La voiture continua dans la nuit pendant plusieurs secondes sans que personne parle.
Natalie gardait le téléphone dans sa main.
Rebecca, assise derrière elle, regardait la route par la vitre.
Andrew fut le premier à rompre le silence.
« Qu’est-ce qu’il voulait dire ? »
Rebecca ne répondit pas.
Natalie se retourna.
« Il m’a dit de vous demander qui avait réellement construit le Registre. »
Rebecca ferma les yeux.
« Marianne. »
« Ce n’est pas toute la réponse. »
« Non. »
Daniel, au volant, regarda Rebecca dans le rétroviseur.
« Alors donnez le reste maintenant. »
Rebecca prit une inspiration.
« Le Registre n’était pas un dossier unique. Au début, c’était un système de collecte. »
Claire se pencha.
« Automatique ? »
« Partiellement. Il aspirait des copies de transactions, de contrats, de courriels et de rapports internes liés à certaines entités surveillées. »
Natalie sentit une inquiétude nouvelle.
« Sans consentement ? »
Rebecca répondit :
« Souvent sans consentement. »
Andrew regarda Natalie.
« Donc ton père essaie de dire qu’il est illégal. »
« Il l’est en partie », admit Rebecca.
Daniel serra le volant.
« Et les preuves ? Elles sont authentiques ? »
« La majorité, oui. Mais voilà le problème : Marianne ne voulait pas seulement conserver des preuves. Elle voulait conserver le contexte. »
Natalie fronça les sourcils.
« Expliquez. »
« Certaines opérations financières étaient volontairement découpées. Une transaction pouvait sembler criminelle isolément alors qu’elle était légitime dans une chaîne plus large. Marianne avait créé des niveaux de validation. »
Claire comprit.
« Et si le Registre est publié automatiquement sans validation ? »
Rebecca regarda Natalie.
« Il publiera tout. »
Andrew pâlit.
« Y compris des gens innocents. »
« Oui. »
Natalie sentit la colère revenir.
« Pourquoi construire un système aussi dangereux ? »
Rebecca répondit doucement :
« Parce que Marianne pensait qu’elle aurait toujours le temps de le finir. »
La phrase frappa Natalie plus fort qu’elle ne l’aurait voulu.
Sa mère n’avait jamais prévu de mourir.
Toutes ces couches de sécurité, ces conditions, ces clés : elles portaient la marque de quelqu’un qui pensait pouvoir revenir plus tard corriger les défauts.
« Comment est-elle morte ? » demanda Natalie.
Personne ne répondit immédiatement.
Elle regarda Rebecca.
« Vous étiez là ? »
« Non. »
« Eleanor ? »
Eleanor, dans le véhicule derrière, ne pouvait pas entendre.
Julian Vale, assis à côté de Claire, parla.
« Officiellement, accident de voiture. »
Natalie hocha la tête.
Elle connaissait cette version.
Route mouillée. Perte de contrôle. Impact latéral.
« Officieusement ? »
Julian regarda Rebecca.
Rebecca répondit :
« Marianne avait reçu des menaces la semaine précédente. »
Andrew tourna la tête.
« De Richard Hale ? »
« Entre autres. »
Natalie sentit quelque chose se contracter en elle.
« Entre autres ? »
« Une banque, deux associés, un dirigeant dont elle avait découvert les paiements offshore. Elle avait beaucoup d’ennemis. »
« Et vous pensez qu’elle a été tuée ? »
Rebecca hésita.
« Je n’en sais rien. »
Natalie regarda la route.
« C’est la première réponse honnête que j’entends depuis des heures. »
Rebecca encaissa sans protester.
Claire ouvrit son ordinateur.
« Si le Registre est incomplet, existe-t-il un moyen de publier uniquement les éléments validés ? »
Rebecca acquiesça.
« Oui. »
Tout le monde se tourna vers elle.
« Northstar devait avoir une fonction de tri. Mais elle nécessitait trois clés humaines. »
Natalie comprit.
« Marianne, Eleanor et vous. »
« Oui. »
« Marianne est morte. »
« Sa clé peut être remplacée par la vôtre. »
Andrew se pencha.
