La demande de réduction du temps de travail ne fut pas accueillie avec enthousiasme. Mon mari occupait un poste où les urgences étaient devenues une habitude si ancienne que plus personne ne les appelait urgences. Les soirées tardives, les appels du week-end, les dossiers repris à la maison faisaient simplement partie du fonctionnement.
Son responsable demanda :
« C’est temporaire ? »
Mon mari répondit :
« Je ne sais pas. »
Cette réponse le surprit lui-même.
Il avait prévu de parler de quelques mois.
D’expliquer le décès de son père.
De présenter la demande comme une conséquence du deuil.
Mais assis dans ce bureau, il comprit que ce n’était pas exactement cela.
Il ne cherchait pas seulement du temps pour se remettre de la mort.
Il cherchait une autre manière d’utiliser le temps qui restait à lui.
« Vous envisagez de partir ? » demanda son responsable.
« Non. »
Puis il ajouta :
« Pas aujourd’hui. »
La phrase lui fit presque sourire.
Aujourd’hui.
Le mot avait changé de poids.
Son entreprise accepta finalement une période d’essai de trois mois : quatre journées de travail plus longues, une journée libre fixe, moins de déplacements professionnels.
Cela impliquait une légère diminution de salaire.
Lorsque mon mari annonça la décision à sa sœur, elle resta silencieuse.
« Quoi ? »
« Je me demande si tu aurais fait ça si papa n’était pas mort. »
Il soupira.
« Probablement pas. »
« Donc tu changes toute ton organisation à cause de lui. »
« Je change parce que je me suis rendu compte que je détestais une partie de mon organisation. »
Elle hocha la tête.
« Différence importante. »
« Oui. »
Puis elle sourit.
« Maman disait depuis quinze ans que tu travaillais trop. »
« Je sais. »
« Donc techniquement, papa n’a rien appris que maman n’avait pas déjà essayé de t’expliquer. »
Il la regarda sévèrement.
« Je retire mon jour libre. »
Elle éclata de rire.
Le premier vendredi sans travail fut catastrophique.
Mon mari s’était imaginé une journée calme.
Il se réveilla à six heures.
Consulta ses e-mails.
Répondit à trois messages.
Ouvrit son ordinateur « cinq minutes ».
À neuf heures, je le trouvai encore devant l’écran.
« Tu as compris le concept du jour libre ? »
« Il y avait un problème. »
« Il y aura toujours un problème. »
Il se figea.
La phrase ressemblait dangereusement à quelque chose que son père aurait dit.
Il referma l’ordinateur.
« Très bien. »
« Qu’est-ce que tu veux faire ? »
Il regarda autour de lui.
« Je ne sais pas. »
C’était le vrai problème.
Pendant des années, il avait su quoi faire de son temps lorsqu’il appartenait au travail.
Le temps libre, lui, semblait nécessiter une justification.
Nous allâmes acheter du pain.
Puis boire un café.
Rien d’important.
Sur le chemin du retour, il dit :
« C’est bizarre. »
« Quoi ? »
« J’ai l’impression de gaspiller la journée. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’on ne fait rien. »
Je regardai son visage.
« Ton père aurait beaucoup de choses à dire là-dessus. »
« Je sais. Et ça m’agace. »
Nous rentrâmes.
Il ne rouvrit pas son ordinateur avant le soir.
La semaine suivante, il organisa son vendredi.
Trop.
Petit déjeuner à huit heures.
Salle de sport.
Courses.
Déjeuner avec sa sœur.
Deux démarches administratives.
Réparation d’une étagère.
Lecture.
Dîner.
À quinze heures, il était épuisé.
Sa sœur se moqua de lui.
« Tu as transformé le temps libre en travail. »
« J’essaie d’être efficace. »
« Papa avait raison. Tu es un cas difficile. »
« Papa faisait des listes lui aussi. »
« Oui. Puis il a compris qu’elles n’étaient pas le but. Tu étais présent pendant cette partie ? »
Il lui lança son morceau de pain.
