Cinq ans après la mort de mon beau-père, personne ne savait exactement quoi faire de l’anniversaire. Les premières années, la date avait pesé d’elle-même. On la voyait venir plusieurs semaines à l’avance. Elle apparaissait dans les calendriers, les souvenirs des téléphones, les conversations. Puis le temps avait modifié son importance sans la supprimer.
Cette année-là, sa sœur envoya un message dans le groupe familial :
« Dimanche = cinq ans. Quelqu’un veut faire quelque chose ? »
Les réponses arrivèrent lentement.
Robert :
« Je suis libre l’après-midi. »
Le jeune entrepreneur :
« Marché le matin. Libre après 15 h. »
La nièce voyageuse :
« Je travaille. Peut appeler le soir. »
La petite-fille :
« J’ai répétition jusqu’à 17 h. »
Mon mari regarda les messages.
Autrefois, l’indisponibilité de certains aurait créé un problème d’organisation.
Cette fois, personne ne proposa de déplacer des obligations.
Sa sœur écrivit :
« Café chez moi à 17 h 30 pour ceux qui veulent. Rien d’obligatoire. »
Robert répondit :
« IL Y AURA DU GÂTEAU ? »
« Oui. »
« Alors je commémore. »
C’était décidé.
Le dimanche matin, mon mari se réveilla avant moi.
Il regarda la date sur son téléphone.
Puis resta au lit.
Je lui demandai :
« Ça va ? »
« Oui. »
Après quelques secondes :
« Je pensais que je serais plus triste. »
« Tu es déçu ? »
Il réfléchit.
« Un peu coupable. »
Nous connaissions ce mécanisme.
La culpabilité changeait de vêtements mais revenait souvent.
Être soulagé.
Rire.
Ne pas penser assez.
Penser trop.
Continuer.
« Tu n’as pas de quota de tristesse », dis-je.
Il sourit.
« Phrase très thérapeutique. »
« Gratuite en plus. »
Nous prîmes le petit déjeuner.
Il alla marcher.
Je travaillai un peu dans le jardin.
À midi, nous déjeunâmes.
Rien ne fut consacré à son père.
Vers quatorze heures, mon mari ouvrit un tiroir et trouva le carnet bleu.
Il n’avait rien écrit depuis plusieurs mois.
Il parcourut quelques pages.
La première phrase.
Les listes.
Les réflexions sur le travail.
Le déménagement.
La peur autour de Robert.
Puis des notes de plus en plus ordinaires.
Distances marchées.
Idées de voyages.
Numéros de téléphone.
Une recette.
Un rappel de prendre rendez-vous chez le dentiste.
Le carnet avait suivi exactement le chemin du roi.
Il avait commencé comme objet chargé de sens.
Puis était redevenu utile.
Mon mari sourit.
Il inscrivit la date.
Puis écrivit :
Cinq ans. Café à 17 h 30. Acheter du lait.
Il referma le cahier.
Je vis ce qu’il venait de faire.
« Rien d’autre ? »
« Non. »
« Tu ne veux pas écrire comment tu te sens ? »
« Pas aujourd’hui. »
Cette décision me sembla juste.
Nous prîmes la route vers sa sœur en milieu d’après-midi.
Sur le chemin, nous passâmes près du cimetière.
Mon mari ne ralentit pas.
Nous n’y étions pas allés depuis plusieurs mois.
Ce n’était pas un problème.
À dix-sept heures trente, le salon de sa sœur se remplit progressivement.
Robert arriva avec un gâteau qu’il avait acheté, contrairement à ses affirmations selon lesquelles il savait parfaitement cuisiner.
Le jeune entrepreneur apporta du café.
La petite-fille arriva encore en vêtements de répétition, un sac sur l’épaule et son enregistreur dans la poche.
Personne ne fit de discours.
On parla d’abord de tout sauf du mort.
Le marché du matin.
