Nous ne savions pas ce qu’il voulait voir.
Il était trop faible pour expliquer immédiatement. Même passer du lit au fauteuil demandait désormais l’aide de deux personnes. L’infirmière hésita. « Il peut rester assis quelques minutes si ça ne l’épuise pas trop. » Mon beau-père leva deux doigts comme s’il venait d’obtenir une autorisation importante. « Quelques minutes me suffisent. »
Nous ouvrîmes les rideaux.
Le jardin était gris sous un ciel bas. Rien de particulier n’avait changé. Le cabanon portait toujours la vieille planche rapportée de la cabane. La lanterne de Robert pendait encore sous l’auvent. Les feuilles mortes s’étaient accumulées près de la clôture.
« Plus près », demanda-t-il.
Nous poussâmes le fauteuil jusqu’à la baie vitrée.
Il observa dehors longtemps.
Puis il demanda : « Quelle heure ? »
« Dix heures vingt », répondit son fils.
« Ils devraient être là bientôt. »
Nous nous regardâmes.
« Qui ? »
Il sourit faiblement.
« J’ai demandé à ta sœur d’organiser quelque chose. »
Sa fille leva les mains. « Ne me regardez pas. Il m’a seulement donné une liste de numéros hier. »
Cinq minutes plus tard, une voiture se gara devant la maison.
Puis une autre.
Puis trois autres.
Martin fut le premier à apparaître dans le jardin. Il portait un manteau sombre et deux thermos. Robert arriva derrière lui. Puis les petits-enfants. Ensuite un ancien voisin, deux cousins, une infirmière retraitée qui connaissait la famille depuis des années et plusieurs amis que mon beau-père n’avait pas vus depuis longtemps.
Personne n’entra immédiatement.
Ils restèrent dehors.
« Qu’est-ce que tu as fait ? » demanda mon mari.
Son père respirait difficilement, mais ses yeux riaient.
« Je leur ai dit de venir prendre un café dans le jardin. »
« Tu ne peux même pas sortir. »
« Je sais. »
Robert installa des chaises près de la baie vitrée.
Quelqu’un alluma le brasero.
Les thermos circulèrent.
Les petits-enfants suspendirent la vieille lanterne même s’il faisait jour.
Peu à peu, le jardin se remplit exactement comme lors de cette soirée improvisée autour de la fausse cabane.
Mon beau-père regardait depuis l’intérieur.
« Ils vont geler », murmura mon mari.
« Leur problème. »
Sa fille rit en pleurant.
La porte-fenêtre fut entrouverte quelques centimètres pour qu’il puisse entendre les voix sans prendre trop froid. Martin s’approcha de l’autre côté de la vitre et leva son gobelet.
« Tu aurais pu choisir juillet. »
Mon beau-père répondit suffisamment fort pour être entendu.
« En juillet, vous auriez trouvé des excuses. »
Martin hocha la tête.
« Probablement. »
Les conversations commencèrent.
Pas de discours solennel.
Pas de cérémonie.
Les gens racontaient des histoires.
Robert rappela le jour où son frère avait perdu une chaussure dans un ruisseau.
Martin raconta comment mon beau-père avait un jour quitté une réunion importante parce que son fils avait oublié ses clés de maison.
Mon mari protesta : « Je ne me souviens pas de ça. »
Son père leva un doigt.
« Tu avais treize ans. Et j’avais dit à mon patron que c’était une urgence familiale. »
« Tu m’as ensuite crié dessus pendant vingt minutes. »
« Les deux choses peuvent être vraies. »
Le jardin éclata de rire.
Une voisine expliqua qu’il avait réparé gratuitement sa clôture après une tempête et refusé qu’elle le remercie.
Il corrigea : « Elle m’avait donné un gâteau. »
La voisine répondit : « Que vous aviez presque entièrement mangé avant de rentrer chez vous. »
« Paiement légitime. »
Chaque histoire faisait apparaître une version différente de lui.
Frère.
Père.
Collègue.
Voisin.
Ami.
Grand-père.
Je compris que c’était ce qu’il avait voulu voir.
Pas le jardin.
Les gens.
La trace concrète de sa vie dans les souvenirs des autres.
Il resta dans le fauteuil près de quarante minutes, bien plus que les quelques minutes prévues. À plusieurs reprises, nous lui demandâmes s’il voulait retourner au lit. Il secouait la tête.
Puis sa petite-fille entra.
Elle portait le jeu de cartes.
« Papi, tu veux jouer ? »
Il la regarda longtemps.
« Pas aujourd’hui. »
Elle eut l’air déçue, puis hocha la tête.
Il lui fit signe de s’approcher.
« Mais tu peux me montrer si tu sais encore tricher. »
Elle distribua quatre cartes sur ses genoux.
Il en regarda une.
« Mauvaise technique. Trop visible. »
La fillette sourit.
« Je m’entraînerai. »
« Voilà. L’avenir est assuré. »
Nous le remîmes au lit peu avant midi.
Les visiteurs continuèrent de rester dans le jardin, mais les voix devinrent plus basses. Chacun entra ensuite quelques minutes, seul ou à deux, pour lui dire bonjour.
Il ne voulait pas d’adieux formels.
Lorsqu’un cousin commença par « Je voulais te dire avant qu’il soit trop tard… », mon beau-père l’interrompit.
