La route vers la cabane confirma immédiatement pourquoi le médecin avait déconseillé à mon beau-père d’y aller. Après trois heures d’autoroute, nous quittâmes les grands axes pour une route étroite qui serpentait entre des collines boisées. Les vingt derniers kilomètres furent lents. Les quarante dernières minutes, pires encore : trous, gravier, flaques profondes et branches basses.
Robert conduisait devant nous.
À chaque secousse, mon mari disait :
« Il n’aurait jamais supporté ça. »
La première fois, je ne répondis pas.
La troisième, je dis :
« Je pense qu’on le sait. »
Il sourit.
« D’accord. J’arrête. »
C’était facile de transformer le lieu en tribunal de la décision passée.
Fallait-il l’amener malgré les risques ?
Aurions-nous pu louer un véhicule plus confortable ?
Le médecin avait-il été trop prudent ?
Toutes ces questions ne servaient plus à rien.
Son père avait renoncé.
Et avait trouvé autre chose.
Nous n’étions pas là pour réexaminer son choix.
La cabane apparut enfin derrière un rideau d’arbres.
Elle était plus petite que dans les histoires de Robert.
Beaucoup plus petite.
Un bâtiment en bois sombre, toit incliné, petite terrasse, deux fenêtres et une cheminée légèrement penchée.
Mon mari coupa le moteur.
« C’est ça ? »
Robert sortit de sa voiture.
« Tu t’attendais à un château ? »
« Après cinquante ans d’histoires, un peu. »
Le cousin nous accueillit avec du café.
Il avait déjà retiré une partie des tuiles endommagées et préparé les outils.
La journée n’avait rien d’un pèlerinage.
Elle ressemblait à des travaux.
Nous transportâmes du bois.
Nettoyâmes les gouttières.
Remplaçâmes plusieurs planches.
Robert donna des instructions contradictoires.
Le cousin les corrigea.
Mon mari finit par demander :
« Lequel de vous sait réellement ce qu’il fait ? »
Le cousin répondit :
« Pas Robert. »
« Trahison », grogna celui-ci.
À midi, nous mangions des sandwichs sur la terrasse.
Mon mari observait la forêt.
« Je comprends pourquoi ils aimaient ça ici. »
Robert acquiesça.
« Il n’y avait rien. C’était justement le principe. »
« Papa racontait que vous descendiez au ruisseau tous les soirs. »
Robert désigna la pente.
« Dix minutes par là. »
Nous y allâmes après le déjeuner.
Le ruisseau était plus étroit que je ne l’imaginais.
Robert montra l’endroit approximatif où son frère avait perdu une chaussure.
« Il prétendait que c’était ma faute. »
« Évidemment. »
Mon mari marcha jusqu’au bord.
Il resta silencieux.
Je reconnus l’expression.
Pas seulement le souvenir.
Le besoin de fabriquer une conclusion.
« Ça va ? » demandai-je.
Il hocha la tête.
« Oui. J’attendais quelque chose, je crois. »
« Quoi ? »
Il regarda l’eau.
« Je ne sais pas. Une sensation. Comme si j’allais mieux comprendre qui il était ici. »
Robert, derrière nous, avait entendu.
« Il était le même idiot ici qu’ailleurs. »
Mon mari éclata de rire.
La tension disparut.
C’était peut-être la vérité la plus utile.
Les lieux n’expliquent pas entièrement les gens.
Ils ajoutent des scènes.
Pas des solutions.
De retour à la cabane, Robert nous montra les traces de leurs initiales sur une poutre intérieure.
La planche originale se trouvait désormais dans son garage, mais les deux frères avaient aussi gravé leurs prénoms directement dans le bois.
L’écriture était maladroite.
Deux adolescents voulant laisser une preuve de leur passage.
Mon mari toucha les lettres de son père.
Puis retira sa main.
Il ne photographia pas immédiatement.
Je le remarquai.
« Tu ne prends pas de photo ? »
« Plus tard. »
Il retourna aider au toit.
À la fin de l’après-midi, le travail principal était terminé.
Le cousin alluma un feu.
Nous jouâmes aux cartes.
Robert avait apporté un nouveau paquet complet.
« Où est le roi ? » demanda-t-il.
« À plusieurs milliers de kilomètres », répondit mon mari.
Sa nièce l’avait emporté à l’étranger.
Robert hocha la tête.
« Il voyage plus que moi. »
Nous jouâmes sans lui.
Robert tricha réellement.
Cette fois, nous en avions la preuve.
