À midi, l’idée de voyager semblait encore irréaliste. À dix-sept heures, elle avait déjà divisé la famille. La sœur de mon mari arriva avec deux sacs de courses, une soupe qu’elle avait préparée le matin et la certitude qu’il fallait « mettre de l’ordre » avant toute autre chose. Elle embrassa son père longtemps, sans parler, puis inspecta le réfrigérateur comme si la quantité de yaourts pouvait nous donner une mesure objective de la catastrophe. Lorsqu’elle apprit notre conversation, elle posa une boîte de médicaments sur la table avec plus de force que nécessaire.
« Vous plaisantez. »
Mon beau-père était assis dans son fauteuil près de la fenêtre. « Apparemment, je suis assez vivant pour être grondé. C’est rassurant. »
« Papa, tu peux à peine traverser le parking de l’hôpital sans être épuisé. »
« Hier. Aujourd’hui, je suis allé jusqu’à la boîte aux lettres. Progrès remarquable. »
Elle se tourna vers nous. « Et vous l’encouragez ? »
Cette accusation me surprit, peut-être parce que quelques heures plus tôt j’aurais probablement formulé la même. Mon mari tenta d’expliquer que personne n’avait encore réservé quoi que ce soit. Nous avions simplement parlé. Elle répondit que parler de voyage à un homme dont l’état pouvait se dégrader rapidement revenait à lui donner un espoir irréaliste. « Il faut penser à ce qui est sûr. Aux médecins. Aux soins. À ce dont il aura besoin. »
Son père l’interrompit calmement. « Ce dont j’ai besoin, c’est que vous arrêtiez de parler de moi comme si j’étais déjà absent. »
Le silence tomba si vite qu’on entendit le moteur du réfrigérateur se mettre en marche. Sa fille se figea, la bouche entrouverte. Il ne semblait pas en colère. C’était pire. Il paraissait blessé. Il posa les mains sur ses genoux et les observa. « Depuis hier, tout le monde demande aux médecins ce qu’ils peuvent faire pour moi. Personne ne me demande ce que moi, je veux faire. »
Sa fille s’assit en face de lui. « Parce qu’on a peur. »
« Moi aussi. »
Ce fut la première fois qu’il le reconnut.
Jusque-là, sa peur était restée invisible derrière les plaisanteries, les remarques pratiques et cette volonté presque agressive de continuer normalement. Entendre ces trois mots changea la température de la pièce. Sa fille détourna le visage. Mon mari s’assit sur l’accoudoir du canapé. Personne n’essaya de le rassurer. Peut-être avions-nous enfin compris que lui dire de ne pas avoir peur aurait été une manière de lui demander, encore une fois, de nous faciliter les choses.
« Je ne veux pas mourir », poursuivit-il. « Évidemment que je ne veux pas. J’aimerais être là dans dix ans pour vous énerver encore. J’aimerais me réveiller demain et découvrir que le médecin s’est trompé de dossier. Mais si ça n’arrive pas, je ne veux pas offrir tous les jours qui me restent à la maladie avant qu’elle me les prenne réellement. »
Sa fille essuya ses joues avec le dos de la main. « Et si tu tombes malade loin d’ici ? »
« Alors je serai malade loin d’ici. »
« Ce n’est pas drôle. »
« Je ne plaisante pas. »
La question pratique demeurait pourtant entière. Voyager avec une personne atteinte d’un cancer avancé n’avait rien d’un geste spontané. Il fallait considérer les douleurs, la fatigue, les médicaments, les urgences possibles, les rendez-vous déjà programmés. Le lendemain, avec son accord, nous appelâmes l’équipe médicale. Je m’attendais presque à ce qu’elle mette fin au projet d’une phrase. Au contraire, l’infirmière coordinatrice nous demanda d’abord ce qu’il souhaitait exactement.