« Dis-moi simplement ce que tu serais venu me raconter si j’étais encore en bonne santé. »
Le cousin resta surpris.
Puis il raconta que sa fille venait d’obtenir un nouvel emploi.
Mon beau-père posa des questions.
Quel salaire ?
Quelle ville ?
Était-elle contente ?
Pendant cinq minutes, ils parlèrent de cette jeune femme et de son avenir.
Après son départ, je demandai pourquoi il refusait les adieux.
« Je ne les refuse pas », répondit-il. « Je refuse que ma mort devienne le seul sujet dans la pièce alors que je suis encore dedans. »
L’après-midi, il dormit beaucoup.
Sa respiration devenait parfois si silencieuse que nous nous penchions pour vérifier.
Puis il se réveillait et demandait une gorgée d’eau.
Vers quatre heures, le jardin était presque vide. Robert, les enfants et quelques proches restaient encore.
Mon beau-père demanda son carnet.
Sa fille le lui apporta.
« Lis-moi la liste. »
Elle s’assit près de lui.
Les cercles remplissaient maintenant presque toute la page.
Mer en hiver.
Train.
Lac.
Martin.
Robert.
Dîner familial.
Sauce.
Film.
Cartes.
Terrain de football.
Cabane.
À côté de plusieurs choses qui n’avaient jamais été prévues au départ, sa fille avait ajouté ses propres mots : « café au jardin », « lettres », « vidéos », « histoires ».
Elle arriva à une ligne sans cercle.
« Celle-là non », dit-il.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda son fils.
Sa fille lut : « Conduire encore une fois. »
Mon mari regarda son père.
Avant la maladie, conduire avait été l’une de ses grandes libertés. Depuis des mois, il n’en était plus capable.
« On n’a jamais réussi », murmura son fils.
« Non. »
« Je suis désolé. »
Mon beau-père secoua légèrement la tête.
« Pourquoi ? »
« Parce que ça comptait pour toi. »
« Oui. Et je ne l’ai pas fait. »
Il prit une respiration lente.
« C’est important aussi. »
Nous attendîmes.
« Si tout avait eu un cercle, on pourrait croire que le but était de terminer une liste. Ce n’était pas ça. »
Il regarda son fils.
« Il y aura toujours une chose qu’on n’a pas faite. Même si on a cent ans. »
Sa fille referma doucement le carnet.
« Alors on la laisse ? »
« Oui. »
« Sans la rayer ? »
« Sans la rayer. »
Après quelques minutes, il ajouta :
« Laisse-la pour rappeler aux enfants qu’on ne finit jamais tout. »
La soirée fut calme.
Robert partit vers huit heures après avoir embrassé son frère. Cette fois, aucun des deux n’essaya de cacher ses larmes.
« À demain », dit Robert.
Mon beau-père sourit.
« Peut-être. »
Son frère voulut protester.
« Hé », l’interrompit-il. « On a passé assez de temps à dire l’année prochaine. Aujourd’hui, “peut-être demain”, c’est déjà honnête. »
Robert hocha la tête et sortit.
Les petits-enfants vinrent ensuite.
Chacun l’embrassa.
La plus jeune demanda : « Tu seras là demain ? »
Sa mère ferma les yeux.
Mon beau-père répondit lui-même.
« Je ne sais pas. »
La fillette réfléchit.
« D’accord. »
Il lui prit la main.
« Mais ce soir je suis là. »
Elle resta encore dix minutes assise près de lui.
Après leur départ, il ne restait plus que ses deux enfants et moi.
La maison paraissait soudain immense et silencieuse après le jardin rempli de monde.
Mon beau-père regarda son fils.
« Tu te souviens du premier voyage ? »
« La mer ? »
« Non. Avant. Le cabinet du médecin. Quand vous étiez tous convaincus que ma vie était finie parce qu’il avait dit moins d’un an. »
Mon mari baissa les yeux.
« J’étais convaincu que je devais trouver un moyen de te sauver. »
« Tu m’as sauvé de quelque chose. »
Son fils releva la tête.
« Pas de la maladie », précisa-t-il. « De passer mes derniers mois à attendre qu’elle gagne. »
Mon mari se rapprocha du lit.
« C’était toi qui avais décidé de partir. »
« Oui. Mais vous êtes venus. »
Il nous regarda tous les deux.
« C’était ça, la décision importante. Pas la destination. »
Ses paupières devinrent lourdes.
Quelques minutes plus tard, il s’endormit.
Vers minuit, l’infirmière de garde revint.
Après l’avoir examiné, elle nous expliqua que son corps ralentissait nettement. Il pourrait encore se réveiller. Ou peut-être moins.
Mon mari s’assit près du lit et prit la main de son père.
Sa sœur s’installa de l’autre côté.
Je tirai un fauteuil près de la fenêtre.
Personne ne parla pendant longtemps.
Puis, juste avant une heure du matin, mon beau-père ouvrit les yeux.
Il regarda d’abord son fils.
Puis sa fille.
Puis la fenêtre noire derrière nous.
« Est-ce que la lanterne est encore dehors ? » murmura-t-il.
Je vérifiai.
Elle brûlait toujours sous l’auvent.
« Oui. »
Il sourit à peine.
« Bien. »
Son fils se pencha.
« Tu veux qu’on l’éteigne ? »
Mon beau-père ferma les yeux.
Sa réponse fut presque inaudible.
« Non. Laissez-la encore un peu. »