Trois semaines plus tard, nous montâmes dans le train sans photographie, sans urne, sans carnet de mon beau-père et sans aucune date familiale à commémorer. Cette absence d’objet symbolique avait été voulue. Mon mari avait même laissé son cahier bleu dans le tiroir du bureau. « Si je passe tout le trajet à noter ce que je suis censé apprendre, je vais finir par transformer les vacances en formation professionnelle », avait-il dit. Sa sœur avait répondu qu’il progressait enfin.
Elle nous accompagnait. Robert, lui, avait choisi de rester auprès de sa femme, dont les examens étaient rassurants mais qui devait encore subir une petite intervention. Lorsque mon mari lui avait proposé de reporter, son oncle avait ri. « Tu as oublié tout ce que ton père nous a répété ou tu fais semblant pour avoir de la conversation ? Allez-y. Je viendrai une autre fois. »
La destination n’avait aucun lien avec la famille. C’était une ville ancienne construite autour d’une rivière, à quatre heures de train, que mon mari avait découverte presque par hasard en regardant une carte. Pas de souvenir d’enfance. Pas de promesse ancienne. Aucun parent n’y avait vécu. Personne n’avait dit depuis vingt ans qu’il fallait absolument la visiter.
Cette absence de raison nous plaisait.
Dans le wagon, sa sœur regarda plusieurs fois son frère avec amusement.
« Quoi ? » demanda-t-il finalement.
« Rien. »
« Tu me fixes depuis vingt minutes. »
« J’attends que tu sortes une chemise avec notre planning heure par heure. »
Il soupira.
« Je n’ai rien imprimé. »
« Incroyable. »
« J’ai quand même réservé le restaurant ce soir. »
« Évidemment. On ne guérit pas tout en une année. »
Le voyage se déroula sans événement pendant presque deux heures. Nous parlâmes de travail, des cours d’histoire de l’art de sa sœur, de l’entreprise naissante de son fils et de la petite-fille qui avait désormais appris trois manières différentes de tricher aux cartes. Le nom de leur père apparut plusieurs fois, mais sans provoquer ce ralentissement automatique que sa mémoire imposait autrefois à la conversation.
Puis le train s’arrêta.
Pas dans une gare.
Au milieu d’une campagne plate, entre deux champs.
Après dix minutes, le contrôleur annonça un problème technique sur la voie. La durée de l’arrêt était inconnue.
Je regardai mon mari.
Il consulta l’heure.
Sa sœur sourit immédiatement.
« Voilà. »
« Quoi ? »
« Ton test. »
« Quel test ? »
« Le restaurant est à dix-neuf heures trente. »
Il leva les yeux au ciel.
« Je peux survivre à une réservation ratée. »
« Je veux voir ça. »
Vingt minutes devinrent quarante.
Puis une heure.
Les gens commençaient à s’agacer. Des voyageurs se levaient pour poser des questions auxquelles le personnel ne pouvait pas répondre. Mon mari consulta son téléphone plusieurs fois, non pas pour le train, prétendit-il, mais pour vérifier s’il pouvait déplacer la réservation.
Sa sœur regarda l’écran.
« Tu es littéralement en train de gérer le dîner pendant que notre train est immobile dans un champ. »
« J’envoie un message. »
« Papa aurait adoré ça. »
Il rangea immédiatement son téléphone.
« Tu as perdu le droit d’utiliser papa comme argument rhétorique. »
« Depuis quand ? »
« Maintenant. »
Elle rit.
Mais son irritation révélait quelque chose de réel. Mon mari avait changé ses horaires, pris des vendredis libres, appris à voyager plus légèrement. Pourtant, dès qu’un plan lui échappait, l’ancien réflexe revenait : chercher une solution, récupérer le contrôle, empêcher le temps de devenir inutile.
Une femme âgée assise de l’autre côté de l’allée observait leur échange. Elle finit par intervenir.
« Vous avez une réservation importante ? »
Mon mari sembla gêné.
« Pas vraiment. Un restaurant. »
« Alors vous avez de la chance. »
Il fronça les sourcils.
Elle montra son propre téléphone.
« Moi, je dois rejoindre ma sœur à l’hôpital. Elle sort cet après-midi. Enfin, elle devait sortir. Maintenant je ne sais pas si j’arriverai avant la fermeture du service. »
L’atmosphère changea immédiatement.
« Vous voulez appeler ? » proposa ma belle-sœur. « Peut-être qu’ils peuvent organiser quelque chose. »
« C’est déjà fait. Mon neveu ira la chercher si nécessaire. »
Elle sourit.
« Je suis contrariée, mais personne ne va mourir parce que j’arrive deux heures plus tard. J’essaie de me le rappeler. »
Le choix des mots nous frappa tous, mais personne ne fit de commentaire.
La femme se présenta. Elle s’appelait Jeanne. Elle avait soixante-quinze ans et racontait sa vie avec une facilité qui aurait autrefois mis mon mari mal à l’aise. En moins de vingt minutes, nous apprîmes qu’elle avait été professeure de français, qu’elle détestait les voyages organisés, que sa sœur avait subi une opération du genou et que les deux femmes se disputaient encore sur la propriété d’une cocotte héritée de leur mère.
