PARTIE 1 – Le médecin lui a donné moins d’un an, mais sa première réaction nous a forcés à regarder le temps autrement

Le médecin posa son stylo sur le bureau avant de prononcer les mots que nous redoutions tous. Ce geste minuscule me frappa davantage que tout le reste. Jusqu’alors, il avait continué à écrire, à consulter les résultats, à revenir aux images affichées sur son écran, comme s’il existait encore quelque chose à calculer. Lorsqu’il retira ses lunettes et joignit les mains devant lui, je compris qu’il n’allait plus parler de traitement. Mon mari le comprit aussi. À côté de moi, sa jambe cessa brusquement de trembler.

« Nous ne pouvons plus viser la guérison. »

Mon beau-père ne répondit pas. Il fixait la fenêtre du cabinet, où une pluie fine traçait des lignes grises sur la vitre. Trois semaines plus tôt, il conduisait encore lui-même jusqu’au supermarché, pestait contre les automobilistes qui roulaient trop lentement et refusait qu’on l’aide à porter ses sacs. Ce matin-là, il avait accepté le fauteuil roulant depuis le parking sans protester. C’était peut-être ce détail qui aurait dû me préparer. Pourtant, je continuais à attendre une seconde phrase qui annulerait la première.

Le médecin parla de progression de la maladie, de traitements devenus trop agressifs au regard du bénéfice attendu, de confort, de contrôle de la douleur. Il choisissait ses mots avec une précision presque douloureuse. Aucun n’était faux, aucun n’était cruel, mais chacun réduisait un peu plus l’espace dans lequel nous pouvions encore nous raconter que tout irait bien. Mon mari finit par poser la question que je n’aurais pas réussi à formuler. « Combien de temps ? »

Le silence du médecin dura moins de deux secondes. J’eus pourtant l’impression qu’il s’étirait à travers toute la pièce. « Il est impossible de donner une date exacte. Chaque patient évolue différemment. Mais, compte tenu de ce que nous voyons aujourd’hui… probablement moins d’un an. Peut-être plusieurs mois. » Il ajouta immédiatement que certaines personnes dépassaient les estimations. Personne ne s’accrocha à cette phrase. Nous avions tous entendu le mot essentiel : mois.

Je tournai les yeux vers mon beau-père. J’attendais de la peur, de la colère ou ce refus brutal qu’il opposait d’ordinaire à tout ce qu’il jugeait inacceptable. Lorsqu’une infirmière lui avait conseillé une canne quelques semaines auparavant, il lui avait répondu qu’il s’en servirait « le jour où les meubles commenceraient à courir ». C’était sa manière de tenir les choses à distance : une plaisanterie sèche, un haussement d’épaules, puis il changeait de sujet. Cette fois, son visage ne bougea presque pas.

« Je peux rentrer chez moi aujourd’hui ? » demanda-t-il.

Le médecin parut surpris. « Oui. Bien sûr. »

« Alors je veux rentrer chez moi. »

Dans l’ascenseur, aucun de nous ne parla. Mon mari gardait une main sur la poignée du fauteuil, si crispée que ses jointures étaient blanches. Je me tenais à côté de lui en cherchant une phrase qui ne sonnerait ni creux ni désespéré. Je n’en trouvai aucune. Mon beau-père, lui, observait le numéro des étages défiler au-dessus de la porte. Au rez-de-chaussée, il murmura simplement : « Douze mois. C’est court. » Mon mari corrigea aussitôt : « Il n’a pas dit douze. Il a dit peut-être moins, mais il a aussi dit qu’on ne pouvait pas savoir. » Son père leva vers lui un regard fatigué. « Je sais ce qu’il a dit. »

Sur le chemin du retour, la pluie se transforma en averses épaisses. Mon mari conduisait trop lentement, puis trop vite, puis ralentissait encore sans raison. Je regardais son père dans le rétroviseur. Il avait la tête appuyée contre la vitre et semblait suivre du regard les champs détrempés qui passaient derrière nous. À un feu rouge, il demanda : « On est quel jour ? » Je lui répondis. Il calcula mentalement quelque chose, les lèvres à peine mobiles, puis hocha la tête comme s’il venait de fixer un rendez-vous avec lui-même.

