PARTIE 16 – Lorsque la lanterne s’est allumée une dernière fois, personne n’a parlé de voyage, parce que nous savions enfin où toutes ses routes avaient mené

À dix-sept heures quarante-deux, la voiture de notre belle-sœur se gara devant la maison. La plus jeune petite-fille en descendit avec son manteau rouge et un petit sac dans lequel elle avait mis une boîte d’allumettes. Sa mère l’avait prévenue que son grand-père était très proche de la mort. Elle entra sans courir, ce qui était inhabituel pour elle.

Elle s’arrêta près du lit.

« Il dort ? »

Sa tante hocha la tête.

« Oui. »

La fillette regarda longtemps le visage de son grand-père.

« Il m’entend ? »

L’infirmière répondit doucement :

« C’est possible. »

Elle s’approcha.

« Papi, je vais allumer la lanterne. »

Aucun mouvement.

Elle attendit tout de même quelques secondes, comme s’il pouvait lui donner une instruction.

Puis elle sortit dans le jardin avec sa mère.

Nous les regardâmes depuis la baie vitrée.

Le ciel était devenu bleu sombre. La pluie avait cessé. L’auvent était encore humide et les chaises de la veille restaient empilées près du mur.

La fillette ouvrit la lanterne.

Sa mère l’aida à craquer une allumette.

Une petite flamme apparut.

Pendant un instant, elle vacilla.

Puis elle prit.

La lumière orangée éclaira le visage de l’enfant.

Derrière nous, la respiration de mon beau-père devint plus faible encore.

Son fils se tourna immédiatement vers lui.

Sa fille reprit sa main.

La petite revint dans le salon.

« Elle est allumée. »

Son grand-père ne répondit pas.

Elle s’assit par terre près du lit.

Personne ne lui demanda de partir.

Pendant plusieurs minutes, nous restâmes tous dans le silence.

Puis elle ouvrit son petit sac.

À l’intérieur se trouvait le roi du jeu de cartes.

« Je peux le laisser ici ? »

Sa tante regarda son frère.

Il hocha la tête.

La fillette posa la carte sur la table, près du carnet.

« Comme ça, il saura que j’ai gagné. »

Son grand-père aurait probablement contesté.

Cette pensée nous fit sourire.

La mère de l’enfant hésita à la ramener chez elle.

« Tu veux rester encore un peu ? »

La fillette regarda son grand-père.

« Oui. »

Elle prit un livre dans le salon et s’installa sur le tapis.

Elle ne lisait pas vraiment.

Elle tournait parfois une page.

Puis regardait le lit.

Cela dura près de vingt minutes.

Finalement, elle se leva, embrassa le front de son grand-père et murmura quelque chose que nous n’entendîmes pas.

Puis elle partit avec sa mère.

Le salon retrouva son calme.

La lanterne brûlait dehors.

La musique était arrêtée.

Seul le léger sifflement de l’oxygène remplissait la pièce.

Mon mari regarda le carnet.

« Je me demande s’il savait ce qu’il faisait quand il a commencé cette liste. »

Sa sœur répondit :

« Non. »

« Moi non plus. »

Elle effleura la couverture.

« Je crois qu’il pensait seulement qu’il voulait voir des choses. »

« La mer. Le train. Le lac. »

« Oui. »

Je regardai leur père.

« Peut-être qu’il fallait commencer par des endroits pour arriver au reste. »

Son fils acquiesça.

La mer lui avait appris que la fatigue pouvait avoir une bonne raison.

Le train lui avait appris qu’accepter un fauteuil n’était pas renoncer.

Le lac lui avait appris que l’endroit n’était pas ce qui lui manquait.

La cabane lui avait appris qu’un souvenir pouvait venir jusqu’à lui.

Puis la maladie avait peu à peu supprimé les distances.

Le voyage était devenu un repas.

Une recette.

Un film.

Une conversation.

Un appel.

Une main tenue.

Nous n’avions jamais prononcé cette progression aussi clairement, mais elle existait dans la pièce avec nous.

Vers dix-huit heures trente, l’infirmière ajusta un médicament.

Mon beau-père ne réagit presque pas.

Son fils lui demanda encore une fois s’il pouvait souffrir.

Elle lui répondit comme auparavant :

« Tout indique qu’il est confortable. »

Il hocha la tête.

Puis s’assit.

Cette fois, il ne posa plus de question.

Nous parlâmes doucement.

Sa fille raconta à son père que Robert avait promis d’apprendre à ses petits-enfants le jeu de cartes truqué.

Son fils lui annonça qu’il avait gardé la photographie du lac.

Je lui dis que Martin avait laissé une lettre que nous lirions plus tard.

Personne ne lui demanda de rester.

C’était important.

À dix-neuf heures douze, son souffle s’arrêta.

Nous attendîmes.

Puis il reprit.

À dix-neuf heures seize, nouvelle pause.

Encore un souffle.

L’infirmière s’était légèrement reculée.

Elle savait que ce moment appartenait à la famille.

Mon mari regarda son père.

« Je ne sais pas quoi dire. »

Sa sœur répondit :

« Alors ne dis rien. »

Il serra la main de son père.

« D’accord. »

Nous restâmes simplement là.

Une minute plus tard, mon beau-père inspira profondément.