« Partir quelques jours », répondit mon mari. « Pas loin au début. »
L’infirmière posa une série de questions concrètes. Pouvait-il monter quelques marches ? Combien de temps supportait-il de rester assis ? Avait-il eu des nausées récemment ? Sa douleur était-elle contrôlée ? Elle nous expliqua quels symptômes imposeraient une consultation immédiate et quelles précautions prendre. Puis elle dit une chose que je n’oubliai jamais : « Le but des soins maintenant n’est pas de l’empêcher de vivre. C’est de l’aider à vivre aussi bien que possible avec ce qui se passe. »
Mon mari resta silencieux après l’appel. Il se tenait près de l’évier, le téléphone toujours à la main. « J’espérais presque qu’elle nous dirait non », avoua-t-il. Je compris immédiatement. Un refus médical nous aurait libérés de la responsabilité de choisir. Nous aurions pu expliquer à son père que nous avions essayé et que ce n’était pas possible. Maintenant, la décision nous appartenait réellement.
Nous commençâmes modestement. Pas d’avion. Pas de longues distances. Pas de programme rempli du matin au soir. Nous cherchâmes un endroit accessible en quelques heures, avec un hôpital à proximité, un hébergement où il n’aurait pas besoin de monter d’escalier et la possibilité d’annuler jusqu’au dernier moment. Mon beau-père observait nos recherches avec une impatience croissante. « Si vous continuez comme ça, nous partirons après ma mort. » Mon mari lui lança un regard noir. « On essaie de faire ça correctement. » Son père répondit : « Correctement est parfois un autre mot pour jamais. »
Je découvris alors une différence que nous n’avions jamais remarquée entre eux. Mon mari affrontait l’incertitude en construisant des plans. Son père l’affrontait en avançant avant d’avoir fini de réfléchir. Pendant des années, ces deux tempéraments s’étaient équilibrés sans grand conflit. Maintenant, chaque choix semblait chargé d’une urgence nouvelle. Réserver une chambre n’était plus seulement réserver une chambre. C’était décider quelle quantité de risque nous étions prêts à accepter pour quelques jours de liberté.
Le soir, nous établîmes une liste. Médicaments. Ordonnances. Numéro de l’oncologue. Coordonnées de l’hôpital le plus proche. Coussin pour la voiture. Vêtements chauds. Une petite couverture. De l’eau. Des aliments qu’il supportait encore. Mon beau-père ajouta un jeu de cartes et un tire-bouchon. Sa fille raya immédiatement le tire-bouchon. Il le réécrivit sous la liste. Elle le raya une deuxième fois. Il finit par sourire. « Je voulais seulement vérifier si tu suivais. »
Il y avait longtemps que je ne les avais pas entendus rire tous les deux.
La destination fut choisie presque par accident. Une petite ville au bord de la mer, suffisamment proche pour rentrer en urgence mais assez loin pour que le trajet ressemble à un véritable départ. Lorsque je montrai quelques photographies, mon beau-père s’arrêta sur celle d’une promenade battue par les vagues. Le ciel était gris, les terrasses presque vides, les arbres courbés par le vent. « Ça », dit-il. « C’est exactement ce que je voulais. »
Nous réservâmes trois nuits.
À partir de ce moment, quelque chose changea dans la maison. La maladie ne disparut pas. Les comprimés restaient alignés sur le comptoir. Il dormait encore plusieurs heures l’après-midi. Il devait parfois s’asseoir au milieu d’une conversation parce que ses jambes se mettaient à trembler. Mais il avait désormais une date qui n’était ni un examen, ni une prise de sang, ni une consultation. Sur le calendrier de la cuisine, trois jours étaient entourés au stylo bleu. Il les regardait chaque matin.
Deux jours avant le départ, il eut une mauvaise nuit. Une douleur plus forte le réveilla vers quatre heures. Le médicament de secours mit du temps à agir et, au matin, son visage était gris de fatigue. La panique revint immédiatement. Sa fille déclara que c’était un signe évident qu’il fallait annuler. Mon mari ne la contredit pas. J’étais moi-même convaincue que nous avions voulu trop vite transformer une idée courageuse en réalité.
Mon beau-père dormit presque toute la journée. Lorsqu’il se réveilla, il nous trouva tous les trois dans la cuisine, parlant à voix basse comme des conspirateurs maladroits. « Vous annulez ? » demanda-t-il.