« Une cocotte ? » demanda ma belle-sœur.
« En fonte. Très bonne qualité. Voilà quinze ans que nous refusons chacune de reconnaître qu’elle appartient à l’autre. »
« Pourquoi ? »
Jeanne réfléchit.
« À ce stade, je pense que l’objet n’a plus aucun rapport avec le problème. »
Cette réponse fit rire mon mari.
Nous parlâmes presque jusqu’au redémarrage.
Quand le train reprit enfin sa route, nous avions plus de deux heures de retard.
Le restaurant avait annulé notre table.
Mon mari lut le message.
Sa sœur attendit.
« Alors ? »
Il rangea son téléphone.
« Alors on mangera ailleurs. »
« Tu ne vas pas appeler ? »
« Non. »
« Vérifier les notes des autres restaurants ? »
« Non. »
« Faire une carte comparative ? »
« Je peux te laisser sur le quai si tu continues. »
Elle sourit.
« Je suis fière de toi. »
À l’arrivée, nous découvrîmes la ville sous une pluie battante. Le taxi prévu avait disparu. Notre hôtel se trouvait à un peu plus d’un kilomètre.
Un an plus tôt, mon mari aurait considéré cette situation comme une accumulation de problèmes.
Ce soir-là, il regarda la pluie.
« On marche ? »
Sa sœur leva sa valise.
« Dans ça ? »
« Pourquoi pas ? »
Nous achetâmes trois ponchos ridicules dans une boutique de la gare et partîmes à pied.
Dix minutes plus tard, nos chaussures étaient trempées.
À mi-chemin, nous trouvâmes un petit restaurant presque vide.
Aucune réservation.
Aucun menu étudié à l’avance.
Le propriétaire nous plaça près d’un radiateur et nous apporta des serviettes pour sécher nos cheveux.
Le repas fut excellent.
Ou peut-être étions-nous simplement affamés.
Au dessert, ma belle-sœur prit une bouchée et attendit.
Son frère la regarda.
« N’ose pas. »
Elle mâcha lentement.
« Je ne dis rien. »
« Merci. »
« Mais tu sais ce que je pense. »
Il éclata de rire.
Le lendemain, nous visitâmes la ville sans programme. Nous marchâmes le long de la rivière, entrâmes dans un musée parce qu’il pleuvait, ressortîmes parce que nous avions faim et nous perdîmes dans un quartier résidentiel où il n’y avait absolument rien à voir.
À un moment, sa sœur s’arrêta devant une petite galerie d’art.
« Je veux entrer. »
Son frère regarda la vitrine.
Autrefois, il se serait probablement ennuyé au bout de dix minutes.
« D’accord. »
Nous y restâmes presque une heure.
Elle expliquait ce qu’elle avait appris dans ses cours. Pas avec l’assurance d’une experte, mais avec l’enthousiasme de quelqu’un qui avait enfin retrouvé une partie d’elle-même mise de côté pendant des années.
Devant un tableau représentant un intérieur vide, elle resta longtemps silencieuse.
« Quoi ? » demanda son frère.
« Rien. Je crois juste que j’aime vraiment ça. »
« L’art ? »
« Apprendre quelque chose sans avoir besoin que ça serve. »
Il sourit.
« Papa aurait eu du mal avec le concept. »
Elle lui donna un coup de coude.
« On avait interdit son utilisation comme argument. »
Le soir, nous retournâmes dans le restaurant improvisé de la veille.
Pas parce qu’il était symbolique.
Parce que la soupe était bonne.
Le propriétaire nous reconnut.
« Encore perdus ? »
« Volontairement cette fois », répondit mon mari.
Sur le trajet du retour, le dimanche, nous croisâmes Jeanne dans le wagon.
Sa sœur allait bien.
La cocotte, en revanche, restait en litige.
« Certaines choses doivent rester inachevées », déclara mon mari.
Jeanne le regarda.
« Vous parlez de la cocotte ou de quelque chose de plus profond ? »
Il rit.
« Les deux, probablement. »
Lorsque nous rentrâmes, son téléphone affichait plusieurs messages professionnels.
Il ne les ouvrit pas immédiatement.
Puis il remarqua un courriel de son directeur.
Objet : PROPOSITION DE POSTE.
Il l’ouvrit.
L’entreprise envisageait une réorganisation.
Un poste supérieur allait être créé.
Davantage de responsabilités.
Davantage de salaire.
Davantage de déplacements.
Et son nom figurait en tête de liste.
Sa sœur lut son expression.
« Bonne ou mauvaise nouvelle ? »
Il me tendit le téléphone.
« Je ne sais pas encore. »
Cette fois, il ne répondit pas le soir même.
Pour quelqu’un qui avait passé sa vie à décider rapidement de ce qui semblait raisonnable, attendre vingt-quatre heures avant de choisir devint peut-être le changement le plus révélateur du voyage.