Une fuite dans la cuisine de Robert.
Les prochaines vacances.
Le travail de la nièce.
La tension artérielle de mon mari, devenue un sujet régulier de moqueries.
Puis, vers dix-huit heures quinze, sa sœur posa une petite boîte sur la table.
« J’ai trouvé ça hier. »
À l’intérieur se trouvaient des objets restés chez elle depuis la vente de la maison.
Une paire de lunettes.
Un trousseau de clés désormais inutiles.
Un stylo.
Une vieille montre.
La petite lanterne de voyage.
Pas celle du jardin.
Une petite lampe que leur père gardait autrefois dans la voiture.
« Je ne sais pas quoi en faire », dit-elle.
Robert prit les lunettes.
« Donne-les. »
« Elles sont à sa correction. »
« Alors recycle-les. »
Elle sembla presque choquée par la simplicité.
La petite-fille prit la montre.
« Elle marche ? »
Son oncle la remonta légèrement.
L’aiguille bougea.
« Apparemment. »
« Je peux la prendre ? »
Sa mère regarda sa tante.
« Tu la veux vraiment ? »
« Oui. »
« Pour Papi ? »
L’adolescente haussa les épaules.
« Parce qu’elle est jolie. »
La réponse fit sourire tout le monde.
Elle passa la montre autour de son poignet.
Le bracelet était trop grand.
Elle ferait retirer quelques maillons.
Le stylo alla au jeune entrepreneur.
« Il écrit ? »
Il testa.
« Oui. »
« Alors prends-le. »
Les lunettes seraient données à une association qui récupérait les montures.
Les clés furent jetées.
Cette décision produisit une hésitation.
« Même celle de la maison ? » demanda ma belle-sœur.
Mon mari regarda le vieux trousseau.
La maison appartenait à quelqu’un d’autre depuis des années.
La clé n’ouvrait probablement même plus la serrure.
« Oui. »
Sa sœur la prit.
La pesa dans sa main.
Puis la posa dans la boîte destinée au métal.
Cinq ans plus tôt, ce geste aurait semblé impossible.
Aujourd’hui, il était simplement temps.
Robert trouva la petite lampe.
« Ça, je prends. »
« Pourquoi ? »
« Pour la barque. »
Tout le monde resta silencieux une seconde.
Puis sa nièce sourit.
« Parfait. »
Encore un objet remis en service.
Le café continua.
À un moment, la petite-fille sortit son enregistreur.
Robert protesta immédiatement.
« Pas aujourd’hui. »
« Je voulais juste enregistrer une chose. »
« Quoi ? »
Elle regarda toute la famille.
« Pas des histoires sur Papi. Je veux vous poser une question. »
Sa mère soupira.
« Tu transformes encore tout en projet. »
« Une question seulement. »
Tout le monde accepta.
Elle posa l’enregistreur au milieu de la table.
« Qu’est-ce qui est différent dans votre vie aujourd’hui à cause de ce qu’on a vécu avec lui ? »
Le silence fut long.
Robert répondit le premier.
« Je bois plus d’eau. »
Toute la table éclata de rire.
« Réponse sérieuse ! »
« Elle est sérieuse. J’ai une bouteille horrible avec des heures dessus. »
Sa femme approuva.
« C’est vrai. »
Puis Robert ajouta :
« Et j’appelle plus souvent les gens. Pas toujours. Mais plus qu’avant. »
Sa sœur réfléchit.
« J’ai repris mes études. Enfin, pas des études au sens complet. Mais j’ai commencé quelque chose que j’avais envie de faire depuis très longtemps. »
Le jeune entrepreneur dit :
« J’ai quitté mon travail. »
« Ça, on sait. Pourquoi ? »
Il regarda son stylo nouvellement hérité.
« Parce que j’ai compris que je pouvais essayer quelque chose sans garantie que ce soit la meilleure décision. »
La mère de la petite-fille répondit ensuite.