Mon mari s’approcha. « On pense juste que ce serait peut-être plus prudent. »
« Parce que j’ai eu mal cette nuit ? »
« Parce que tu as un cancer avancé, papa. »
Le mot cancer resta entre eux comme quelque chose de matériel. Son père tira une chaise mais ne s’assit pas immédiatement. « Je sais ce que j’ai. »
« Alors comprends qu’on ne peut pas faire comme si ton corps allait suivre toutes tes envies. »
« Et toi, comprends qu’il ne suivra bientôt plus aucune de mes envies. »
Mon mari baissa les yeux.
Son père s’assit enfin. Il semblait épuisé. Sa colère n’avait rien de spectaculaire ; elle rendait simplement sa voix plus basse. « Si je suis trop malade le matin du départ, on n’ira pas. Si le médecin dit non, on n’ira pas. Si quelque chose change, on rentrera. Mais je refuse qu’une mauvaise nuit décide à ma place de toutes celles qui viennent après. »
Sa fille voulut répondre. Il leva la main. « Vous dites que vous voulez me protéger. Je le sais. Mais de quoi exactement ? De la fatigue ? De la douleur ? Ou de la possibilité de me voir essayer quelque chose et échouer ? Parce que si c’est la dernière, vous protégez surtout votre propre peur. »
Personne ne trouva de réponse convenable.
Cette phrase me suivit jusque chez nous. Mon mari conduisait en silence, les phares découpant la route mouillée. Au bout de plusieurs kilomètres, il dit : « Je ne sais pas comment faire ça. » Je lui demandai ce qu’il voulait dire. « Être son fils maintenant. Chaque décision semble pouvoir devenir une décision que je regretterai. Si je le pousse à rester chez lui et qu’il meurt dans six mois, je vais penser que je lui ai volé du temps. Si je le laisse partir et qu’il lui arrive quelque chose… »
Je posai une main sur sa cuisse. « Tu ne peux pas fabriquer une option sans risque. »
« Je sais. »
« Alors peut-être qu’il faut arrêter de choisir à sa place. »
Il ne répondit pas tout de suite. Puis il hocha la tête.
Le lendemain, son père allait mieux. Pas bien au sens où nous utilisions ce mot avant la maladie, mais suffisamment pour déjeuner à table, marcher quelques minutes dans le jardin et plaisanter sur la quantité de bagages que nous préparions pour trois nuits. L’équipe médicale confirma qu’aucun symptôme nouveau ne rendait le voyage imprudent. Nous gardâmes donc la réservation.
La veille du départ, je trouvai mon beau-père dans sa chambre avec une petite valise ouverte sur le lit. Il avait posé trois chemises dessus, puis semblait avoir oublié ce qu’il voulait faire ensuite. Je l’aidai sans commentaire. Il me tendit finalement le vieux cardigan gris. « Celui-là aussi. »
« Celui que tu portes tout le temps ? »
« Justement. Si je dois mourir au bord de la mer, autant avoir l’air reconnaissable. »
Je le regardai sévèrement.
Il sourit. « Trop tôt ? »
« Beaucoup trop tôt. »
« D’accord. Je travaillerai mon sens du timing. »
Avant de refermer la valise, il ajouta la photographie du lac que je l’avais vu regarder la nuit du diagnostic. Je ne lui demandai pas pourquoi. Lui non plus ne l’expliqua pas.
Cette nuit-là, une tempête était annoncée sur la côte. Le vent devait dépasser quatre-vingts kilomètres à l’heure et la météo conseillait d’éviter certaines routes proches du rivage. Mon mari proposa de repousser le départ de vingt-quatre heures. Son père consulta les prévisions, puis leva les yeux vers nous.
« Vous vous souvenez de ce que j’ai demandé ? La mer en hiver, avec du vent et personne autour. »
« Oui. »
« Alors elle a l’air de tenir sa part du marché. »
À cet instant, je compris que nous partirions réellement.
Et pour la première fois depuis l’annonce du médecin, ce qui nous attendait le lendemain n’était pas uniquement quelque chose que nous redoutions.