Le mois suivant arriva plus vite que nous ne l’avions imaginé. Ce n’était pas que le chagrin diminuait. Il changeait simplement de forme. Au début, chaque matin commençait par la même seconde de confusion : quelque chose semblait manquer avant même que nous nous souvenions quoi. Puis les journées se remplissaient. Travail, repas, courses, appels. La douleur cessait parfois d’occuper le centre de la pièce. Elle attendait dans un coin et revenait au moment le plus banal.
Mon mari n’avait pas oublié sa promesse de retourner à la mer. Il avait même inscrit une date sur notre calendrier. Pas un cercle bleu comme ceux de son père. Simplement deux jours entourés d’un trait noir, avec le nom de la ville côtière. Pourtant, plus la date approchait, moins il en parlait.
Trois jours avant le départ, je le trouvai devant l’ordinateur.
La page de réservation de l’hôtel était ouverte.
« Tu veux annuler ? »
Il resta silencieux.
« Je ne sais pas. »
Je m’assis près de lui.
« Qu’est-ce qui te dérange ? »
« J’ai peur que ce soit faux. »
« Faux comment ? »
Il regarda la photographie de son père devant la mer, posée depuis la cérémonie sur une petite étagère du bureau.
« Comme si on essayait de rejouer quelque chose qui est terminé. »
Je comprenais.
Le premier voyage appartenait à son père. Au vent. À son fauteuil sur la promenade. À l’urgence de quelqu’un qui venait d’apprendre que ses mois étaient comptés.
Y retourner sans lui risquait de transformer un souvenir vivant en décor.
« Alors on ne rejoue rien », dis-je.
« Qu’est-ce qu’on fait ? »
« On va à la mer. C’est tout. »
Il eut un petit rire.
« Papa aurait détesté cette réponse parce qu’elle est trop simple. »
« Non. À la fin, il aurait probablement dit que c’était exactement le problème : on complique tout. »
Il referma l’ordinateur.
La réservation resta.
Sa sœur décida de nous accompagner avec ses deux enfants. Le troisième, celui de la sauce, travaillait ce week-end-là et refusa qu’on change les dates pour lui.
« Allez-y », dit-il. « Papi aurait dit que mon patron me virerait si toute la famille attendait que j’aie un week-end libre. »
Robert, lui, déclina.
« La mer, c’était votre voyage avec lui. Je préfère garder la cabane. »
Personne n’essaya de le convaincre.
Nous partîmes un samedi matin.
La première différence apparut avant même d’avoir quitté la ville.
Nous n’avions aucune trousse de médicaments spéciale.
Pas de fauteuil plié dans le coffre.
Pas d’adresse d’hôpital enregistrée.
Pas de couverture réservée à un homme frileux qui prétendait ne jamais avoir froid.
Le coffre semblait étrangement vide.
À la station-service où mon beau-père avait dû s’appuyer contre une voiture lors du premier voyage, mon mari ralentit.
Je pensai qu’il allait s’arrêter.
Il continua.
Puis, cinq cents mètres plus loin, il changea d’avis et prit la prochaine sortie.
« Qu’est-ce que tu fais ? » demanda sa sœur depuis l’arrière.
« Je veux un café. »
Personne ne crut qu’il s’agissait seulement du café.
Nous entrâmes tous dans la station.
Mon mari resta quelques secondes devant les portes automatiques.
Puis il marcha jusqu’au comptoir, commanda quatre cafés et un chocolat chaud.
La petite-fille regarda autour d’elle.
« C’est ici que Papi avait été fatigué ? »
« Oui », répondit son père.
Elle sembla réfléchir.
« Il avait quand même eu son café ? »
Mon mari sourit.
« Oui. »
« Alors ça va. »
Les enfants possèdent parfois une manière redoutable de réduire nos symboles à leur taille réelle.
Nous reprîmes la route.
À mesure que la côte approchait, le ciel se chargea de nuages. Le vent poussait les branches des arbres comme lors du premier voyage. Lorsque la mer apparut enfin derrière les immeubles, je sentis mon mari se raidir.
Il ne dit rien.
