La maison des Harrington était éclairée lorsqu’ils arrivèrent, mais personne ne vint ouvrir.
Andrew frappa, sonna, puis utilisa sa clé. « Olivia ! »
Natalie resta quelques secondes sur le perron pendant que Daniel lui demandait de ne pas courir. Son ventre s’était durci sous l’effet du stress. Elle inspira lentement jusqu’à ce que la tension passe, puis entra.
La salle à manger était vide.
Les assiettes du dîner avaient disparu. Le parquet, pourtant, portait encore une trace humide à l’endroit où Eleanor avait versé l’eau glacée.
« Maman ? » cria Andrew.
Richard apparut au sommet de l’escalier.
Il portait une autre chemise.
Natalie remarqua aussitôt qu’il avait également changé de pantalon.
Andrew s’arrêta au pied des marches. « Où est Olivia ? »
Richard descendit lentement. « Elle est partie. »
« Sans son manteau ? »
Richard regarda vers le porte-manteau.
Le manteau beige d’Olivia était toujours là.
« Elle a peut-être pris une veste de ta mère. »
« Son téléphone est coupé. »
« La batterie doit être vide. »
Daniel Mercer entra derrière eux. « Monsieur Harrington, à quelle heure l’avez-vous vue pour la dernière fois ? »
Richard pinça les lèvres. « Je n’ai pas à répondre à un enquêteur privé. »
« Je ne suis pas enquêteur privé. »
Le ton de Daniel changea quelque chose dans la pièce.
Richard le regarda avec plus d’attention.
« Alors qu’êtes-vous ? »
« Quelqu’un qui a passé quinze ans à empêcher que Halcyon tombe entre les mauvaises mains. »
Eleanor surgit du couloir. « Encore vous. »
Andrew fit un pas vers elle. « Où est Olivia ? »
« Elle m’a dit qu’elle voulait prendre l’air. »
Natalie demanda : « Avec son sac ? »
Eleanor tourna la tête.
Le sac d’Olivia reposait encore sur une chaise.
Andrew le saisit et l’ouvrit. Portefeuille. Clés. Chargeur. Médicaments contre les allergies.
« Elle n’est pas partie volontairement. »
« Ne dramatise pas », dit Eleanor.
Cette phrase, répétée pour la deuxième fois en une soirée, provoqua chez Andrew une réaction que Natalie ne lui avait jamais vue. Il se retourna vers sa mère, le visage fermé.
« Si tu dis encore une fois que nous dramatisons alors que ma sœur a disparu, je jure que je ne remettrai plus jamais les pieds ici. »
Eleanor resta silencieuse.
Claire Benton arriva derrière Daniel, ordinateur en main. « J’ai localisé la dernière connexion du téléphone d’Olivia. »
Tous se tournèrent vers elle.
« Ici. »
Andrew fixa l’écran. « Ici où ? »
Claire agrandit une carte.
Le point se trouvait sur la propriété Harrington, mais pas dans la maison principale.
Natalie connaissait la dépendance. Un ancien pavillon de jardin, au fond du terrain, derrière les grands cèdres. Elle n’y était entrée qu’une seule fois, deux ans auparavant. Richard l’utilisait autrefois comme bureau.
« Le pavillon », murmura-t-elle.
Richard s’immobilisa.
Daniel le vit.
« Qu’est-ce qu’il y a dans ce bâtiment ? »
« Rien. »
« Alors vous n’aurez aucun problème à nous y conduire. »
Richard ne bougea pas.
Andrew passa devant lui et ouvrit la porte arrière.
La pluie avait commencé, fine mais froide. Natalie resta sous l’auvent pendant une seconde, puis suivit malgré les protestations de Daniel. Elle n’avait aucune intention de rester seule avec Eleanor.
Le pavillon se dressait dans l’ombre, à quarante mètres de la maison.
Andrew essaya la poignée.
Verrouillée.
« Papa ! »
Richard les avait suivis, lentement.
« Donne-moi la clé. »
« Je ne l’ai pas. »
Daniel sortit son téléphone. « Alors j’appelle la police. »
Richard répondit trop vite. « Attendez. »
Le silence qui suivit fut suffisant.
Andrew se retourna.
« Tu as menti. »
Richard regarda la porte du pavillon, puis Natalie.
« Ce n’est pas ce que tu crois. »
« Ouvre. »
Richard sortit finalement un petit trousseau de sa poche.
La troisième clé fonctionna.
À l’intérieur, l’air sentait la poussière, le papier humide et quelque chose de métallique. Andrew alluma.
