
Meridian Vector.
Les ordres automatiques.
« Qui ? »
Marianne regarda vers une porte latérale.
« Rebecca. »
Natalie sentit sa colère remonter.
« Elle contrôlait déjà Guardian ? »
« Pas officiellement. Pas encore. Mais elle avait découvert comment modifier certaines instructions. »
« Pourquoi ? »
« Pour me sauver. »
Natalie eut un rire froid.
« C’est curieux, le nombre de gens qui m’expliquent leurs mensonges avec le mot sauver. »
Marianne baissa les yeux.
« Je comprends. »
« Non. Pas encore. Continue. »
Marianne inspira.
« Bell savait que Michael avait touché à ma voiture. Il savait aussi que la pièce installée était plus fragile que celle commandée. Il avait laissé faire parce qu’il voulait récupérer le Registre si je m’arrêtais sur la route. »
« Et quand l’accident a failli te tuer ? »
« Il a paniqué. Guardian n’avait pas demandé ma mort. Une mort incontrôlée risquait d’attirer exactement l’attention qu’ils voulaient éviter. »
Natalie pensa au cynisme du système.
Même la survie de sa mère avait été une décision de gestion du risque.
« Ensuite Saint Agnes. »
« Oui. »
« Puis Rebecca. Puis Bell. »
Marianne acquiesça.
« J’ai compris chez Rebecca que quelqu’un nous suivait encore. Je savais qu’une ambulance publique donnerait mon emplacement. Thomas voulait appeler quand même. Richard Hale aussi, finalement. »
Natalie sentit le nom de son père adoptif.
« Tu lui faisais confiance ? »
Marianne eut un sourire triste.
« À certains moments. Pas à d’autres. »
« Utile. »
Marianne encaissa.
« Je savais surtout qu’il t’aimait. »
Natalie resta silencieuse.
Marianne poursuivit.
« Chez Bell, j’étais en mauvais état. Les médecins honnêtes auraient dit que mes chances étaient mauvaises. Bell m’a proposé quelque chose d’autre. »
« Simuler ta mort. »
« Oui. »
« Et tu as accepté comme ça ? »
« Non. »
Marianne regarda Natalie.
« J’ai refusé d’abord. »
« Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? »
Marianne prit une longue inspiration.
« Un message. »
Natalie sentit immédiatement qu’il serait important.
« De qui ? »
« Rebecca. »
« Disant quoi ? »
Marianne ferma les yeux.
« Que quelqu’un avait demandé un dossier sur toi. Ton école. Tes trajets. Les personnes qui venaient te chercher. »
Natalie sentit le froid monter.
« J’avais vingt et un ans. »
« Oui. »
« Qui ? »
Marianne répondit :
« Guardian. »
Natalie resta immobile.
« Pourquoi Guardian s’intéressait à moi ? »
« Parce que tu étais déjà la clé de secours de Northstar. »
« Mais ils ne devaient pas le savoir. »
« Quelqu’un l’avait découvert. »
Natalie pensa immédiatement à Rebecca vendant son nom à Richard Hale des années plus tôt.
« Rebecca leur avait dit ? »
« Non. »
« Qui alors ? »
Marianne hésita.
« Nous ne savions pas. »
Natalie sentit sa patience céder.
« Onze ans plus tard, tu ne sais toujours pas ? »
« Je sais maintenant. »
« Qui ? »
Marianne regarda sa fille avec une expression douloureuse.
« Thomas. »
Natalie eut l’impression d’avoir mal entendu.
« Mon père biologique. »
« Oui. »
« Thomas Vale a donné mon nom à Guardian ? »
« Pas volontairement. »
Natalie rit sans humour.
« Encore une fois. »
Marianne baissa les yeux.
« Thomas conservait une copie du dossier Orion dans son bureau privé. Margaret l’a trouvé. »
Tout s’aligna.
La jalousie.
Le signal à Guardian.
Margaret savait que Natalie pouvait être la fille de Thomas.