Sa sœur non plus.
La plus jeune, elle, cria :
« On la voit ! »
Son enthousiasme brisa quelque chose de précieux.
Pas le souvenir.
La solennité excessive que nous étions en train de construire autour de lui.
Nous avions réservé le même hôtel.
Ce choix avait été discuté.
Finalement, mon mari avait insisté.
« Pas pour refaire le voyage. Juste parce que la vue est belle. »
À la réception, personne ne nous reconnut. Cela me surprit, puis me parut parfaitement normal. Pour nous, les trois jours passés là avaient changé une famille. Pour l’hôtel, nous n’étions que des clients parmi des centaines.
Notre ancienne chambre était occupée.
La réceptionniste nous donna deux chambres à l’autre bout du couloir.
Mon mari sembla presque soulagé.
« Bien », murmura-t-il.
Sa sœur comprit.
« Différent. »
« Oui. »
Nous déposâmes les sacs puis sortîmes.
Le vent était moins violent que la première fois, mais assez fort pour soulever les cheveux et rendre les yeux humides.
Nous marchâmes jusqu’à la promenade.
À l’endroit approximatif où leur père avait fermé les yeux dans son fauteuil, mon mari ralentit.
La petite-fille courait plus loin avec sa mère.
Je m’arrêtai à côté de lui.
« Tu veux rester là ? »
Il regarda la mer.
« Non. »
Nous continuâmes.
Cette décision minuscule devint importante.
Nous n’étions pas venus retrouver une scène figée.
Nous étions venus marcher.
Au bout de la promenade, nous découvrîmes un café que nous n’avions jamais vu la première fois. Les enfants réclamèrent des crêpes.
Mon mari consulta machinalement l’ancienne direction du restaurant où son père avait dîné.
Puis il entra dans le nouveau café.
Sa sœur sourit.
« Il aurait choisi l’autre. »
« Peut-être. »
« Parce qu’il connaissait déjà le dessert. »
« Exactement. »
Nous commandâmes quelque chose de nouveau.
À table, la petite-fille sortit le roi de sa poche.
Elle le transportait encore.
Sa mère soupira.
« Tu vas vraiment finir par le détruire. »
« Il est déjà plié. »
« Ce n’est pas une raison. »
La fillette posa la carte devant son oncle.
« Papi trichait vraiment ? »
Mon mari réfléchit.
« Probablement moins que ce qu’il prétendait. »
Sa sœur protesta.
« Tu plaisantes ? »
« Je crois qu’il accusait surtout tout le monde pour pouvoir perdre sans perdre. »
Cette théorie lança une discussion de vingt minutes.
Les enfants voulaient savoir quelle personne de la famille trichait le plus.
Robert fut élu par contumace.
Nous lui envoyâmes un message.
Il répondit immédiatement :
« Mensonge organisé par un mort. »
La journée se passa ainsi.
Pas dans le silence.
Pas dans la commémoration constante.
Nous marchâmes.
Nous mangeâmes.
Nous achetâmes des souvenirs inutiles.
La petite-fille choisit un coquillage peint dont tout le monde trouvait le prix scandaleux.
Son grand-père aurait probablement approuvé le commentaire sur le prix et désapprouvé l’achat.
Le soir, pourtant, l’absence revint.
Nous étions assis dans un restaurant lorsque le serveur posa une carte des desserts au centre de la table.
Mon mari la regarda.
Personne ne dit rien.
Puis sa sœur murmura :
« Contrôle qualité. »
Il eut un rire bref.
Nous commandâmes un dessert à partager.
À la première bouchée, mon mari prit une expression sévère.
« Acceptable. »
La table éclata de rire.
Une famille assise plus loin nous regarda.
Nous ne nous excusâmes pas.
Après dîner, les enfants voulurent retourner voir la mer dans l’obscurité.
Nous marchâmes jusqu’à la promenade.
Le vent s’était calmé.
Les vagues restaient fortes, mais leur bruit semblait plus régulier.