Ce fut un souffle plus fort que les précédents.

Puis l’air sortit lentement.

Sa poitrine ne se releva pas.

Personne ne bougea.

Dix secondes.

Vingt.

Je regardai l’infirmière.

Elle s’approcha, posa doucement deux doigts contre son cou, puis utilisa son stéthoscope.

Son fils gardait toujours sa main.

Sa fille avait fermé les yeux.

L’infirmière retira le stéthoscope.

« Il est parti. »

La phrase fut presque murmurée.

Elle ne ressemblait pas à ce que j’avais imaginé.

Pas de changement brusque dans la pièce.

Pas de son spectaculaire.

Pas de certitude instantanée.

Simplement une présence qui n’était plus de la même nature.

Mon mari resta immobile.

Puis il se pencha et embrassa le front de son père.

« D’accord », murmura-t-il.

Sa sœur fit la même chose.

Elle posa ensuite sa tête contre son épaule et pleura.

Je me tenais derrière eux.

Je ne cherchai aucune phrase.

Je me rappelai ce qu’il m’avait dit.

Rester était parfois toute l’affaire.

Alors je restai.

Après quelques minutes, son fils se leva et marcha jusqu’à la fenêtre.

La lanterne brillait dans le jardin.

« Il l’a vue », dit sa sœur.

« Je pense aussi. »

Nous n’avions aucun moyen de savoir.

Cela n’avait plus d’importance.

Robert fut le premier que nous appelâmes.

Mon mari ne réussit pas immédiatement à parler.

Son oncle comprit avant même d’entendre les mots.

« Il est parti ? »

« Oui. »

Un silence.

Puis Robert demanda :

« Vous étiez avec lui ? »

« Oui. »

« Il avait mal ? »

« Non. »

Un autre silence.

« La lanterne ? »

Mon mari regarda dehors.

« Allumée. »

Robert respira lentement.

« Bien. »

Le même mot que son frère avait utilisé lorsqu’il avait appris que Robert était rentré chez lui.

Bien.

Pas parce que la mort était bonne.

Parce que certaines choses avaient été comme il les voulait.

Robert ne dit pas qu’il regrettait d’être parti.

C’était peut-être la dernière leçon que son frère lui avait donnée.

« J’arrive demain », annonça-t-il.

Cette fois, personne ne lui demanda de rester chez lui.

« D’accord. »

Nous appelâmes ensuite les enfants.

La plus jeune posa une seule question :

« Papi a vu la lanterne ? »

Sa mère répondit :

« Oui. Elle était allumée. »

« Alors c’est bien. »

Les enfants comprennent parfois les symboles sans les expliquer.

Martin fut prévenu.

Puis les cousins.

Puis les amis.

Les appels se succédèrent.

Chaque fois, la nouvelle déclenchait un silence différent.

Certains pleuraient immédiatement.

D’autres racontaient spontanément une histoire.

D’autres ne trouvaient rien à dire.

Nous ne demandions à personne les mots parfaits.

Quelques heures plus tard, lorsque les professionnels quittèrent la maison et que le salon fut enfin vide, le lit resta là.

La couverture légèrement froissée.

Les médicaments sur la table.

Le verre d’eau.

Le roi laissé par sa petite-fille.

Le carnet ouvert.

J’observai mon mari s’approcher de la liste.

Il posa un doigt sur la dernière phrase.

Aujourd’hui compte.

En dessous, la ligne « conduire encore une fois » était toujours sans cercle.

Il prit le stylo.

Sa sœur l’arrêta doucement.

« Non. »

Il la regarda.

« Je voulais juste… »

« Il a dit de la laisser. »

Mon mari resta immobile.

Puis remit le stylo sur la table.

« Tu as raison. »

La liste resterait incomplète.

Exactement comme il le voulait.

Sa sœur tourna quelques pages.

Elle retrouva la photographie de mariage glissée entre deux feuilles.

« Regarde. »

Au dos, leur père avait écrit quelque chose d’une écriture tremblante.

Nous ne savions pas quand.

Il y avait seulement une phrase.

« Je pensais que je partais pour voir le monde avant de mourir. J’ai fini par comprendre que je voulais surtout voir ma vie pendant qu’elle était encore là. »

Mon mari relut la phrase.

Puis une deuxième fois.

Sa sœur s’assit.

Pendant longtemps, aucun de nous ne parla.

Il était presque minuit quand je remarquai que la lanterne brûlait toujours dehors.

« On devrait peut-être l’éteindre », dis-je.

Mon mari regarda la fenêtre.

Il réfléchit.

Puis secoua la tête.

« Pas encore. »

Nous préparâmes trois tasses de thé que personne ne termina.

Nous nous assîmes dans le salon désormais trop calme.

Et la petite lumière resta allumée jusqu’au matin, non pas comme un signe que nous attendions encore son retour, mais comme la preuve silencieuse qu’il avait été là.

Qu’il avait voyagé.

Qu’il avait aimé.

Qu’il avait eu peur.

Qu’il avait laissé certaines choses inachevées.

Et qu’après avoir passé une grande partie de sa vie à croire qu’il aurait toujours davantage de temps, il avait finalement appris à reconnaître la valeur d’une journée avant qu’elle ne soit terminée.


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