Rebecca Shaw regardait l’écran comme si le nom qui y figurait appartenait à une autre personne.
VALE INDUSTRIAL COMPONENTS.
BENEFICIAL OWNER: REBECCA SHAW.
Claire fit défiler les informations.
« Société créée dix-huit mois avant l’accident. Dissoute six mois après. »
Julian s’approcha.
« Pourquoi elle porte le nom Vale ? »
Rebecca ne répondit pas.
Daniel croisa les bras.
« Rebecca. »
Elle posa les deux mains sur la table du serveur.
« Thomas l’avait créée. »
Julian se figea.
« Mon père ? »
« Oui. Pour acheter du matériel sans que Richard Hale puisse suivre les dépenses. »
Richard Hale eut un souffle méprisant.
« Élégant. »
Rebecca se tourna vers lui.
« C’était précisément parce que tu suivais tout. »
Natalie intervint.
« Cette société a fourni une pièce installée sur la voiture de ma mère. »
Rebecca ferma les yeux.
« Je sais ce que ça signifie. »
« Alors dites-nous ce que vous savez. »
« Nous achetions des composants informatiques, des lecteurs, des supports physiques. Pas des pièces automobiles. »
Claire tapota le fichier.
« Pourtant, cette facture existe. »
Rebecca regarda.
Commande 8814.
KIT HYDRAULIQUE — SÉRIE M7.
Livraison privée.
« Je n’ai jamais signé ça. »
Andrew eut un rire épuisé.
« Tout le monde a une signature falsifiée dans cette histoire. »
Claire zooma.
« Peut-être pas. La facture n’est pas signée électroniquement. Elle utilise un code d’achat interne. »
Rebecca pâlit.
« Quel code ? »
Claire lui montra.
RAVEN-3.
Rebecca recula.
« Ce n’est pas mon code. »
« À qui appartient-il ? »
Elle regarda Julian.
« Thomas. »
Julian resta silencieux.
Natalie sentit la tension se déplacer.
« Thomas Vale a commandé la pièce ? »
Rebecca secoua la tête.
« Pas forcément. Plusieurs personnes connaissaient les codes. »
« Qui ? »
« Marianne. Moi. Thomas. »
Elle hésita.
« Eleanor. »
Andrew se retourna vers sa mère.
Eleanor éclata presque.
« Je n’ai jamais entendu ce code. »
Rebecca la fixa.
« Tu étais présente quand on l’a créé. »
« J’étais présente à cinquante réunions. Ça ne veut pas dire que je mémorisais tout. »
Richard Harrington se passa une main sur le visage.
« Il y avait quelqu’un d’autre. »
Tout le monde le regarda.
« Qui ? » demanda Natalie.
Richard regarda Richard Hale.
« Lui. »
Richard Hale ne réagit presque pas.
« Tu inventes. »
Richard Harrington secoua la tête.
« Marianne avait découvert que tu avais copié plusieurs codes d’achat à partir d’un ancien terminal. »
Rebecca se tourna vers Richard Hale.
« Quand ? »
« Des années avant. »
« Donc il pouvait utiliser Raven-3. »
Richard Hale croisa les bras.
« Pouvait. Ça ne signifie pas que je l’ai fait. »
Natalie sentit l’épuisement se transformer en une lucidité étrange.
Tous avaient eu accès.
Tous avaient menti.
Tous pouvaient produire une explication plausible.
« Nous cherchons encore qui pouvait faire quoi », dit-elle. « Pas qui l’a réellement fait. »
Claire acquiesça.
« Il nous faut une trace de paiement. »
Julian regarda la facture.
« Vale Industrial avait un compte chez Columbia Trust. »
Samuel Ortiz, resté près de l’entrée du sous-sol, leva la tête.
« Je connais les anciennes archives de Columbia. »
Claire se tourna.
« Vous pouvez y accéder ? »
« Pas directement. Mais le comité possède certains relevés conservés par Thomas Vale. »
Julian ouvrit sa mallette.
« J’ai une copie chiffrée de ses archives. »
Richard Hale eut un sourire ironique.
« Évidemment. Tout le monde transportait des secrets dans une mallette. »
Natalie le regarda.