Peu à peu, il apprit.
Certains vendredis avaient une activité.
D’autres rien.
Un matin, il alla marcher seul.
Sans destination.
Il rentra deux heures plus tard.
« Où tu étais ? » demandai-je.
« Je ne sais pas exactement. »
« Tout va bien ? »
« Oui. »
Il avait suivi des rues au hasard, pris un café dans un quartier où il n’allait jamais, puis continué.
« J’ai pensé à lui », dit-il.
Je ne demandai pas davantage.
Il ouvrit son carnet bleu.
Cette fois, il me le montra.
La première page disait :
Ne pas attendre d’avoir peur du temps pour décider ce que j’en fais.
En dessous, plusieurs lignes.
Appeler les gens avant d’avoir une raison.
Partir parfois sans transformer le départ en projet.
Accepter l’aide avant d’être obligé de l’accepter.
Ne pas optimiser chaque journée.
Laisser certaines choses inachevées.
Je regardai cette dernière phrase.
« Ça ressemble beaucoup à sa liste. »
« Oui. »
« Ça te dérange ? »
Il réfléchit.
« Non. Parce que je n’essaie plus de faire ce qu’il aurait fait. J’essaie de comprendre ce que moi je veux changer. »
Ce fut probablement la différence la plus importante.
La mort de son père pouvait devenir soit une consigne permanente, soit un point de départ.
Il choisissait progressivement la seconde possibilité.
Sa sœur connut sa propre version du problème.
Elle avait passé une grande partie de la dernière année à s’occuper de son père, puis à organiser les démarches après sa mort.
Lorsque tout se calma, elle se retrouva face à une maison plus silencieuse et à des habitudes qui ne correspondaient plus exactement à ce qu’elle voulait.
Un soir, elle nous annonça qu’elle envisageait de reprendre des cours.
« Des cours de quoi ? » demanda son frère.
« Histoire de l’art. »
Il cligna des yeux.
« Depuis quand ça t’intéresse ? »
« Depuis toujours. »
Cette réponse le désarma.
« Je ne savais pas. »
« Parce que tu ne demandes jamais. »
Il protesta.
« C’est faux. »
Elle sourit.
« Un peu vrai. »
Elle avait envisagé cela des années auparavant.
Puis les enfants.
Le travail.
La maladie de sa mère.
Puis celle de son père.
Toujours quelque chose.
« Je ne vais pas devenir historienne de l’art à cinquante-cinq ans », précisa-t-elle. « Je veux juste apprendre. »
Son frère demanda :
« Et qu’est-ce qui t’empêche ? »
Elle le regarda.
« Exactement. »
Elle s’inscrivit à un cours du soir.
Robert, lui, commença à restaurer une petite barque ancienne avec son petit-fils.
« Pas un radeau », précisa-t-il à toute personne qui posait la question.
La vieille planche de la cabane restait fixée dans son garage.
Le roi de la petite-fille demeurait dans son portefeuille.
À chaque visite, elle vérifiait qu’il ne l’avait pas perdu.
« Je suis plus responsable que ton grand-père », prétendait Robert.
Personne ne le croyait.
L’automne arriva.
Presque une année s’était écoulée depuis le diagnostic.
Cette date nous surprit.
Nous avions tellement mesuré le temps à partir de sa mort que nous avions presque oublié le jour où tout avait commencé.
Sa fille appela son frère.
« Tu sais quel jour on est ? »
« Oui. »
Ils restèrent silencieux.
Un an plus tôt, ils étaient sortis du cabinet médical avec une estimation de moins d’un an.
Leur père n’avait pas atteint douze mois.
Pourtant, cette date ne ressemblait plus seulement au début de sa mort.
Elle marquait aussi le début de tout ce qu’il avait décidé ensuite.
