PARTIE 20 – Nous pensions avoir trouvé l’endroit où déposer ses cendres, jusqu’à ce que les enfants nous rappellent pourquoi il avait refusé de choisir à notre place

Le lac devint immédiatement l’option favorite des adultes.

Cela semblait logique.

Symbolique.

Presque trop parfait.

C’était là que mon beau-père était retourné avec la photographie de sa femme. Là qu’il avait compris que ce n’était pas l’endroit qui lui manquait, mais elle. Là qu’il avait prononcé, pour la première fois, qu’il se sentait prêt à la rejoindre lorsque le moment viendrait.

Sa fille voulait y aller au printemps.

Robert proposait l’anniversaire de leur mariage.

Mon mari pensait que nous ne devions pas attendre aussi longtemps.

« Il a passé sa vie à dire plus tard », rappela-t-il.

Je lui fis remarquer que son père avait aussi appris à ne pas confondre urgence et sens.

Il reconnut le point.

La discussion dura plusieurs jours.

Puis les petits-enfants intervinrent.

Nous étions réunis pour le dîner dominical, devenu une habitude depuis la maladie. Même après sa mort, personne n’avait voulu l’abandonner. La place où son lit s’était trouvé était redevenue un espace de salon. Pourtant, presque inconsciemment, nous disposions toujours les chaises en demi-cercle comme lorsqu’il était là.

L’urne était encore sur la bibliothèque.

La plus jeune la regarda pendant le repas.

« Pourquoi Papi est encore là ? »

Sa mère faillit corriger la formulation, puis s’arrêta.

« On n’a pas encore décidé quoi faire des cendres. »

« Pourquoi ? »

Robert répondit : « Parce que les adultes adorent compliquer les choses. »

La fillette accepta cette explication immédiatement.

Son frère demanda : « Vous voulez les mettre au lac, c’est ça ? »

« On y pense », répondit mon mari.

« Pourquoi ? »

Sa mère lui rappela les souvenirs liés au lieu.

Il écouta.

Puis demanda :

« Mais Mamie n’est pas là-bas. »

Le silence tomba.

C’était vrai.

La mère de mon mari avait été enterrée près de leur ville, conformément à ses propres souhaits. Le lac avait été un souvenir du couple, pas leur lieu final commun.

L’adolescent poursuivit :

« Papi avait dit qu’il n’était pas venu chercher l’endroit, non ? »

Sa tante le regarda.

« Oui. »

« Alors pourquoi mettre ses cendres là-bas ? »

Personne n’eut de réponse immédiate.

La plus jeune mâchait lentement un morceau de pain.

« Vous pourriez en mettre un peu partout. »

Sa mère se tourna vers elle.

« Comment ça ? »

« Un peu à la mer. Un peu au lac. Un peu dans le jardin. »

Elle réfléchit.

« Pas sur le terrain de football parce que les gens vont marcher dessus. »

Robert éclata de rire.

« C’est une considération raisonnable. »

Mais la proposition ne nous semblait pas juste non plus.

Disperser les cendres dans plusieurs lieux risquait de transformer chaque étape de sa dernière année en sanctuaire. Ce n’était pas ce qu’il avait demandé.

Nous ouvrîmes sa lettre une nouvelle fois.

« Pas de geste spectaculaire », relut sa fille. « Pas besoin de jeter mes cendres d’une montagne pour prouver que j’aimais voyager. »

Mon mari s’adossa à sa chaise.

« On essaie encore de fabriquer une conclusion parfaite. »

Cette phrase arrêta la discussion.

C’était exactement ce que nous faisions.

Comme si les cendres avaient besoin de résumer sa vie.

Comme si choisir le bon endroit pouvait résoudre le problème de son absence.

Robert hocha lentement la tête.

« Et il nous avait justement dit de ne pas choisir pour lui. »

La petite-fille leva la main comme à l’école.

« Moi, je sais. »

Tout le monde la regarda.

« On peut demander à Papi. »

Sa mère eut une expression douloureuse.

« On ne peut plus, ma chérie. »

La fillette fronça les sourcils.

« Mais il a écrit plein de choses. »

Cette remarque nous conduisit à fouiller une nouvelle fois ses papiers.

Pas parce que nous croyions trouver une instruction cachée.

Plutôt parce que nous réalisions qu’il avait peut-être parlé de ses propres funérailles ou de la mort avant sa dernière année, à une époque où la question n’était pas immédiatement concrète.

Sa fille se souvint d’un vieux cahier.

« Il écrivait parfois après la mort de maman. »

Nous montâmes dans la chambre.

C’était la première fois que nous y entrions tous ensemble depuis la cérémonie.

La pièce avait encore l’odeur de son après-rasage dans l’armoire.

Sur une étagère se trouvaient plusieurs cahiers.

Pas un journal régulier.

Des notes.

Dépenses.

Idées.

Citations copiées dans des journaux.

Quelques pages sur sa femme après sa mort.

Nous nous assîmes par terre.

Robert lut une note datant de plusieurs années.

« “Je ne comprends pas pourquoi les gens demandent où elle est maintenant. Elle est au cimetière, évidemment, et elle est aussi dans vingt endroits où je pense encore à elle.” »

Personne ne parla.

Sa fille relut la phrase.

« Voilà. »

Mon mari secoua la tête.

« Ça parle de maman, pas de lui. »

« Mais c’est sa manière de penser à la question. »

Nous continuâmes.

Quelques pages plus loin, une phrase :

« Je pensais que j’irais souvent au cimetière. En réalité, je pense davantage à elle dans la cuisine. Probablement parce qu’elle y parlait beaucoup plus qu’au cimetière. »

Robert rit.