La petite-fille demanda :
« Vous croyez que Papi savait qu’on reviendrait ? »
Sa mère répondit :
« Je ne pense pas qu’il essayait de prévoir ce qu’on ferait. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’à la fin, il voulait qu’on décide nous-mêmes. »
La fillette regarda le roi dans sa main.
« Même s’il aurait choisi autrement ? »
« Surtout dans ce cas-là, je crois. »
Mon mari hocha la tête.
Nous restâmes quelques minutes.
Puis les enfants eurent froid.
Nous rentrâmes.
Le lendemain matin, personne ne proposa de refaire les endroits du premier séjour.
Nous allâmes dans un village voisin que mon beau-père n’avait jamais vu.
Cette idée vint de sa fille.
« Sinon on va finir par marcher seulement dans ses traces. »
Son frère regarda la route devant nous.
« Et ce serait exactement l’inverse de ce qu’il voulait. »
Le village possédait un petit marché, une jetée en bois et un café qui servait un petit déjeuner beaucoup trop copieux.
Nous passâmes la matinée à découvrir un endroit sans souvenir familial.
Cela fut étrangement difficile.
Puis étrangement agréable.
Mon mari acheta une carte postale.
Au dos, il écrivit seulement :
« Nous sommes allés plus loin. »
Il ne l’adressa à personne.
Je lui demandai ce qu’il comptait en faire.
Il haussa les épaules.
« Peut-être la mettre dans le carnet. »
« Celui de ton père ? »
Il réfléchit.
« Non. Un nouveau. »
Ce fut la première fois qu’il formula cette idée.
Pas continuer le carnet de son père.
Commencer le sien.
Nous achetâmes un petit cahier dans une papeterie près du port.
Sa couverture était bleu foncé.
Dans la voiture, sa sœur demanda :
« Tu vas faire une liste ? »
« Non. »
« Des cercles ? »
« Surtout pas. »
Il ouvrit la première page.
Puis écrivit quelques mots.
Je vis seulement le début.
Ne pas attendre…
Il referma le carnet.
« C’est privé », dit-il.
Sa sœur leva les yeux au ciel.
« Tu deviens papa. »
« Insulte grave. »
« Et méritée. »
Au retour, nous nous arrêtâmes une nouvelle fois dans la station-service.
Cette fois, personne ne mentionna ce qui s’y était passé.
Nous achetâmes simplement des boissons.
En sortant, mon mari marcha jusqu’à la voiture avec deux cafés en main.
Il s’arrêta exactement à l’endroit où son père avait dû s’appuyer contre un capot des mois auparavant.
Je le vis.
Il le savait.
Il resta une seconde.
Puis continua.
De retour à la maison, l’urne contenant la petite portion de cendres conservée par la famille se trouvait toujours sur la bibliothèque.
Mon mari posa le nouveau carnet dans un tiroir.
La carte postale y entra aussi.
Puis il regarda l’urne.
« Je crois que je comprends pourquoi papa voulait qu’on garde une partie ici. »
« Pourquoi ? »
Il haussa les épaules.
« Peut-être qu’il ne voulait rien. Peut-être que c’est juste ce qu’on a décidé. »
Il sourit.
« Et c’est très bien comme ça. »
Le soir, sa sœur nous envoya une photographie.
Ses enfants jouaient aux cartes.
La plus jeune avait le roi en main.
Sous la photo, elle avait écrit :
« Elle triche toujours. »
Mon mari répondit :
« Alors tout va bien. »
Quelques minutes plus tard, il ouvrit le message de Robert.
Son oncle avait envoyé une photo de la vieille planche de la cabane.
Elle était désormais fixée dans son propre garage.
En dessous, il avait écrit :
« J’ai enfin trouvé où mettre ça. »
Mon mari regarda les deux images.
La carte.
La planche.
Deux souvenirs déplacés.
Deux choses anciennes devenues autre chose.
Puis son téléphone sonna.
C’était sa sœur.
« On doit parler de l’argent de papa. »
Le compte destiné au « voyage à faire un jour » était toujours intact.
Et après avoir appris à ne pas transformer chaque souvenir en monument, il nous restait à décider comment utiliser le seul projet que leur père avait explicitement confié aux vivants.