« On fait quelque chose ? » demanda sa sœur.
Mon mari réfléchit.
Ancien réflexe : organiser.
Repas.
Fleurs.
Visite au cimetière.
Puis il demanda :
« Tu avais prévu quoi ce soir ? »
« Mon cours. »
« Va à ton cours. »
Elle resta silencieuse.
« Et toi ? »
« Rien. Je vais probablement cuisiner avec toi si tu veux », me dit-il.
Sa sœur rit doucement.
« Papa approuverait probablement. »
« On avait dit qu’on arrêtait de voter à sa place. »
« C’est vrai. »
Elle alla à son cours.
Nous préparâmes un dîner simple.
Après, mon mari sortit son carnet bleu.
Il écrivit la date.
Puis une seule phrase.
Je ne veux plus mesurer ma vie à partir de la mort de quelqu’un d’autre.
Il resta longtemps à regarder les mots.
Je m’assis près de lui.
« Tu crois que c’est possible ? »
« Je ne sais pas. »
Il referma le carnet.
« Mais j’aimerais essayer. »
Quelques semaines plus tard, le petit-fils de la sauce annonça qu’il quittait son emploi.
Sa mère crut d’abord à une impulsion liée à tout ce qu’ils avaient vécu.
« Tu fais ça parce que Papi est mort ? »
Le garçon secoua la tête.
« Non. Je fais ça parce que je veux essayer mon projet. »
« Et si ça ne marche pas ? »
Il sourit.
« Alors ça ne marche pas. »
Sa mère ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Le grand-père aurait probablement parlé d’une mauvaise décision financière.
Ou peut-être pas.
Cela n’avait plus d’importance.
Le garçon louait un petit local avec un ami pour préparer des repas et des sauces destinés à quelques commerces locaux.
Il donna un nom à son projet.
Pas celui de son grand-père.
Pas celui de sa grand-mère.
Son propre nom.
Lorsque la famille lui demanda pourquoi, il répondit :
« Parce que la recette vient d’eux. L’entreprise vient de moi. »
Mon mari sourit.
Cette phrase confirma quelque chose qu’il essayait lui-même d’apprendre.
Transmettre ne signifiait pas reproduire.
Les mois suivants ne devinrent pas magiquement plus faciles.
Le chagrin revenait.
Au supermarché devant une marque de biscuits.
Dans une voiture en entendant une chanson.
À la vue d’un fauteuil roulant dans une gare.
Pendant un repas lorsque quelqu’un utilisait exactement une expression de son père.
Mais la douleur ne signifiait plus qu’ils avaient cessé d’avancer.
Elle voyageait avec eux.
Un vendredi de décembre, mon mari rentra d’une promenade avec une enveloppe.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Il posa deux billets de train sur la table.
Pas le train panoramique de son père.
Une autre ligne.
Une autre région.
« Quand ? » demandai-je.
« Dans trois semaines. »
« Pourquoi là-bas ? »
Il sourit.
« Je n’y suis jamais allé. »
Aucun anniversaire.
Aucune date symbolique.
Aucun hommage.
Seulement un endroit inconnu.
Je regardai les billets.
« Tu as réservé sans construire un fichier avec les hôpitaux, les restaurants et la météo historique ? »
« J’ai quand même regardé les restaurants. »
« Évidemment. »
Il prit son téléphone.
« Ma sœur vient peut-être. Robert dit qu’il verra. Les enfants font ce qu’ils veulent. »
« Et si personne ne vient ? »
Il haussa les épaules.
« On ira quand même. »
C’était une réponse qu’il n’aurait jamais donnée un an auparavant.
Le soir, il rangea les billets dans le tiroir où se trouvait son carnet bleu.
À côté, la vieille carte postale portait toujours les mots :
Nous sommes allés plus loin.
Il la retourna.
Au dos, il ajouta une deuxième phrase.
Et maintenant, nous continuons.