Mon beau-père rentra chez lui le vendredi après-midi avec plus de médicaments, une bouteille d’oxygène de secours et un numéro d’assistance disponible jour et nuit. Deux infirmières nous montrèrent comment reconnaître les signes d’aggravation. Elles parlaient calmement, comme si la précision pouvait rendre les mots plus faciles. Lui les écoutait attentivement et posait des questions pratiques : quel médicament prendre en premier, combien de temps attendre, quand appeler. Il n’eut jamais l’air de vouloir éviter la réalité. Il voulait simplement savoir comment vivre à l’intérieur.
Une fois les professionnelles parties, il regarda le matériel installé près de son lit. « On dirait que j’ai ouvert une petite pharmacie clandestine. » Sa fille soupira. « Tu peux essayer de prendre une chose au sérieux ? » Il réfléchit. « Les médicaments. Je prends les médicaments très au sérieux. L’esthétique de la maison, moins. »
Le samedi matin, son petit-fils arriva avec les ingrédients de la sauce. J’aurais volontiers reporté la séance. Mon beau-père avait mal dormi et sa respiration restait courte dès qu’il parlait trop longtemps. Pourtant, quand le garçon entra dans la cuisine avec un sac rempli de tomates, d’herbes et d’ail, son grand-père demanda qu’on relève le dossier du lit.
« Première règle », dit-il. « Si quelqu’un te donne une recette précise de cette sauce, il ment. »
Son petit-fils ouvrit son téléphone. « Alors pourquoi je prends des notes ? »
« Pour noter ce que tu dois regarder. Pas seulement les quantités. »
Nous installâmes une petite table roulante près du lit. La sauce elle-même fut préparée dans la cuisine par le garçon, sous les instructions lancées depuis le salon. Il revenait toutes les cinq minutes avec une cuillère pour faire goûter son grand-père.
« Trop acide. »
« Qu’est-ce que j’ajoute ? »
« Rien encore. Laisse cuire. »
Dix minutes plus tard : « Maintenant un peu de sucre. »
« Combien ? »
« Moins que tu crois. »
« Ça ne m’aide pas. »
« La cuisine n’est pas une démocratie. »
À la quatrième dégustation, mon beau-père ferma les yeux. Nous attendîmes son verdict.
« Là. »
Son petit-fils sourit. « C’est bon ? »
« Presque aussi bon que celui de ta grand-mère. Ne répète jamais que j’ai dit ça. »
Le garçon prit une photo de la casserole.
Puis il demanda : « Et si j’oublie ? »
Mon beau-père le regarda.
La question n’avait probablement pas le sens que l’adolescent voulait lui donner. Il parlait peut-être de la recette. Pourtant, tout le monde entendit autre chose.
« Tu oublieras des choses », répondit son grand-père. « C’est normal. Moi-même, j’ai oublié des tonnes de choses sur mes parents. Leur voix exactement. Certaines expressions. L’odeur de la maison où j’ai grandi. On croit qu’on va tout garder, mais le cerveau fait du tri sans demander la permission. »
Le garçon baissa les yeux.
« Ce qui compte », poursuivit-il, « ce n’est pas de te souvenir de chaque détail. C’est que certaines choses changent ta manière de vivre. Si un jour tu fais cette sauce pour quelqu’un que tu aimes, ta grand-mère sera encore un peu là. Et peut-être moi aussi, même si tu ne te rappelles plus exactement ma voix. »
Personne ne parla.
Puis il ajouta : « Mais pour la voix, j’ai une excellente solution. Votre mère possède environ mille vidéos où je parle trop. »
L’atmosphère se détendit.
Le deuxième rendez-vous promis était le vieux film. Son autre petit-fils arriva le soir avec du pop-corn que mon beau-père n’avait plus l’appétit de manger. Nous éteignîmes les lumières du salon et rapprochâmes les fauteuils du lit. Au bout de vingt minutes, le grand-père s’endormit.
Son petit-fils hésita à arrêter.
Mon mari secoua la tête. « Laisse tourner. »
Il se réveilla près de la fin et prétendit avoir tout vu.
« Qui est ce personnage ? » demanda l’adolescent en montrant l’écran.
Mon beau-père plissa les yeux. « Un homme important. »
« Il est à l’écran depuis une heure. »
« Exactement. Très important. »
Le garçon éclata de rire.
Plus tard, je demandai à mon beau-père s’il regrettait de ne pas avoir pu suivre le film. Il répondit : « Non. Il voulait le regarder avec moi. Il l’a regardé avec moi. La mission est accomplie. »
Cette manière de reformuler les objectifs devint essentielle. Nous avions commencé avec des destinations précises : la mer, le train, le lac. Maintenant, il fallait apprendre qu’une expérience pouvait réussir même si son corps n’y participait que partiellement.
