Richard Harrington posa la main sur la souris.
Personne ne bougea.
Le vieux serveur produisait un ronronnement régulier dans le sous-sol de Saint Agnes, comme si les vingt années écoulées n’avaient aucune importance.
Natalie regardait uniquement l’écran.
Sa mère était vivante sur cette vidéo.
Blessée.
Consciente.
Et Richard Hale venait de la menacer en utilisant le nom de sa propre fille.
« Lancez », répéta Natalie.
Richard Harrington cliqua.
L’image revint avec un saut de plusieurs minutes.
Marianne n’était plus sur la table.
La pièce était vide.
Une infirmière entra dans le champ, suivie de Richard Harrington.
« Où est-elle ? » demanda-t-il.
L’infirmière répondit :
« Il l’a emmenée. »
Richard Harrington se figea.
« Qui ? »
« M. Hale. »
Dans le sous-sol, Andrew regarda Richard Hale.
« Tu l’as sortie d’ici. »
Richard Hale ne répondit pas.
La vidéo continua.
Richard Harrington sur l’écran attrapa l’infirmière par les épaules.
« Elle est en état de voyager ? »
« Non. »
« Alors pourquoi vous l’avez laissé partir ? »
L’infirmière répondit :
« Il avait une autorisation médicale signée. »
Richard Harrington lâcha ses épaules.
« Par qui ? »
Elle lui tendit une feuille.
Il la regarda.
Puis son visage changea.
« Eleanor. »
Dans le présent, Andrew se retourna vers sa mère.
Eleanor porta une main à sa bouche.
« Non. »
Rebecca la fixa.
« C’est ta signature ? »
« Je n’ai jamais signé ça. »
Claire se rapprocha de l’écran.
« On peut peut-être voir le document. »
Richard Harrington avança la vidéo image par image.
La signature apparaissait partiellement.
E. PIERCE-HARRINGTON.
Andrew serra les mâchoires.
« Maman. »
« Je te jure que non. »
Natalie regarda Claire.
« Même méthode de falsification ? »
Claire répondit :
« Il faudrait récupérer le scan original. Mais c’est possible. »
Richard Harrington parla, les yeux fixés sur l’écran.
« C’est pour ça que j’ai falsifié plus tard les validations d’Eleanor. »
Andrew se tourna vers lui.
« Quoi ? »
Richard prit une inspiration.
« Après cette nuit, j’ai découvert que quelqu’un utilisait sa signature. Je ne savais pas qui. J’ai commencé à remplacer certaines validations par les miennes pour détecter l’origine. »
Rebecca secoua la tête.
« Tu aurais pu nous le dire. »
« J’avais peur que l’une de vous soit impliquée. »
Eleanor murmura :
« Et tu avais peur que ce soit moi. »
Richard la regarda.
« Oui. »
Un silence lourd suivit.
Natalie revint à l’essentiel.
« Ma mère. »
Richard acquiesça.
« Il reste une troisième séquence. »
Richard Hale fit un pas en avant.
« Ça suffit. »
Andrew se plaça devant lui.
« Tu ne touches à rien. »
Richard Hale regarda son gendre.
« Tu crois que tu comprends ce que tu regardes ? »
« Je comprends que vous avez emmené Marianne alors qu’elle avait besoin de soins. »
« Parce qu’elle me l’a demandé. »
Natalie tourna la tête.
« Quoi ? »
Richard Hale la regarda enfin.
« Elle m’a demandé de la sortir de Saint Agnes. »
Rebecca éclata.
« Après que tu l’as menacée ? »
« La vidéo ne montre pas tout. »
« Évidemment. »
Natalie leva la main.
« Je veux voir la troisième séquence. »
Richard Harrington lança.
Cette fois, l’image provenait d’une caméra extérieure.
Une voiture noire attendait derrière Saint Agnes.
Richard Hale sortit du bâtiment.
Il portait Marianne dans ses bras.
Elle semblait à moitié consciente.