« Tu n’es pas obligé de rester. »
Il se tut.
Julian connecta une petite clé.
Plusieurs dossiers apparurent.
BANK / COLUMBIA / V.I.C.
Claire chercha le numéro de facture.
« Paiement reçu trois jours avant la commande. »
« Depuis quel compte ? » demanda Daniel.
Claire ouvrit.
Compte source masqué.
Mais une référence demeurait :
MEMORIAL FUND / A.H.
Andrew fronça les sourcils.
« A.H. ? »
Richard Harrington devint très pâle.
Eleanor le vit.
« Richard ? »
Il ne répondit pas.
Natalie demanda :
« Vous connaissez ce compte. »
Richard acquiesça lentement.
« C’était un fonds familial. »
Andrew regarda son père.
« Harrington ? »
« Oui. »
« A.H., c’est qui ? »
Richard ferma les yeux.
« Arthur Harrington. Mon père. »
Andrew resta immobile.
Natalie sentit une nouvelle pièce apparaître dans le puzzle.
« Votre père était impliqué ? »
Richard répondit :
« Il était mort depuis quatre ans à cette époque. »
Claire regarda l’écran.
« Donc quelqu’un utilisait encore un fonds à son nom. »
Eleanor murmura :
« Moi. »
Tout le monde se tourna vers elle.
Andrew la regarda avec une expression presque vide.
« Maman. »
Eleanor leva les mains.
« J’utilisais ce fonds pour certaines dépenses privées. Richard le savait. »
Richard Harrington secoua la tête.
« Pas toutes. »
« Ne commence pas. »
Natalie se rapprocha.
« Avez-vous payé cette facture ? »
« Non. »
« Mais vous contrôliez le compte. »
« Oui. »
Andrew détourna les yeux.
Eleanor poursuivit rapidement.
« Le compte était accessible aussi par Richard. »
Richard Harrington répondit :
« Avec ta validation. »
« À l’époque, oui. »
Claire examina les métadonnées bancaires.
« Le virement a été initié avec une carte de sécurité physique. »
Eleanor murmura :
« Il y en avait deux. »
« Qui les possédait ? »
« Richard et moi. »
Andrew eut un rire bref.
« Parfait. »
Natalie regarda Claire.
« Peut-on savoir laquelle ? »
Claire chercha.
« Numéro de série partiel : 04-771. »
Eleanor réfléchit.
Richard Harrington aussi.
Puis leurs regards se croisèrent.
Eleanor devint blanche.
Andrew le vit.
« Quoi ? »
Richard Harrington répondit :
« Celle de ta mère. »
Eleanor secoua la tête.
« Elle avait disparu. »
« Quand ? » demanda Natalie.
« Environ un mois avant l’accident. »
Rebecca la fixa.
« Tu ne l’as jamais signalé. »
Eleanor répondit :
« J’avais peur. »
« De quoi ? »
« Que Richard pense que j’avais recommencé à travailler avec Hale. »
Richard Harrington eut un rire amer.
« Tu avais recommencé. »
Eleanor se tourna vers lui.
« Pour obtenir des informations, pas pour l’aider. »
Natalie sentit la dispute ancienne revenir.
« Qui savait que cette carte avait disparu ? »
Eleanor réfléchit.
« Richard. »
Elle regarda Rebecca.
« Marianne. »
Rebecca acquiesça.
Puis Eleanor regarda Richard Hale.
« Et lui. »
Richard Hale fronça les sourcils.
« Comment l’aurais-je su ? »
« Parce que tu m’as appelée le lendemain. »
Richard ne répondit pas.
Natalie fixa son père.
« Tu l’as appelée ? »
« Peut-être. Je ne me souviens pas de chaque appel vieux de vingt ans. »
Eleanor éclata.
« Tu m’as dit : “Tu devrais mieux surveiller tes clés.” »
Le silence fut immédiat.
Richard Hale resta impassible.
Andrew murmura :
« Vous aviez la carte. »
Richard répondit :
« Non. »
« Mais vous saviez qu’elle avait disparu. »
« Oui. »
Natalie s’approcha.
« Comment ? »
Richard Hale regarda le sol.
« Marianne me l’avait dit. »
Rebecca secoua la tête.