« Margaret a transmis l’information. »
« Une partie. Elle voulait prouver que Thomas continuait à me protéger à cause de toi. Elle a utilisé un canal Guardian qu’elle croyait administratif. »
« Et Guardian a compris que j’étais importante. »
« Oui. »
Natalie posa une main sur son ventre.
« Alors tu as pensé que si tu mourais publiquement, ils arrêteraient de me regarder. »
« Pas seulement. »
Marianne regarda ses mains.
« Bell a proposé de déclarer ma mort. Rebecca pouvait effacer certains liens. Thomas pouvait déplacer les derniers accès. Si tout le monde croyait que je n’avais rien transmis avant de mourir, Guardian chercherait le Registre, mais pas forcément toi. »
« Et tu m’as laissée avec Richard Hale. »
« Oui. »
« L’homme que tu disais craindre. »
Marianne releva les yeux.
« Je savais qu’il te protégerait avec une férocité absolue s’il pensait que c’était la seule chose de moi qui lui restait. »
La phrase fit mal parce qu’elle semblait vraie.
Richard Hale avait contrôlé, menti, manipulé.
Mais Natalie n’avait jamais douté qu’il aurait brûlé le monde pour elle.
« Tu l’as utilisé. »
« Oui. »
« Et lui ne savait pas que tu étais vivante. »
« Non. »
« Thomas ? »
Marianne resta silencieuse.
Natalie comprit.
« Il savait. »
Marianne acquiesça.
Le souffle de Natalie se coupa.
« Mon père biologique savait que tu étais vivante. »
« Oui. »
« Pendant huit ans. »
« Oui. »
« Et aucun de vous ne m’a rien dit. »
Marianne ferma les yeux.
« Non. »
Natalie détourna le regard.
Elle avait reçu, quelques heures plus tôt, la lettre de Thomas expliquant son silence de père.
À présent, ce silence devenait encore plus lourd.
« Pourquoi ? »
Marianne répondit doucement.
« Parce que Thomas était le seul lien entre ma vie cachée et toi. Si quelqu’un le surveillait, il devait sembler aussi convaincu que les autres que j’étais morte. »
« Mais il savait. »
« Oui. »
« Comment pouvait-il cacher ça ? »
« Très mal. »
Un sourire triste passa sur le visage de Marianne.
« Il a failli tout arrêter plusieurs fois. Il disait que notre plan te protégeait peut-être physiquement mais te volait autre chose. »
Natalie sentit les larmes arriver.
« Il avait raison. »
« Oui. »
Marianne ne chercha aucune excuse.
Cela rendait presque la colère plus difficile.
« Pourquoi Thomas est-il mort ? »
Le visage de Marianne changea.
« Parce qu’il a découvert qui contrôlait réellement Guardian. »
Natalie fronça les sourcils.
« Rebecca ? »
« Non. »
« Pourtant elle dirigeait Meridian Vector. »
« Administrativement. Pas opérationnellement. »
Natalie attendit.
Marianne regarda vers l’extérieur de la serre.
« Rebecca avait pris le contrôle de la structure pour empêcher les mandats de s’exécuter automatiquement. Mais quelqu’un d’autre possédait encore les clés des équipes. »
« Qui ? »
« Roake n’était pas la tête. »
« Alors qui ? »
Marianne resta silencieuse une seconde.
« Quelqu’un que Thomas connaissait depuis longtemps. »
Natalie sentit son ventre se nouer.
« Donne-moi le nom. »
« Samuel Ortiz. »
Natalie cligna des yeux.
Le membre du comité.
L’homme plus âgé venu avec Julian et Mara à l’entrepôt.
Celui qui avait aidé à vérifier les archives.
Celui qui se trouvait au dépôt lors de l’attaque.
« Samuel ? »
Marianne acquiesça.
« Thomas l’avait intégré au comité parce qu’il connaissait la conformité bancaire. Il ignorait que Samuel avait travaillé pour Arthur Harrington bien avant. »
Natalie repensa à Samuel.