Le lendemain, la plus jeune de ses petites-filles vint apprendre le jeu de cartes. Il choisit un jeu très simple, probablement parce qu’il savait qu’il n’aurait pas l’énergie d’en expliquer un autre. Après trois manches, elle gagnait presque constamment.
« Tu triches », déclara-t-il.
« Non. »
« C’est exactement ce qu’un tricheur dit. »
« Papi, tu m’as appris les règles il y a quinze minutes. »
« Et tu les exploites déjà contre moi. J’ai créé un monstre. »
Elle riait si fort que sa mère lui demanda de faire moins de bruit. Mon beau-père protesta immédiatement. « Laisse-la rire. Si vous commencez à faire de cette maison un endroit silencieux parce que je suis malade, je déménage. »
« Où ? » demanda sa petite-fille.
Il regarda son lit médicalisé, sa bouteille d’oxygène et la table couverte de médicaments.
« Bonne question. Je retire ma menace. »
À la fin de la partie, la fillette demanda si elle pouvait revenir le lendemain.
Mon beau-père eut une hésitation presque imperceptible.
« Bien sûr. »
Je compris qu’il venait de faire une promesse qu’il ignorait s’il pourrait tenir.
Cette nuit-là, sa respiration se dégrada de nouveau. L’équipe palliative intervint à domicile et ajusta les médicaments. Nous évitâmes l’hôpital, conformément à son souhait, mais personne ne dormit beaucoup.
Le matin, il était trop épuisé pour rester éveillé plus de quelques minutes.
Sa petite-fille arriva à dix heures.
Sa mère voulut la faire repartir. « Papi dort aujourd’hui. »
Du lit vint une voix faible.
« J’avais promis. »
Nous nous retournâmes.
Ses yeux étaient fermés.
« Tu n’as pas besoin de jouer », dit sa fille.
Il ouvrit les yeux. « Elle peut jouer pour deux. »
La petite s’approcha et s’assit près du lit. Elle distribua les cartes sur la couverture, posa celles de son grand-père devant lui et joua les deux mains en commentant chaque mouvement.
Il s’endormit au milieu de la partie.
Elle continua quand même.
À un moment, elle glissa discrètement une mauvaise carte dans son jeu.
« Tu triches », murmura-t-il sans ouvrir les yeux.
La fillette resta bouche bée.
Tout le monde éclata de rire.
Ce fut peut-être l’un des moments les plus simples de ces mois-là, et pourtant il devint l’un des plus souvent racontés ensuite.
Les jours suivants, son énergie diminua. Il ne sortait presque plus dans le jardin. Même s’asseoir longtemps l’épuisait. Les visites furent raccourcies et espacées. Certaines journées, il parlait beaucoup. D’autres, il préférait écouter.
Un soir, Robert revint avec une petite clé USB.
« C’est quoi ? » demanda mon beau-père.
« Quelque chose que j’ai fait pour la cabane. »
Robert avait retrouvé de vieilles cassettes enregistrées pendant leur jeunesse et les avait fait numériser. Il y avait des chansons, des conversations, des bruits de vacances. La qualité était mauvaise. Les voix grésillaient. Pourtant, lorsque deux adolescents commencèrent à rire dans les haut-parleurs, mon beau-père se redressa.
« C’est nous. »
Robert hocha la tête.
Ils écoutèrent.
À un moment, une voix plus jeune cria : « On reviendra l’année prochaine ! »
Les deux frères se figèrent.
Puis mon beau-père rit doucement.
« Tu vois ? On disait déjà ça. »
Robert essuya ses yeux.
« Et on est revenus plusieurs fois. »
« Oui. »
« Pas assez. »
Mon beau-père lui prit la main.
« Assez pour que tu apportes la cabane ici cinquante ans plus tard. Ça compte. »
Après le départ de Robert, mon mari resta près du lit.
« Papa, j’ai une question. »
Son père tourna la tête.
« Parmi toutes les choses qu’on a faites depuis le diagnostic… laquelle tu préfères ? »
Je m’attendais à ce qu’il choisisse le lac.
Ou la mer.
Ou le train.
Il réfléchit longtemps.
« Ce dimanche où tout le monde a mangé ici. »
Son fils sembla surpris. « Le dîner dans le salon ? »
« Oui. »
« Après tous les voyages ? »
« Les voyages m’ont appris quelque chose. Mais ce dîner, c’était la chose elle-même. »
« Quelle chose ? »
Mon beau-père regarda autour de lui.
« Être là quand les gens qu’on aime sont ensemble. »
Il ferma les yeux.
« J’aurais aimé comprendre plus tôt que ça pouvait suffire. »
Le lendemain matin, son médecin vint à domicile.
Après l’examen, il nous demanda de parler à part.
Mon beau-père refusa.
« Si vous avez quelque chose à dire sur moi, dites-le devant moi. »
Le médecin acquiesça.
Puis, très calmement, il nous expliqua que la maladie entrait probablement dans une nouvelle phase.
Il ne parlait plus de mois.
Il parlait désormais de semaines.