Il l’installa à l’arrière.
Puis quelque chose d’inattendu se produisit.
Marianne attrapa son poignet.
Richard se pencha.
Le son était faible mais audible.
« Pas chez toi. »
Richard Hale répondit :
« Où ? »
Marianne murmura une adresse.
Rebecca devint livide.
Natalie la regarda.
« Vous connaissez ? »
Rebecca ne répondit pas.
Sur la vidéo, Richard Hale monta dans la voiture.
Le véhicule partit.
Quelques minutes plus tard, Richard Harrington sortit du bâtiment en courant.
Trop tard.
L’image s’arrêta.
Natalie regarda Rebecca.
« Quelle adresse ? »
Rebecca ferma les yeux.
« Mon ancienne maison. »
Tout le monde se tourna vers elle.
Andrew demanda :
« Marianne voulait aller chez vous ? »
Rebecca acquiesça.
« Oui. »
« Vous étiez là cette nuit-là ? »
« Oui. »
Natalie sentit sa colère devenir presque calme.
« Vous m’avez dit ne pas être présente lorsqu’elle est morte. »
Rebecca resta silencieuse.
« Vous avez menti. »
« Oui. »
Daniel secoua lentement la tête.
« Encore. »
Natalie fixa Rebecca.
« Qu’est-ce qui s’est passé après l’arrivée de ma mère chez vous ? »
Rebecca s’assit sur une caisse poussiéreuse.
« Richard Hale est arrivé avec elle vers deux heures. Elle était consciente par moments. Elle avait une blessure interne. »
Natalie demanda :
« Vous avez appelé une ambulance ? »
Rebecca baissa les yeux.
« Non. »
Le mot traversa Natalie comme une lame.
« Pourquoi ? »
« Marianne refusait. »
« Elle était blessée. »
« Elle disait que si elle entrait dans un hôpital public, Richard Hale retrouverait les dossiers. »
Natalie se tourna vers son père.
« Mais tu étais déjà là. »
« Ce n’était pas moi qu’elle fuyait à ce moment-là. »
« Qui alors ? »
Richard Hale regarda Rebecca.
Rebecca répondit :
« Quelqu’un avait essayé de provoquer l’accident. »
Le sous-sol devint silencieux.
Andrew demanda :
« Vous en êtes certaine ? »
« Marianne l’était. »
Natalie sentit son cœur accélérer.
« Qui ? »
Rebecca secoua la tête.
« Elle ne savait pas encore. »
Richard Harrington se leva.
« Elle m’avait parlé d’un problème sur sa voiture deux jours avant. »
Natalie se tourna vers lui.
« Et vous ne l’avez pas signalé ? »
« Elle ne voulait pas. »
« Tout le monde faisait donc exactement ce qu’elle demandait, même lorsqu’elle saignait à mort ? »
Personne ne répondit.
Natalie sentit les larmes arriver mais les retint.
« Continuez. »
Rebecca inspira.
« Marianne avait un paquet avec elle. Pas le Registre complet. Une clé de déchiffrement et plusieurs documents originaux. »
Richard Hale murmura :
« C’est ce que je cherchais. »
Natalie lui lança un regard.
« Bien sûr. »
Il encaissa.
Rebecca poursuivit.
« Elle m’a donné le paquet. Elle m’a demandé de le cacher. Puis elle m’a demandé de faire venir Thomas Vale. »
Julian devint pâle.
« Mon père. »
« Oui. »
« Il était là ? »
« Il est arrivé vers trois heures. »
Julian ferma les yeux.
« Il ne m’a jamais dit. »
« Il avait juré. »
Natalie eut un rire bref.
« Les promesses ont détruit beaucoup de choses cette nuit-là. »
Rebecca baissa la tête.
« Oui. »
Claire regarda le compteur.
02:34:51.
« Nous devons avancer. »
Natalie ne détourna pas les yeux de Rebecca.
« Ma mère est morte chez vous ? »
Rebecca avala difficilement.