« Très romantique. »

Mais le sens était clair.

Pour leur père, le lieu physique ne contenait pas la personne.

Plus loin encore, il avait écrit :

« Les morts n’ont pas besoin de paysages. Les vivants, oui. »

Cette phrase décida presque tout.

Pas l’endroit.

La manière.

Nous redescendîmes avec le cahier.

« Alors peut-être qu’on choisit ce qui est pratique pour nous », dit sa fille.

Mon mari réfléchit.

« Ou ce qui nous permet de revenir sans transformer ça en pèlerinage impossible. »

Le petit-fils proposa le jardin.

Mais la maison pourrait être vendue un jour.

Robert suggéra le cimetière où reposait leur mère.

Cette possibilité avait l’avantage de la simplicité. La famille pouvait y faire installer une petite plaque commune, sans prétendre que les cendres « rejoignaient » quelqu’un dans un sens qu’il n’avait jamais affirmé croire.

Son fils resta silencieux.

« Ça te paraît trop traditionnel ? » demandai-je.

Il sourit.

« Je crois que j’essaie encore de rendre sa mort aussi originale que sa dernière année. »

Sa sœur répondit :

« Il nous aurait insultés pour ça. »

« Probablement. »

Nous décidâmes finalement de conserver une petite partie des cendres dans une urne familiale et d’inhumer le reste près de sa femme.

Pas au lac.

Pas à la mer.

Pas dans un lieu spectaculaire.

Près de chez lui.

À un endroit que ses enfants pouvaient atteindre en quinze minutes.

Ce choix parut presque décevant pendant quelques secondes.

Puis il devint incroyablement juste.

La cérémonie d’inhumation fut prévue pour la semaine suivante.

Seulement la famille proche.

Pas de deuxième grand rassemblement.

Pas de discours prévu.

Le matin venu, le ciel était clair. Robert arriva avec la vieille planche de la cabane dans sa voiture.

« Tu comptes mettre ça au cimetière ? » demanda son neveu.

« Non. Je l’avais dans le coffre. J’ai oublié de la sortir. »

« Papa aurait apprécié le niveau d’organisation. »

« Il aurait surtout prétendu qu’il aurait fait mieux. »

Nous rîmes.

Les enfants apportèrent chacun quelque chose.

Pas pour l’enterrer.

Simplement pour le montrer.

Le petit-fils avait un petit pot de sauce.

L’autre avait une copie du vieux film sur son téléphone.

La petite avait le roi.

Elle le posa quelques secondes sur l’urne.

« Je le reprends après. »

« Bien sûr », répondit sa mère.

La cérémonie dura moins de vingt minutes.

Il n’y avait presque rien à dire.

La plaque porterait son nom, ses dates et celui de sa femme.

Pas de grande citation.

Pas de formule sur l’aventure.

Sa fille avait envisagé d’ajouter « Aujourd’hui compte ».

Puis elle s’était ravisée.

« Cette phrase est à nous », avait-elle dit. « Pas besoin de la graver dans la pierre. »

Lorsque les cendres furent déposées, mon mari resta immobile.

Je craignais que la culpabilité ne revienne.

Au lieu de cela, il murmura :

« Je crois que c’est assez. »

Sa sœur prit son bras.

« Oui. »

Robert regarda la plaque de sa belle-sœur.

« Il aurait probablement fait un commentaire sur le prix de la pierre. »

« Certainement. »

Le rire qui suivit n’avait rien d’irrespectueux.

Il appartenait parfaitement au moment.

Après, personne ne voulait rentrer immédiatement.

Nous marchâmes jusqu’à un café situé à quelques rues.

Nous prîmes une grande table.

Les enfants commandèrent des desserts.

Robert raconta encore l’histoire du radeau.

Cette fois, le petit-fils l’interrompit.

« On la connaît. »

« Pas avec tous les détails. »

« Tu ajoutes des détails chaque fois. »

Robert eut un sourire.

« C’est familial. »

Mon mari regarda autour de la table.

Quelques mois auparavant, son père avait dit que ce genre de moment était peut-être toute l’affaire.

Être là quand les gens qu’on aime sont ensemble.

Je vis qu’il pensait à la même chose.

Il sortit de sa poche la serviette de restaurant conservée dans le carton.

« Dessert acceptable », lut sa sœur.

« C’est aujourd’hui qu’on teste la théorie. »

Nous commandâmes presque tout ce qui restait sur la carte des desserts et partageâmes.

La tarte fut jugée excellente.

Le gâteau trop sec.

La mousse trop sucrée.

La petite-fille annonça que son grand-père aurait critiqué les trois.

« Et tout mangé », ajouta Robert.

Lorsque nous quittâmes le café, personne ne suggéra de retourner au cimetière.

Nous n’en avions pas besoin.

Dans la voiture, mon mari posa les mains sur le volant sans démarrer.

Il regarda le siège vide à l’arrière.

« Tu sais ce qui est bizarre ? »

« Quoi ? »

« J’ai moins l’impression de l’avoir laissé là-bas que je ne le pensais. »

Je compris.

La tombe n’avait pas contenu son père davantage que le lac n’avait contenu sa mère.

Il démarra.

Sur le chemin du retour, nous passâmes devant une route menant vers la côte.

Pendant une seconde, je crus qu’il allait proposer un détour.

Il continua tout droit.

Puis il dit :

« Un jour, j’aimerais retourner à la mer. »

Je regardai son profil.

« Quand ? »

Il sourit.

« Pas “un jour”. »

Il réfléchit.

« Le mois prochain. »

Cette petite correction aurait fait plaisir à son père.


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