La question resta suspendue dans le salon après l’appel du médecin : trouver quelque chose qui compterait autant que la cabane, mais que son corps pouvait encore supporter. Pendant plusieurs minutes, personne ne proposa rien. Tout ce qui me venait à l’esprit ressemblait à une consolation fabriquée trop vite. Un déjeuner. Une promenade en voiture. Une vieille photographie. Rien ne semblait pouvoir remplacer ce lieu où deux frères avaient passé leurs étés, dormi sur des lits grinçants et appris à se connaître avant que la vie ne les éloigne.
Robert rappela le soir même. Mon beau-père lui annonça lui-même qu’il n’irait pas. Il ne chercha pas à accuser le médecin. « Mon corps a voté contre », dit-il simplement. À l’autre bout du fil, son frère resta silencieux assez longtemps pour que nous comprenions combien la nouvelle le décevait lui aussi. Puis il demanda : « Tu te souviens au moins de ce qu’on faisait là-bas quand il pleuvait ? » Mon beau-père eut un petit rire. « On trichait aux cartes. » « Toi, tu trichais. Moi, je gagnais. »
Le lendemain matin, Robert se présenta devant la maison avec le coffre de sa voiture rempli de cartons. Il n’avait prévenu personne. Deux cousins l’accompagnaient. Dans le premier carton se trouvaient de vieilles couvertures de laine. Dans le deuxième, une cafetière ébréchée, un jeu de cartes incomplet et une lanterne à pétrole. Dans le troisième, Robert avait placé une planche de bois portant encore, gravées maladroitement, deux séries d’initiales et une date vieille de plus d’un demi-siècle.
Mon beau-père resta muet devant la planche.
« Elle était dans la cabane », expliqua Robert. « Au-dessus de la porte. Je l’ai retirée hier. Le cousin m’a laissé prendre ce qui pouvait l’être. »
« Tu as conduit huit heures pour ça ? »
Robert haussa les épaules. « Tu allais bien traverser quatre heures de route pour regarder une vieille cabane. Je pouvais faire ma part. »
Ce qui suivit ne fut pas organisé comme un grand geste. C’est peut-être pour cela que cela fonctionna. Les hommes commencèrent à transformer le jardin derrière la maison en version imparfaite de leurs étés d’autrefois. On installa un petit auvent près de la terrasse. Robert suspendit la vieille lanterne. Les cousins posèrent la planche au-dessus de la porte du cabanon de jardin. Quelqu’un trouva une radio portable. Une voisine prêta un brasero. Les petits-enfants arrivèrent avec des chaises pliantes, des sacs de couchage et beaucoup trop de guimauves.
Mon beau-père observait tout depuis la baie vitrée. Je m’attendais à ce qu’il juge la mise en scène sentimentale. Au contraire, il semblait bouleversé. « Vous êtes tous complètement ridicules », dit-il quand nous l’aidâmes à enfiler son manteau. « Absolument », répondit Robert. « Mais tu es trop malade pour nous arrêter. » Son frère leva un doigt. « Trop faible pour vous frapper, peut-être. Pas trop malade pour vous insulter. »
Nous installâmes son fauteuil sur la terrasse, à quelques mètres seulement de son lit. Il n’avait pas besoin de monter dans une voiture, de parcourir une route difficile ou de s’éloigner d’un hôpital. Pourtant, lorsque Robert alluma la lanterne et lança sur la radio une vieille chanson qu’ils écoutaient adolescents, quelque chose changea dans son expression. Le jardin familier cessa, pour quelques heures, d’être le jardin où il était malade.
Robert sortit le jeu de cartes incomplet.
« Il manque le valet de trèfle », remarqua mon beau-père.
« Il manquait déjà en 1968. »
« Parce que tu l’avais perdu. »
« Parce que tu l’avais caché pour tricher. »
Ils commencèrent une partie sur une petite table posée devant le fauteuil. Les règles semblaient connues d’eux seuls. Chaque fois que l’un protestait, l’autre inventait apparemment un souvenir prouvant qu’il avait raison. Les petits-enfants finirent par s’asseoir autour d’eux pour essayer de comprendre. Après vingt minutes, l’aîné déclara que les règles changeaient à chaque manche. « Exact », répondit mon beau-père. « C’est ce qui garantit que ton grand-oncle perde. »
Il resta dehors près de deux heures, beaucoup plus longtemps que nous ne l’avions prévu. Vers la fin, ses mains commencèrent à trembler et son visage perdit de sa couleur. Mon mari voulut le faire rentrer. Cette fois, il ne protesta pas. « Une dernière chose », demanda-t-il. Robert comprit immédiatement.
Les deux frères demandèrent qu’on éteigne la radio.
Le jardin devint calme.
« Quand on était gamins », expliqua Robert aux autres, « on finissait toujours la dernière soirée dehors sans parler. Notre père disait que si on gardait le silence assez longtemps, on entendait les animaux descendre vers le ruisseau. »
Il n’y avait aucun ruisseau derrière cette maison. Seulement la circulation lointaine, un chien deux jardins plus loin et le bruissement d’un arbre contre la clôture. Malgré cela, tout le monde se tut.
Mon beau-père ferma les yeux.