« Pourquoi Marianne te l’aurait dit ? »
« Parce qu’elle cherchait la carte. »
« Et elle te soupçonnait. »
« Probablement. »
Natalie sentit qu’il choisissait soigneusement ses mots.
« Tu sais qui l’avait. »
Richard Hale leva les yeux.
« Je savais qui je pensais l’avoir prise. »
« Qui ? »
Il regarda Richard Harrington.
« Lui. »
Andrew ferma les yeux.
Richard Harrington secoua la tête.
« Tu mens. »
« Marianne m’a dit que tu avais accès au bureau d’Eleanor ce jour-là. »
« Parce qu’elle m’avait appelé. »
« Pour quoi ? »
Richard Harrington hésita.
Eleanor le regarda.
« Dis-le. »
Il soupira.
« Elle pensait qu’un dossier avait été déplacé. »
« Quel dossier ? » demanda Natalie.
Richard Harrington regarda Eleanor.
« Sur Andrew. »
Andrew releva brusquement la tête.
« Moi ? »
Richard acquiesça.
« Le profil Northstar. »
Andrew recula d’un pas.
« Donc quelqu’un est entré dans le bureau de maman pour prendre un dossier sur moi, et le même jour sa carte de sécurité a disparu. »
Claire acquiesça.
« Ça devient probablement le point de jonction. »
Julian fouilla dans les archives de son père.
« Thomas avait une note datée de ce jour-là. »
Il ouvrit.
Une phrase :
ELEANOR AFFIRME QUE LE DOSSIER A.J.H. A ÉTÉ CONSULTÉ. MARIANNE PENSE QUE LA FUITE VIENT DE L’INTÉRIEUR.
Natalie regarda la date.
Un mois avant l’accident.
« Donc quelqu’un a appris qu’Andrew était un bénéficiaire potentiel. »
Rebecca acquiesça.
« Et cette personne pouvait comprendre que si Marianne mourait, Northstar se réorganiserait autour de Natalie et Andrew. »
Andrew secoua la tête.
« J’étais encore un adolescent. »
« Justement », répondit Rebecca. « Facile à surveiller. Facile à influencer plus tard. »
Eleanor se couvrit le visage.
Natalie regarda Richard Hale.
« Est-ce pour ça que tu t’intéressais à Andrew ? »
Richard répondit :
« Après avoir appris qu’il existait dans Northstar, oui. »
Andrew devint livide.
« Vous l’avez su avant la mort de Marianne. »
Richard ne répondit pas.
Natalie sentit son sang se glacer.
« Donc tu avais accès au dossier volé. »
Richard Hale comprit trop tard.
Il détourna les yeux.
Natalie murmura :
« C’était toi. »
« Non. »
« Tu savais pour Andrew avant la mort de maman. Tu savais que la carte avait disparu. Tu connaissais Raven-3. Tu avais les moyens de commander la pièce. »
Richard Hale serra les mâchoires.
« Et pourtant je l’ai sauvée après l’accident. »
Rebecca intervint.
« Peut-être parce que tu ne voulais pas la tuer. »
Natalie se tourna.
Rebecca poursuivit :
« Saboter un frein ne signifie pas forcément vouloir provoquer sa mort. Peut-être que quelqu’un voulait seulement la retarder, lui faire peur, l’empêcher d’atteindre quelqu’un. »
Richard Hale répondit :
« Je ne l’ai pas fait. »
Claire leva la main.
« J’ai trouvé quelque chose. »
Elle avait suivi le paiement plus loin.
« Le virement depuis le fonds Arthur Harrington ne finance pas directement la pièce. Il passe d’abord par un sous-compte. »
Daniel demanda :
« Titulaire ? »
Claire lut.
« Guardian Services LLC. »
Rebecca fronça les sourcils.
« Je connais ce nom. »
Julian aussi.
« Mon père l’utilisait pour les agents de sécurité. »
Claire ouvrit les autorisations.
« Administrateur unique… »
Elle s’arrêta.
Andrew regarda l’écran.
« Qui ? »
Claire répondit :
« Thomas Vale. »
Julian devint blanc.
Cette fois, personne n’accusa immédiatement qui que ce soit.