Discret.
Peu de paroles.
Toujours présent lorsque les décisions techniques étaient prises.
« Il dirige Guardian ? »
« Il en a repris la partie opérationnelle après la mort d’Arthur. »
« Et Rebecca ? »
« Elle essayait de limiter ce qu’il pouvait faire. »
Natalie sentit le récit changer encore.
« Alors pourquoi Rebecca m’a menti ? »
Marianne eut un sourire triste.
« Parce qu’elle avait tellement vécu dans le mensonge qu’elle ne savait plus protéger quelqu’un autrement. »
« Et toi ? »
La question partit avant que Natalie puisse l’arrêter.
Marianne la reçut sans bouger.
« Moi aussi. »
Le silence resta entre elles.
Puis Natalie reprit.
« Samuel a tué Thomas ? »
« Je pense qu’il a demandé à Bell de le faire. »
« Preuve ? »
« Pas encore complète. »
Natalie eut un rire amer.
« Toujours pas complète. »
« Thomas devait me rejoindre le lendemain de sa mort avec un fichier. Il m’avait dit qu’il avait enfin trouvé un registre des mandats opérationnels. »
« Et il est mort avant. »
« Oui. »
« Bell l’a vu le jour même. »
« Oui. »
Natalie pensa aux notes de Thomas.
M.V.
Meridian Vector.
Il s’était peut-être approché de Rebecca, mais le véritable pouvoir restait ailleurs.
« Où est Rebecca ? »
Marianne regarda encore la porte latérale.
« Pas loin. »
Natalie se raidit.
« Elle est ici ? »
Marianne acquiesça.
« Blessée. Elle aurait dû rester à l’hôpital. »
« Et tu l’as aidée à partir. »
« Oui. »
Natalie ferma les yeux.
« J’espère que tu comprends à quel point tout ça paraît insensé. »
« Je le comprends parfaitement. »
« Non, maman. »
Le mot sortit pour la première fois.
Les deux femmes se figèrent.
Natalie sentit les larmes monter.
« Tu n’as pas le droit de dire que tu comprends parfaitement. Tu as eu onze ans pour comprendre. Moi, j’ai eu une heure. »
Marianne baissa les yeux.
« Tu as raison. »
Natalie respira.
« Où est Rebecca ? »
Marianne fit signe vers une pièce arrière.
Rebecca était allongée sur un vieux canapé.
Un bandage propre couvrait son épaule.
Lorsqu’elle vit Natalie, elle tenta de se lever.
« Ne bougez pas », dit Natalie.
Rebecca s’arrêta.
« Je suppose que tu sais. »
« Une partie. »
Rebecca eut un sourire fatigué.
« C’est déjà trop. »
Natalie s’approcha.
« Samuel Ortiz. »
Rebecca ferma les yeux.
« Marianne t’a dit. »
« Oui. »
« Alors il faut partir. »
Natalie fronça les sourcils.
« Pourquoi ? »
Rebecca regarda la montre.
« Parce qu’il sait probablement que nous avons utilisé l’accès fondateur. »
Claire, restée à l’entrée avec Daniel, entra.
« Comment ? »
Rebecca répondit :
« Les anciennes clés Guardian surveillent certains événements Northstar. »
Daniel demanda :
« Samuel peut localiser la connexion ? »
« Pas précisément. Mais il peut réduire la zone. »
Marianne se leva.
« C’est pour ça que nous ne pouvions pas rester à la maison du verger. »
Natalie regarda sa mère.
« Et tu m’as quand même fait venir ici. »
Marianne acquiesça.
« Parce que je devais te parler avant que Samuel ne fasse autre chose. »
« Quoi ? »
Marianne regarda son ventre.
« Northstar a protégé ta lignée aujourd’hui. Guardian va considérer ton enfant comme une future menace. »
Natalie sentit son sang se glacer.