À la maison, la nouvelle se répandit plus vite que nous ne l’aurions voulu. La famille proche fut prévenue d’abord. Puis une sœur appela un cousin, le cousin appela quelqu’un d’autre, et avant même le dîner les téléphones n’arrêtaient plus de vibrer. Les messages étaient tendres et insupportables à la fois. « Nous pensons très fort à vous. » « Il faut garder espoir. » « Les médecins se trompent parfois. » Mon beau-père lut les trois premiers, posa son téléphone face contre table et n’y toucha plus de la soirée.

Mon mari, lui, se mit immédiatement à chercher des solutions. Il ouvrit son ordinateur portable dans la cuisine et passa d’un centre spécialisé à une étude clinique, puis d’une étude clinique à une clinique située à plusieurs centaines de kilomètres. J’entendais les touches claquer sous ses doigts. « Regarde, ils testent un protocole différent. Et ici, ils parlent d’une nouvelle association. On pourrait envoyer son dossier. » Je m’approchai derrière lui. Les pages qu’il consultait étaient pleines de termes médicaux qu’aucun de nous ne maîtrisait vraiment. « On peut demander », dis-je. Ce n’était pas un encouragement. C’était tout ce que j’étais capable d’offrir.

Son père entra dans la cuisine sans bruit. Il avait retiré ses chaussures et portait son vieux cardigan gris, celui dont la manche droite restait toujours légèrement retroussée. Il observa l’écran quelques secondes. « Arrête. » Mon mari ne se retourna pas. « J’envoie juste deux demandes. » « Arrête pour ce soir. » « Papa, il existe peut-être des options qu’ils ne proposent pas ici. » Mon beau-père tira une chaise et s’assit. « Et il existe peut-être une météorite qui tombera sur la maison demain matin. Je ne vais pas passer la nuit à la chercher sur Internet. »

La brutalité de la phrase fit relever la tête à mon mari. « Tu veux qu’on fasse quoi ? Rien ? »

« Je n’ai pas dit ça. »

« Alors quoi ? »

Mon beau-père regarda d’abord son fils, puis moi. Son visage avait pris cette expression fermée qu’il avait lorsqu’il essayait de résoudre un problème pratique. « Je veux qu’on dîne. J’ai faim. Après, je veux dormir dans mon lit. Demain, on verra. »

Nous mangeâmes presque en silence. Je ne me souviens plus du plat, seulement du bruit des couverts et d’une ampoule qui clignotait au-dessus de l’évier. À un moment, mon beau-père tendit son verre vers mon mari. « Passe-moi l’eau. » Son fils le lui donna, puis détourna brusquement le visage. Je vis qu’il pleurait avant même qu’il essuie ses yeux. Son père le vit aussi. Il ne fit aucun commentaire. Il posa seulement sa main sur son avant-bras pendant quelques secondes.

Cette nuit-là, mon mari et moi dormîmes chez lui. Vers trois heures du matin, je me réveillai parce qu’une lumière traversait le couloir. Je pensai d’abord qu’il avait besoin d’aide. Lorsque j’arrivai dans le salon, je le trouvai assis devant une vieille boîte en carton posée sur la table basse. Des photographies étaient éparpillées devant lui. Il en tenait une où il avait une trentaine d’années, debout au bord d’un lac, les cheveux beaucoup plus longs que je ne les avais jamais connus.

« Ça va ? » demandai-je.

Il eut un petit rire. « Question stupide, non ? »

Je m’assis en face de lui. « Probablement. Mais je n’en ai pas de meilleure. »

Il retourna la photographie. Une date était écrite au stylo au dos. « J’avais prévu d’y retourner. » Il me montra le lac. « Pas spécialement là. Juste… voyager. Après la retraite, je pensais prendre la voiture et partir quelques semaines. Puis il y a eu le cœur. Puis les traitements de ta belle-mère. Puis elle est partie. Ensuite je me suis dit que je le ferais l’année suivante. » Il reposa la photo. « J’ai passé ma vie à dire l’année suivante. »

Je ne savais pas encore que cette phrase deviendrait le centre de tout ce qui allait suivre. Cette nuit-là, elle ressemblait seulement au regret d’un homme qui venait d’apprendre que son calendrier avait soudainement une dernière page. Je lui demandai où il aurait voulu aller. Il haussa les épaules. « Partout où je ne connais pas le chemin. » Puis il sourit faiblement. « C’est une réponse agaçante, ça ? »

« Un peu. »

« Alors elle est bonne. »

Le lendemain matin, il dormit jusqu’à presque dix heures. Mon mari avait déjà repris ses recherches. Sa sœur devait venir l’après-midi. On parlait de contacter un autre oncologue, de revoir les médicaments, d’organiser les prochaines semaines. Tout devenait logistique. Rendez-vous, ordonnances, assurance, transport, repas. C’était rassurant d’une certaine manière : chaque tâche cochée donnait l’impression que nous pouvions encore exercer une autorité sur quelque chose.