Natalie regarda Julian.
Il secoua la tête.
« Mon père protégeait Marianne. »
Richard Hale eut un sourire sombre.
« Tout le monde se décrit comme protecteur ici. »
Julian serra les poings.
« Fermez-la. »
Claire continua.
« Attendez. Thomas n’a pas initié le paiement. Guardian Services avait un gestionnaire secondaire. »
Elle ouvrit l’ancienne fiche.
Un nom apparut.
AARON BELL.
Julian fixa l’écran.
« Le médecin. »
Natalie sentit un frisson.
Le même homme chez qui Marianne était morte.
Claire vérifia.
« Bell a transféré l’argent vers Vale Industrial. »
Rebecca murmura :
« Pourquoi un médecin commanderait-il une pièce de frein ? »
Richard Harrington regarda le sol.
Puis il dit :
« Parce qu’Aaron Bell n’était pas seulement médecin. »
Tout le monde se tourna vers lui.
« Qu’est-ce qu’il était ? » demanda Andrew.
Richard Harrington répondit :
« Il travaillait pour mon père. »
Eleanor pâlit.
« Tu ne m’as jamais dit ça. »
« Je ne l’ai découvert qu’après la mort de Marianne. »
Natalie sentit le puzzle se déplacer encore.
« Arthur Harrington était mort. »
« Oui. Mais Bell avait travaillé pour lui pendant quinze ans. Il gérait les problèmes que mon père ne voulait pas voir apparaître dans les livres. »
Daniel demanda :
« Quel genre de problèmes ? »
Richard répondit :
« Surveillance. Paiements. Pressions. Parfois pire. »
Andrew regarda son père.
« Et tu as laissé cet homme soigner Marianne ? »
Richard Harrington ferma les yeux.
« Je ne savais pas qu’elle allait chez lui. »
Natalie regarda Richard Hale.
« Mais toi, tu le savais. »
Richard Hale ne répondit pas.
Le silence donna la réponse.
Natalie sentit son ventre se contracter.
Cette fois plus fort.
Andrew le vit immédiatement.
« Natalie ? »
Elle inspira.
La contraction passa.
« Ça va. »
« Tu es sûre ? »
« Oui. »
Claire regarda son écran.
« Il y a une dernière transaction liée à Bell. »
Tout le monde se rapprocha.
Trois heures après l’heure estimée de la mort de Marianne.
Un paiement de deux cent cinquante mille dollars.
Vers un compte personnel.
Bénéficiaire :
DR AARON BELL.
Émetteur :
R. HALE PRIVATE HOLDINGS.
Natalie regarda son père.
Richard Hale resta immobile.
Andrew murmura :
« Vous l’avez payé après sa mort. »
Richard Hale répondit lentement :
« Oui. »
« Pour quoi ? »
Richard Hale fixa Natalie.
« Pour modifier le rapport médical. »
Natalie sentit le froid envahir la pièce.
« Donc tu as falsifié la cause de la mort de maman. »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Richard Hale baissa les yeux.
« Parce que la vérité aurait révélé qu’elle avait survécu à l’accident. »
« Et ça aurait révélé quoi d’autre ? »
Richard ne répondit pas.
Natalie s’approcha.
« Qu’est-ce que Bell a fait entre l’accident et sa mort ? »
Richard Hale resta silencieux.
Rebecca murmura :
« Richard. »
Il ferma les yeux.
Puis répondit :
« Il lui a donné un médicament. »
Natalie sentit Andrew se tendre.
« Quel médicament ? »
Richard Hale répondit :
« Un anticoagulant. »
Richard Harrington devint livide.
« Elle avait une hémorragie interne. »
Richard Hale acquiesça.
Personne ne respira pendant une seconde.
Natalie regarda son père.
« Bell savait ? »
« Oui. »
Sa voix fut presque inaudible.
« Alors ce n’est pas l’accident qui a tué ma mère. »
Richard Hale ne répondit pas.
Natalie n’en avait plus besoin.
Le médecin que son père avait choisi avait administré à Marianne un produit qui pouvait aggraver son saignement.
Et trois heures plus tard, Richard Hale avait payé cet homme pour modifier le rapport.