« Donc Natalie peut empêcher la publication brute ? »
« Si Eleanor et moi coopérons. »
Daniel regarda le compteur.
« Et si l’une refuse ? »
Rebecca répondit :
« Publication complète. »
Natalie eut un rire sans joie.
« Formidable. »
Son téléphone vibra.
Un nouveau message de Richard Hale.
Une pièce jointe.
VIDÉO_2009.
Andrew regarda l’écran.
« N’ouvre pas. »
Natalie le fit quand même.
La vidéo montrait Marianne dans un bureau.
La date indiquait trois ans avant sa mort.
Richard Hale se trouvait en face d’elle.
L’image semblait provenir d’une caméra cachée.
Marianne disait :
« Tu ne comprends pas. Si je donne tout maintenant, des innocents seront détruits avec les coupables. »
Richard répondait :
« Alors arrête de jouer au juge. »
Marianne répliquait :
« Je n’essaie pas de juger. J’essaie d’empêcher que ceux qui utilisent le système puissent effacer ce qu’ils ont fait. »
Richard se penchait vers elle.
« Tu as créé une arme que tu ne peux plus contrôler. »
La vidéo s’arrêta.
Un message apparut :
ELLE LE SAVAIT.
Natalie resta silencieuse.
Andrew murmura :
« Il essaie de te convaincre de stopper la publication. »
« Peut-être parce qu’il a raison sur ce point. »
Rebecca se pencha.
« Il a raison sur le danger. Pas sur la solution. »
« Sa solution serait quoi ? »
« Détruire le Registre. »
Claire secoua la tête.
« Ce qui effacerait aussi les vraies preuves. »
Natalie regarda la route.
Deux extrêmes.
Publier tout et peut-être détruire des innocents.
Détruire tout et sauver les coupables.
Elle comprenait mieux pourquoi Marianne avait construit Northstar comme une prison de décisions partagées.
Ils arrivèrent à la maison de la grand-mère de Natalie à 1 h 34.
La maison semblait plus petite qu’elle ne s’en souvenait.
Briques sombres, volets blancs, porche étroit.
Une lumière brillait au sous-sol.
Daniel se gara à distance.
Les autres véhicules arrivèrent derrière.
Eleanor sortit avec difficulté, soutenue par Andrew.
Richard Harrington n’était pas venu. Olivia était restée avec lui.
Natalie regarda Eleanor.
« Vous connaissez la maison ? »
Eleanor acquiesça.
« Oui. »
« Combien de fois êtes-vous venue ici ? »
« Trois. Peut-être quatre. »
Rebecca eut un rire bref.
« Dix au moins. »
Eleanor la fusilla du regard.
« Ce n’est pas le moment. »
Natalie soupira.
« Nous allons entrer dans une maison où mon père nous attend probablement pour manipuler un système que ma mère a construit avec vous deux. Si vous avez encore des concours de mensonges à organiser, faites-le après. »
Eleanor baissa les yeux.
« D’accord. Dix fois. »
Andrew regarda sa mère.
« Pourquoi mentir même sur ça ? »
Elle ne répondit pas.
Daniel vérifia les fenêtres.
« Aucune activité visible au rez-de-chaussée. »
Julian montra la porte arrière.
« Mon père avait une clé. »
Natalie se tourna.
« Pourquoi votre père avait-il une clé de la maison de ma grand-mère ? »
Julian eut presque l’air gêné.
« Parce qu’il était exécuteur testamentaire de votre mère. »
Encore un détail inconnu.
Natalie sentit l’épuisement devenir colère.
« Bien sûr. »
Ils entrèrent par la cuisine.
Une odeur de bois humide et de poussière lui ramena immédiatement des souvenirs.
Des biscuits refroidissant sur une grille.
La voix de sa grand-mère.
Sa mère assise à cette même table, triant des papiers.
Natalie ralentit.
Andrew posa sa main dans son dos.
« Ça va ? »
« Non. Mais avance. »
Ils descendirent l’escalier du sous-sol.