Le bureau n’était pas abandonné.
Sur une table se trouvaient deux ordinateurs récents, un scanner et plusieurs boîtes de documents. Une lumière clignotait sur un routeur indépendant.
« Meridian », dit Claire.
Daniel s’avança.
« Impossible. »
Un bruit sourd retentit derrière une cloison.
Andrew se précipita.
La porte intérieure était fermée par un verrou simple. Il le fit sauter avec l’épaule.
Olivia était assise au sol.
Ses poignets n’étaient pas attachés, mais son visage était couvert de larmes. Une femme se tenait près d’elle, un doigt posé devant ses lèvres.
Andrew courut vers sa sœur.
Natalie resta figée.
La femme avait les cheveux gris coupés court, un visage maigre et des yeux si clairs qu’ils semblaient presque transparents.
Daniel Mercer ne bougea plus.
« Rebecca ? »
La femme le regarda.
« Tu as mis du temps. »
Olivia s’accrocha à Andrew. « Je ne suis pas blessée. Elle m’a enfermée pour que je ne retourne pas dans la maison. »
« Elle t’a enfermée ? »
Rebecca répondit avant elle. « Parce que deux hommes étaient en train de fouiller la propriété et que votre père leur avait donné accès au pavillon. »
Richard entra derrière eux.
Rebecca leva les yeux vers lui.
Pendant quelques secondes, ils se regardèrent sans parler.
« Tu aurais dû rester morte », dit Richard.
Natalie sentit son sang se glacer.
Rebecca eut un sourire sans chaleur. « Toi aussi, tu aurais dû apprendre à mieux mentir. »
Daniel s’approcha enfin. « On m’a montré ton certificat de décès. »
« C’était le but. »
« Depuis douze ans ? »
« Onze ans et neuf mois. »
Natalie posa une main contre le mur. « Quelqu’un pourrait m’expliquer pourquoi une femme supposée morte se cache dans le bureau de mon beau-père pendant qu’un transfert de quatre-vingt-douze millions est effectué sous mon nom ? »
Rebecca la regarda longuement.
Son expression changea légèrement lorsqu’elle vit son ventre.
« Marianne avait raison », murmura-t-elle.
Natalie oublia presque de respirer.
« Vous connaissiez ma mère ? »
Rebecca acquiesça.
« Très bien. »
Richard intervint. « Ne l’écoute pas. »
Rebecca tourna la tête vers lui. « C’est toujours ta solution, Richard ? Décider de ce que les autres ont le droit de savoir ? »
Andrew aida Olivia à se lever.
Claire inspectait déjà l’un des ordinateurs. « Quelqu’un a effacé des journaux d’activité il y a moins d’une heure. »
Rebecca répondit : « Pas moi. »
« Alors qui ? »
Rebecca désigna Richard.
Richard secoua la tête. « Je n’ai touché à rien. »
Claire continua de taper.
« Le transfert de Halcyon a été relayé depuis ce réseau. »
Andrew regarda son père.
« Tu étais impliqué ? »
« Non. »
« Alors pourquoi le serveur est-il chez toi ? »
Richard ouvrit la bouche, mais Rebecca l’interrompit.
« Parce que quelqu’un voulait que tout mène ici. Comme le transfert mène à Natalie. Comme la seconde signature mène à Andrew. Tout a été conçu pour que les mauvaises personnes soient accusées au bon moment. »
Natalie s’approcha.
« Qui ? »
Rebecca la fixa.
« Votre père. »
Natalie sentit sa gorge se serrer.
« Richard Hale ? »
« Oui. »
« Je ne l’ai pas vu depuis presque quatre ans. »
« Cela ne signifie pas qu’il ne vous observe pas. »
Rebecca ouvrit un tiroir métallique et en sortit un dossier bleu très mince.
Sur la couverture était écrit à la main :
NORTHSTAR — N. HALE.
Natalie reconnut immédiatement l’écriture.
Celle de sa mère.
Rebecca posa le dossier devant elle.
« Marianne a construit une sortie de secours au cas où Halcyon serait compromis. Elle vous a mise au centre du dispositif parce qu’elle pensait que votre père finirait un jour par essayer de reprendre ce qu’elle lui avait retiré. »
Natalie ouvrit le dossier.
La première page comportait une seule phrase :
SI NATALIE LIT CECI, LE PROTOCOLE SEPT A ÉCHOUÉ.
Elle releva les yeux.
« Que voulait ma mère protéger ? »
Rebecca répondit d’une voix calme.
« Pas l’argent. »