« C’est toi ! » cria mon mari en découvrant une carte cachée sous sa cuisse.
Robert éclata de rire.
« Je n’ai jamais prétendu être innocent. »
« Papa avait raison pendant soixante ans. »
« Ne répète surtout pas ça à qui que ce soit. »
La soirée fut légère.
Nous parlâmes du père.
Mais aussi du travail.
De la santé de la femme de Robert.
Du projet alimentaire.
De la fille partie à l’étranger.
De la prochaine intervention à faire sur la cabane.
Le lieu devenait présent.
Pas seulement passé.
Le lendemain matin, avant de repartir, mon mari entra seul dans la cabane.
Je restai dehors.
Quelques minutes plus tard, il ressortit avec son téléphone.
« J’ai pris la photo. »
« Des initiales ? »
« Oui. »
« Ça t’a fait quelque chose ? »
Il réfléchit.
« Oui. Mais pas ce que je pensais. »
« Quoi, alors ? »
« Je suis content qu’elles soient là sans que j’aie besoin de les emporter. »
Ce changement aurait semblé insignifiant autrefois.
Maintenant, je comprenais.
Au début du deuil, chaque objet risquait de devenir indispensable.
La serviette du restaurant.
Les tickets.
Le carnet.
Les photographies.
La carte.
La lanterne.
Conserver avait été une manière de lutter contre la disparition.
Désormais, il pouvait parfois laisser une trace à l’endroit où elle se trouvait.
Nous quittâmes la cabane vers dix heures.
Robert resta derrière pour aider son cousin encore quelques heures.
Avant notre départ, il tendit quelque chose à son neveu.
Une petite pièce métallique rouillée.
« C’était quoi ? »
« Une clé. »
« De la cabane ? »
« Non. On ne sait plus. Elle était dans une boîte avec nos affaires d’adolescents. Ton père l’avait probablement gardée pour une raison qui n’existe plus. »
Mon mari la regarda.
« Pourquoi tu me la donnes ? »
Robert sourit.
« Je ne te la donne pas. Je te demande si tu sais ce qu’elle ouvre. »
« Non. »
« Moi non plus. »
Robert lança la clé dans une vieille boîte destinée aux déchets métalliques.
« Voilà. Une chose de moins à transformer en relique. »
Mon mari éclata de rire.
« Tu apprends. »
« Lentement. »
Nous reprîmes la route.
Le trajet du retour fut silencieux pendant la première heure.
Puis le téléphone de mon mari vibra.
Il ne le consulta qu’à l’arrêt suivant.
Un message de son directeur.
« Tu as une minute pour parler lundi ? Une possibilité vient de s’ouvrir. »
Mon mari répondit qu’il rappellerait le lendemain.
Pas aujourd’hui.
Nous pensions qu’il s’agissait d’un dossier.
Ce n’était pas le cas.
Le lundi matin, son directeur l’appela.
L’entreprise prévoyait d’ouvrir une nouvelle antenne dans une autre région.
Ils cherchaient quelqu’un pour la diriger.
Pas pour quelques mois.
Pour plusieurs années.
Le poste permettrait de construire une équipe presque à partir de zéro.
Il offrirait une autonomie exceptionnelle.
Et une rémunération que mon mari n’avait jamais imaginée.
Mais il faudrait déménager.
À près de six heures de route.
Loin de sa sœur.
Loin de Robert.
Loin du cimetière de ses parents.
Loin de la maison dans laquelle son père avait vécu ses derniers mois.
Son directeur lui laissa plusieurs semaines pour réfléchir.
Lorsque l’appel se termina, mon mari resta longtemps debout près de la fenêtre.
Je le rejoignis.
« Tu veux le poste ? »
Il ne répondit pas tout de suite.
Puis :
« Oui. »
Cette fois, l’aveu vint sans hésitation.
Je sentis immédiatement le vrai conflit.
« Et tu veux déménager ? »
Il regarda vers la rue.
« Je ne sais pas. »
Dans l’ancien monde, la réponse aurait été professionnelle : le meilleur poste, le meilleur salaire, la progression la plus logique.
Dans le monde qu’il avait construit après la maladie de son père, une autre question existait désormais : que voulait-il que sa vie quotidienne devienne ?
Mais il refusa aussi l’erreur inverse.
Il ne dirait pas non simplement pour rester proche des traces de son père.
Cette décision ne pouvait appartenir ni à son ambition passée, ni au fantôme qu’il aimait.
Pour la première fois, il devrait choisir sans pouvoir demander ce qu’aurait fait l’homme qui lui avait appris à choisir.