« Non. »
« Alors où ? »
« Elle a tenu jusqu’au matin. »
Richard Hale parla.
« Elle voulait partir. »
Rebecca acquiesça.
« Vers cinq heures, son état s’est aggravé. Thomas insistait pour appeler une ambulance. Marianne refusait encore. »
Julian murmura :
« Ça ressemble à mon père. »
Rebecca continua.
« Puis Marianne a demandé à parler seule à Richard Hale. »
Natalie regarda son père.
« Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? »
Richard Hale resta longtemps silencieux.
« Qu’elle savait qu’elle n’allait probablement pas survivre. »
Natalie ferma les yeux.
Le bébé bougea sous sa main.
Elle respira.
« Et ? »
« Elle m’a demandé de promettre deux choses. »
« Lesquelles ? »
« Que je ne chercherais pas le Registre pendant un an. Et que je ne te dirais rien avant tes vingt-cinq ans. »
Natalie ouvrit les yeux.
« Tu as respecté aucune des deux ? »
Richard eut un sourire amer.
« J’ai respecté la seconde trop longtemps. »
« Et la première ? »
« Non. »
Rebecca souffla.
« Évidemment. »
Natalie s’approcha de son père.
« Pourquoi voulait-elle que tu attendes ? »
« Parce qu’elle avait activé une période de verrouillage. Elle pensait que si personne ne touchait à Northstar pendant un an, les données se stabiliseraient. »
Claire demanda :
« Et vous avez essayé avant ? »
Richard acquiesça.
« Trois mois après sa mort. »
Rebecca ferma les yeux.
« Voilà pourquoi Northstar a commencé à se fragmenter. »
Claire regarda l’écran.
« Donc une partie des erreurs actuelles vient de cette tentative. »
Richard Hale ne nia pas.
Andrew secoua la tête.
« Vous avez endommagé le système pour récupérer des preuves qui vous compromettaient. »
Richard répondit :
« Pour savoir ce qu’elle avait contre moi. »
« C’est pire. »
Natalie leva la main.
« La mort de ma mère. »
Rebecca reprit.
« Vers six heures, Thomas a réussi à convaincre Marianne de partir vers un médecin indépendant qu’il connaissait. »
Julian demanda :
« Qui ? »
« Dr Aaron Bell. »
Julian pâlit.
« Je connais ce nom. Il travaillait avec mon père. »
« Oui. »
Natalie demanda :
« Ils sont partis ? »
Rebecca acquiesça.
« Marianne, Thomas et Richard Hale. »
« Vous êtes restée ? »
« Oui. Avec le paquet. »
Natalie se tourna vers son père.
« Alors elle était encore vivante avec toi et Thomas Vale. »
Richard Hale acquiesça.
« Oui. »
« Où est-elle morte ? »
Richard ne répondit pas.
Julian murmura :
« Mon père est revenu seul chez lui à neuf heures vingt-sept ce matin-là. Je l’ai vu. »
Tout le monde se tourna vers lui.
« J’avais dix-neuf ans. Il avait du sang sur sa manche. Il m’a dit qu’il avait aidé quelqu’un dans un accident. »
Natalie sentit son cœur cogner.
« Et mon père ? »
Julian secoua la tête.
« Je ne l’ai pas vu. »
Richard Hale regarda le sol.
Natalie comprit.
« Tu étais avec elle quand elle est morte. »
Richard releva les yeux.
« Oui. »
La voix d’Andrew devint froide.
« Où ? »
Richard répondit :
« Chez Bell. »
« Et la police ? »
« Prévenue plus tard. »
Natalie sentit sa respiration devenir irrégulière.
« Combien plus tard ? »
« Plusieurs heures. »
« Pourquoi ? »
Richard Hale fixa sa fille.
« Parce que Marianne m’a demandé une dernière chose avant de mourir. »
Natalie ne voulait plus entendre de demandes prononcées au nom de sa mère.
« Quoi ? »
« Que sa mort ressemble à un accident simple. »
Rebecca se leva.