Lorsque son père descendit enfin, il resta un moment dans l’encadrement de la porte. Il semblait avoir vieilli pendant la nuit. Pas physiquement, peut-être, mais dans sa façon de regarder les choses autour de lui. Puis son regard tomba sur la pile de documents que mon mari avait imprimés. « Vous préparez mon siège au conseil d’administration de ma propre mort ? » demanda-t-il. Mon mari ferma les yeux. « Papa, s’il te plaît. » Son père soupira. « D’accord. Mauvaise plaisanterie. »

Je préparai du café, bien qu’il n’en buvait presque plus. Il en prit tout de même une demi-tasse et s’assit près de la fenêtre. Personne ne savait comment commencer la conversation dont nous avions besoin. Finalement, je repensai à la photographie du lac. Je posai la tasse devant lui et demandai : « Si le médecin avait dit autre chose hier… si tu avais eu tout le temps du monde… qu’est-ce que tu aurais fait cette année ? »

Mon mari me regarda comme si j’avais ouvert une porte interdite. Son père, lui, ne répondit pas immédiatement. « Je ne sais pas. »

« Tu m’as parlé de voyager cette nuit. »

« J’ai parlé parce qu’il était trois heures du matin. Les gens disent des bêtises à trois heures du matin. »

« Peut-être. Mais imaginons que ce ne soit pas une bêtise. »

Il passa son pouce sur le bord de sa tasse. Je vis son expression changer. Pour la première fois depuis le cabinet du médecin, il ne semblait ni malade ni observé comme un malade. Il réfléchissait réellement. « J’aurais voulu voir la mer en hiver », dit-il enfin. « Pas en été avec les plages pleines de monde. L’hiver. Quand le vent vous coupe la figure et qu’il n’y a personne. »

Mon mari resta silencieux.

Son père poursuivit, presque avec gêne. Il parla d’une ville où il n’était jamais allé, d’un train panoramique qu’il avait vu un soir dans un documentaire, d’un petit restaurant dont un ancien collègue lui parlait depuis vingt ans. Ce n’étaient pas des rêves extravagants. Rien qui ressemble aux listes que les gens écrivent lorsqu’on leur demande ce qu’ils feraient avant de mourir. C’étaient justement des choses ordinaires, toujours reportées parce qu’elles pouvaient attendre.

Je posai alors la question qui changea les neuf mois suivants.

« Pourquoi est-ce qu’on attendrait encore ? »

Mon mari se tourna vers moi. « Parce qu’il est malade. »

« Je suis dans la pièce », dit son père.

« Je sais, papa. Je veux dire que les traitements, la fatigue, les rendez-vous… »

« Tu veux dire que ce n’est pas raisonnable. »

Mon mari se pencha vers lui. « Je veux dire que je ne veux pas te faire du mal pour une idée qui semble belle aujourd’hui. »

Son père regarda longuement son fils. Puis il repoussa sa tasse, posa ses deux mains sur la table et se redressa autant qu’il le pouvait. « Hier, un médecin m’a expliqué ce que je ne pourrai probablement plus faire dans six mois. Ce matin, vous êtes déjà en train de décider ce que je ne peux plus faire aujourd’hui. Il y a peut-être quelque chose qui cloche là-dedans. »

Personne ne répondit.

Il prit une inspiration. « Je ne veux pas passer le temps qui me reste à attendre de devenir trop malade pour vivre. »

Dans la cuisine, l’horloge marquait dix heures quarante-deux. Je m’en souviens encore parce que je regardai machinalement les aiguilles après sa phrase. Quelques minutes auparavant, nous parlions comme une famille à qui l’on venait d’annoncer une fin. Maintenant, une autre question se trouvait devant nous, plus difficile parce qu’elle exigeait une décision.

Que faire du temps lorsqu’on sait soudain qu’il est compté ?


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