« Samuel va s’en prendre à mon bébé. »
« Pas nécessairement physiquement. Il peut essayer de modifier les droits, les trusts, les données médicales, les garanties. Mais oui, il cherchera un moyen de neutraliser la succession. »
Daniel prit son téléphone.
« J’appelle l’hôpital. Andrew doit être déplacé et protégé. »
Natalie pensa soudain à Andrew.
À Julian.
À Richard Hale.
À Richard Harrington.
À Eleanor.
Tous savaient où elle était censée être.
Samuel pouvait les utiliser.
« Il faut les prévenir. »
Claire appela immédiatement.
Andrew répondit.
Julian aussi.
Richard Hale.
Puis Eleanor.
Tous.
Sauf Richard Harrington.
Natalie sentit son cœur accélérer.
« Réessayez. »
Claire le fit.
Messagerie.
Daniel appela Olivia.
Elle décrocha en pleurant.
« Papa est parti il y a vingt minutes. »
Andrew, connecté en haut-parleur depuis l’hôpital, jura.
« Parti où ? »
Olivia répondit :
« Il a reçu un appel. Il m’a dit qu’il devait corriger quelque chose avant que ce soit trop tard. »
Marianne ferma les yeux.
« Samuel. »
Natalie regarda sa mère.
« Pourquoi ? »
« Parce que Richard Harrington connaît quelque chose que Samuel ne peut pas laisser sortir. »
« Quoi ? »
Rebecca répondit :
« Les mandats originaux d’Arthur. »
Natalie se tourna.
« Richard les a ? »
« Pas physiquement. Mais il sait où ils sont. »
Daniel demanda :
« Où ? »
Rebecca fixa Marianne.
Marianne répondit :
« Dans le coffre personnel d’Arthur Harrington. »
Natalie regarda Andrew sur l’écran.
Son visage avait changé.
« Le coffre de mon grand-père est dans notre ancienne maison de campagne. »
Richard Hale intervint au téléphone.
« Samuel sait ça ? »
Andrew répondit :
« S’il connaît la famille, oui. »
Natalie sentit l’urgence remplacer le choc.
« Richard est parti là-bas. »
Marianne acquiesça.
« Et Samuel va probablement l’attendre. »
Daniel rangea son téléphone.
« Adresse. Maintenant. »
Andrew la donna.
Natalie regarda Marianne.
« Tu viens. »
Marianne secoua la tête.
« Natalie— »
« Onze ans de disparition. Ça suffit. »
Marianne la fixa.
Puis acquiesça.
« D’accord. »
Rebecca tenta de se lever.
Daniel refusa.
« Vous restez. »
Rebecca secoua la tête.
« Samuel me tuera s’il me trouve seule. »
Claire répondit :
« Je reste avec elle. »
Natalie regarda Claire.
« Vous êtes sûre ? »
« Oui. »
Daniel ouvrit la porte.
Natalie et Marianne sortirent côte à côte.
Sans se toucher.
Sur le chemin vers la voiture, Marianne regarda le ventre de sa fille une seconde.
« C’est une fille ou un garçon ? »
Natalie s’arrêta.
Pendant onze ans, elle avait imaginé tant de choses qu’elle aurait voulu dire à sa mère.
Jamais cette question.
« Une fille. »
Marianne ferma les yeux.
Une larme coula.
« Comment elle s’appelle ? »
Natalie répondit :
« On n’a pas encore décidé. »
Marianne acquiesça.
Elle n’insista pas.
Natalie monta dans la voiture.
Daniel démarra.
À l’arrière, Marianne regardait la route.
Natalie la regarda dans le rétroviseur.
Vivante.
Réelle.
Et pour la première fois, elle réalisa que retrouver sa mère ne ramenait rien de ce qui avait été perdu.
Cela créait simplement un avenir dans lequel elles devraient décider si quelque chose pouvait encore être construit.
Mais avant cela, Richard Harrington roulait probablement vers le coffre d’Arthur.
Et Samuel Ortiz pouvait déjà l’attendre.