« J’ai appris à laisser les gens partir. Enfin… je m’entraîne. »
Tout le monde pensa à sa fille aînée.
Mon mari fut le dernier.
Il resta longtemps silencieux.
« J’ai moins peur de changer de plan. »
Sa nièce fronça les sourcils.
« C’est tout ? »
« C’est beaucoup pour moi. »
Nous rîmes.
Puis il ajouta :
« Et j’essaie de ne plus attendre qu’une situation devienne urgente pour dire ce que je veux. »
La jeune fille arrêta l’enregistrement.
« Merci. »
Robert demanda :
« Tu vas en faire quoi ? »
« Je sais pas encore. Peut-être rien. »
Cette réponse étonna agréablement tout le monde.
Un enregistrement pouvait exister sans devoir devenir produit.
À dix-neuf heures, la nièce à l’étranger appela en vidéo.
Elle était au travail et ne pouvait parler que dix minutes.
Elle montra rapidement son bureau, une collègue qui salua la caméra, puis demanda :
« Vous êtes tous là ? »
Sa mère répondit :
« Presque. »
« Vous avez été au cimetière ? »
« Non. »
Sa fille sourit.
« Bien. »
La réaction surprit sa mère.
« Pourquoi bien ? »
« Parce que Papi n’est pas plus là-bas aujourd’hui que les autres jours. »
La phrase rappelait étrangement un ancien carnet de leur grand-mère : les morts n’ont pas besoin de paysages. Les vivants, oui.
Mais personne ne la cita.
Ils n’en avaient plus besoin.
Après l’appel, nous mangeâmes le gâteau.
Robert critiqua la crème.
Sa sœur lui rappela qu’il l’avait choisi.
Il accusa le pâtissier.
La petite-fille goûta.
« Acceptable. »
Tout le monde protesta.
« Tu utilises ce mot pour tout maintenant ! »
« C’est familial. »
La soirée se termina vers vingt et une heures.
Pas de grande émotion finale.
Pas de lanterne.
Pas de visite à la tombe.
Avant de partir, mon mari embrassa sa sœur.
Elle lui demanda :
« Tu crois qu’on aurait dû faire plus ? »
Il regarda la table couverte de tasses, la boîte presque vide, Robert qui cherchait sa veste, la montre trop grande au poignet de la petite-fille.
« Non. »
« Moi non plus. »
Nous reprîmes la route.
À mi-chemin, mon mari ralentit près d’une sortie.
Le panneau indiquait la direction du cimetière.
Je ne dis rien.
Il continua tout droit.
Puis, cinq kilomètres plus tard, il demanda :
« Tu veux un café ? »
Nous nous arrêtâmes dans une station-service.
Pas celle du premier voyage.
Une autre.
Nous prîmes deux boissons et un dessert emballé trop sucré.
Dans la voiture, mon mari en mangea une bouchée.
Il fit une grimace.
« Pas acceptable. »
Je ris.
Puis il regarda la nuit derrière le pare-brise.
« Cinq ans. »
« Oui. »
« C’est étrange. »
« Quoi ? »
« Je pensais qu’au bout de cinq ans je saurais exactement ce que cette période avait changé. »
« Et ? »
Il secoua la tête.
« Ça continue de changer. »
Nous repartîmes.
Quelques jours plus tard, la petite-fille envoya l’enregistrement de la question familiale.
À la fin, elle avait ajouté seulement trois secondes de silence.
Puis la vieille vidéo du bord de mer.
Le vent.
La question de son fils :
« Ça valait vraiment tout ça ? »
Et la réponse du grand-père :
« Demande-moi demain. »
Cette fois, pourtant, elle n’ajouta pas la voix expliquant que la réponse avait été oui.
Elle laissa la question ouverte.
Parce qu’après cinq ans, nous avions compris que certaines réponses méritaient d’être redonnées plus d’une fois.