La lumière venait d’une ancienne pièce de rangement.
La porte était ouverte.
Richard Hale se tenait à l’intérieur.
Seul.
Il ne ressemblait pas à l’homme menaçant que Natalie avait imaginé pendant le trajet.
Il portait une chemise blanche, manches retroussées, sans veste. Ses cheveux avaient davantage blanchi.
Sur la table devant lui reposait la clé USB d’Eleanor.
« Natalie. »
Sa voix était douce.
Elle resta au bas de l’escalier.
« Ne m’appelle pas comme si on se retrouvait pour déjeuner. »
Une ombre de sourire passa sur son visage.
« Toujours directe. »
Andrew descendit derrière elle.
Richard le regarda.
« Andrew. »
« M. Hale. »
« Tu peux m’appeler Richard. Nous sommes presque de la famille. »
Andrew répondit :
« Non. »
Richard eut un léger sourire.
Puis il vit Rebecca.
Son visage changea.
« Toi. »
Rebecca s’avança.
« Déçu ? »
« Depuis longtemps. »
Eleanor apparut derrière elle.
Richard Hale la regarda.
« Je t’avais dit de rester à l’entrepôt. »
Andrew fit un pas.
« Après l’avoir frappée ? »
Richard répondit calmement :
« Elle a essayé de prendre la clé. »
Eleanor répliqua :
« Tu m’as frappée avant même que je bouge. »
Richard ne la regarda pas.
Natalie s’approcha de la table.
« Pourquoi Andrew est dans Northstar depuis onze ans ? »
Richard Hale eut un silence réel.
« Tu as trouvé ça. »
« Réponds. »
« Parce que ta mère pensait pouvoir choisir ton avenir. »
Rebecca secoua la tête.
« Mensonge. »
Richard ignora le mot.
« Marianne avait peur que je t’influence. Alors elle a choisi un héritier Harrington comme contrepoids. »
Andrew demanda :
« Elle avait prévu notre mariage ? »
« Non. Elle espérait une convergence. »
Natalie fronça les sourcils.
« Une convergence ? »
Richard fit glisser un dossier vers elle.
« Lis. »
À l’intérieur se trouvaient plusieurs profils.
Des noms barrés.
Des jeunes hommes et femmes liés à différents partenaires commerciaux.
Andrew apparaissait sur la dernière page.
SEUL CANDIDAT RETENU.
Natalie sentit une nausée.
« Ma mère faisait des dossiers sur des inconnus pour me choisir un partenaire ? »
Richard répondit :
« Elle choisissait des gardiens possibles pour Northstar. Pas des maris. Mais elle savait que les relations personnelles créent les loyautés les plus fortes. »
Andrew serra les poings.
« Vous parlez de nous comme d’outils. »
Richard le regarda.
« Nous l’avons tous été. »
Natalie posa le dossier.
« Qu’est-ce que tu veux de moi ? »
Enfin, son père abandonna les détours.
« Arrête Northstar. »
« Pour te protéger ? »
« Pour protéger des centaines de personnes qui n’ont rien fait. »
Rebecca ricana.
« Et toi au passage. »
« Oui », répondit Richard.
La franchise surprit tout le monde.
« Je ne prétends pas être innocent. Mais le Registre contient des données non vérifiées. Marianne le savait. »
Natalie croisa les bras.
« Alors aide-moi à publier seulement ce qui est vérifié. »
Richard secoua la tête.
« Impossible. »
Rebecca répondit :
« Faux. »
Richard la regarda.
« Tu crois encore que les clés de tri fonctionnent ? »
Un silence.
Rebecca pâlit.
Richard eut un sourire sans joie.
« Marianne les a désactivées avant sa mort. »
Eleanor murmura :
« Pourquoi ? »
Richard prit la clé USB.
« Parce qu’elle avait découvert que l’une de vous deux falsifiait les validations. »
Rebecca et Eleanor se figèrent.
Natalie regarda l’une, puis l’autre.
« Qui ? »
Richard répondit :
« C’est précisément ce que ta mère cherchait à découvrir quand elle est morte. »