« Non. »
Richard Hale la regarda.
« Si. »
« Elle n’aurait jamais demandé ça. »
« Elle l’a fait. »
Natalie sentit la colère monter.
« Pourquoi ? »
Richard Hale répondit :
« Parce qu’elle avait compris que celui qui avait saboté sa voiture surveillait toujours tout le monde. Elle voulait que cette personne croie qu’elle était morte sans avoir parlé. »
Richard Harrington se figea.
Eleanor aussi.
Natalie regarda leurs visages.
« Vous pensez que quelqu’un dans cette pièce a provoqué l’accident. »
Richard Hale répondit :
« Oui. »
Andrew serra les poings.
« Qui ? »
Richard Hale regarda le vieux serveur.
« Le journal de maintenance de la voiture a été copié dans Meridian. »
Claire se précipita vers l’écran.
Richard Harrington ouvrit un dossier.
VEHICLE_ACCESS / M.HALE.
Une liste apparut.
Deux accès autorisés dans les quarante-huit heures précédant l’accident.
Le premier :
R. HARRINGTON.
Andrew pâlit.
Le second :
E. PIERCE-HARRINGTON.
Personne ne parla.
Andrew regarda successivement son père et sa mère.
« Vous avez tous les deux touché à sa voiture ? »
Eleanor secoua immédiatement la tête.
« Non. »
Richard Harrington murmura :
« Oui. »
Andrew se tourna vers lui.
Richard poursuivit :
« Marianne m’avait demandé de vérifier un bruit dans les freins. »
Natalie sentit son estomac se nouer.
« Et vous avez trouvé quoi ? »
Richard Harrington regarda Eleanor.
« Que quelqu’un avait déjà ouvert le système hydraulique. »
Eleanor recula.
« Ne me regarde pas comme ça. »
Richard continua.
« Ton identifiant avait été utilisé après le mien. »
Andrew devint livide.
« Maman ? »
Eleanor secoua la tête.
« Je n’ai jamais approché cette voiture. »
Claire examina les données.
« L’accès E.P. a été effectué à distance via une carte clonée. »
Eleanor expira.
Andrew ferma les yeux.
« Encore une signature falsifiée. »
Claire acquiesça.
Natalie regarda Richard Harrington.
« Et le vôtre ? »
« Réel. »
« Vous avez vérifié les freins et vous avez découvert une manipulation. Pourquoi ma mère a-t-elle quand même conduit ? »
Richard baissa les yeux.
« Parce que je lui ai dit que j’avais réparé. »
Un silence.
Natalie sentit la réponse suivante avant qu’il ne parle.
« Mais vous ne l’aviez pas fait correctement. »
Richard Harrington murmura :
« Je pensais que si. »
Andrew fit un pas en arrière.
Richard continua :
« La pièce avait été remplacée par une autre déjà fragilisée. Je n’ai pas vu la microfissure. »
Natalie sentit sa colère vaciller.
Ce n’était pas un meurtre avoué.
C’était peut-être pire pour Andrew : une erreur.
Un homme essayant de protéger quelqu’un, encore une fois, et échouant.
Claire ouvrit un dernier fichier.
« J’ai trouvé le fournisseur de la pièce. »
Richard Hale leva la tête.
Le nom de la société apparut.
VALE INDUSTRIAL COMPONENTS.
Julian pâlit.
« Non. »
Rebecca se tourna vers lui.
« Thomas ? »
Julian secoua la tête.
« Mon père ne fabriquait rien. C’était une société-écran. »
Claire ouvrit les propriétaires historiques.
Un nom.
REBECCA SHAW.
Tout le monde se tourna vers Rebecca.
Elle resta parfaitement immobile.
Puis elle murmura :
« Ce n’est pas possible. »
Mais Natalie vit dans son regard qu’elle venait de reconnaître quelque chose.
Et cette fois, ce n’était pas la peur d’être accusée.
C’était la peur de se souvenir.
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