Je l’observais depuis la porte. Il avait une couverture sur les genoux, la vieille lanterne à sa droite, son frère à sa gauche et ses petits-enfants assis par terre autour de lui. Cela ressemblait moins à une imitation de la cabane qu’à quelque chose de nouveau construit avec les mêmes matériaux : souvenirs, famille, temps partagé.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il se tourna vers Robert. « C’était mieux que la cabane. »
Son frère secoua la tête. « Non. »
« Si. »
« Tu deviens sentimental. C’est inquiétant. »
« Je deviens vieux. Nuance. »
Robert eut un sourire, puis détourna brusquement le visage. Mon beau-père lui tendit la main sans rien dire. Les deux frères restèrent ainsi jusqu’à ce que le froid nous oblige à rentrer.
Cette nuit-là fut difficile. L’effort de l’après-midi avait épuisé mon beau-père davantage que nous ne l’avions mesuré. Il eut besoin d’une dose supplémentaire d’antalgiques et mit longtemps à trouver une position confortable. Mon mari semblait prêt à se reprocher toute l’idée. Son père l’arrêta avant qu’il ne commence. « Ne fais pas ça. » « Faire quoi ? » « Transformer chaque bonne journée en erreur dès qu’elle me coûte quelque chose. »
« Tu souffres. »
« J’allais souffrir ici de toute façon. »
Son fils resta silencieux.
« La différence », poursuivit mon beau-père, « c’est qu’aujourd’hui j’ai aussi triché aux cartes contre mon frère. »
Le lendemain, un petit cercle apparut à côté de « cabane » sur la liste. Il ne rayait toujours rien. Son système était devenu une sorte de carte de ses derniers mois. Chaque cercle signifiait : cela a eu lieu. Il n’y avait aucune hiérarchie entre les grandes choses et les petites. Le lac avait un cercle. Le dîner familial aussi. Martin. Robert. La sauce de sa femme. Même une promenade de vingt minutes dans son ancien quartier en obtint un.
Nous commencions à comprendre que l’aventure dont il parlait n’avait plus grand-chose à voir avec la distance.
Une semaine plus tard, il voulut retourner voir son ancien terrain de football avec ses petits-enfants. Il y avait joué dans une équipe amateur pendant des années, puis y avait emmené son fils quand celui-ci était enfant. Le stade avait été rénové, mais une partie des vieilles tribunes existait encore. Nous appelâmes l’administration, expliquâmes la situation et obtînmes l’autorisation de venir un matin où le terrain était vide.
Il faisait froid, mais le soleil brillait.
Mon beau-père arriva en fauteuil. L’un de ses petits-fils poussait, trop vite selon tout le monde sauf lui. « Enfin quelqu’un qui comprend les performances sportives », déclara-t-il. Lorsqu’ils atteignirent le bord de la pelouse, il demanda qu’on arrête.
« Ton père avait six ans la première fois que je l’ai amené ici », dit-il aux adolescents.
Mon mari leva les yeux au ciel. « Et tu m’avais laissé sous la pluie pendant deux heures. »
« Développement du caractère. »
« Négligence parentale. »
« Les termes changent avec les générations. »
Ils rirent, puis mon beau-père raconta une histoire que son fils ne connaissait pas. Lors de ce premier match, il n’avait presque pas joué. Il s’était blessé tôt et avait passé le reste de l’après-midi sur le banc, furieux d’avoir invité son garçon pour si peu. Sur le chemin du retour, le petit avait pourtant annoncé que c’était « la meilleure journée de sa vie » parce qu’il avait bu un chocolat chaud dans les vestiaires avec les joueurs.
« J’avais oublié ça », murmura mon mari.
« Moi pas. »
« Pourquoi tu ne l’as jamais raconté ? »
Son père réfléchit. « Parce que je croyais qu’on aurait toujours d’autres matchs. »
Cette phrase revint encore.
Toujours d’autres matchs.
Toujours d’autres étés.
Toujours une autre année.
Pourtant, au lieu de s’en servir pour nourrir ses regrets, il transforma immédiatement le moment. Il demanda à ses petits-enfants ce qu’eux voulaient faire avec lui tant qu’il en avait encore la force. La question les prit au dépourvu. L’un demanda à cuisiner la fameuse sauce. L’autre voulait simplement regarder avec lui un vieux film qu’il lui recommandait depuis des années. La plus jeune voulait apprendre un jeu de cartes.
« Pas celui de Robert », précisa mon beau-père. « Les règles sont corrompues. »
Nous inscrivîmes les trois demandes dans le téléphone de sa fille.
Ce fut l’une des premières fois où la liste cessa d’être exclusivement la sienne.
À mesure que son monde physique diminuait, sa famille commençait à y entrer davantage.
Puis vint un changement que nous ne pouvions transformer en activité. Une nuit, il se réveilla essoufflé au point de ne plus pouvoir parler normalement. L’infirmière de garde recommanda une évaluation immédiate. Cette fois, il fut hospitalisé.
Les médecins traitèrent le problème et réussirent à stabiliser sa respiration. Mais après deux jours d’examens, l’oncologue nous réunit dans une petite salle.
Il ne parla pas de nouveau traitement.
Il parla de soins palliatifs renforcés à domicile.
De contrôle des symptômes.
De la possibilité que les déplacements deviennent désormais exceptionnels.
Mon beau-père écouta sans interrompre.
Puis il posa une seule question.
« Est-ce que je vais pouvoir rentrer chez moi ? »
« Oui », répondit le médecin. « C’est même ce que nous allons essayer d’organiser. »
Il hocha la tête.
Quelques secondes plus tard, il demanda autre chose.
« Alors je voudrais rentrer avant dimanche. »
Son fils fronça les sourcils. « Pourquoi dimanche ? »
Mon beau-père le regarda comme si la réponse était évidente.
« Parce que j’ai encore trois choses promises aux enfants ce week-end. »