PARTIE 17 – Le lendemain de sa mort, nous avons découvert que préparer ses funérailles signifiait choisir entre ce qu’il aurait voulu et ce qui nous rassurait

La lanterne s’éteignit d’elle-même peu avant sept heures du matin. Aucun de nous ne la vit précisément mourir. Lorsque je regardai de nouveau vers le jardin, il ne restait qu’une mèche sombre derrière le verre embué. Le jour s’était levé, gris et froid. Dans le salon, le lit médicalisé occupait toujours la même place, mais la maison ne ressemblait plus à celle de la veille. Les objets étaient identiques. C’était leur fonction qui avait changé.

Nous avions dormi par fragments. Mon mari s’était assoupi dans le fauteuil de son père vers quatre heures. Sa sœur avait fini par s’allonger sur le canapé, encore habillée. Je m’étais réveillée plusieurs fois avec l’impression d’entendre une respiration dans la pièce avant de comprendre que le bruit venait du chauffage. Ce réflexe me parut presque cruel : pendant des semaines, nous avions appris à écouter chaque souffle. En quelques heures, il fallait apprendre à ne plus le chercher.

Robert arriva vers neuf heures.

Il entra sans sonner, comme il l’aurait fait du vivant de son frère. Puis il s’arrêta devant le lit désormais vide. Nous avions laissé les draps en place. La photographie de mariage reposait encore sur la table. Le roi de la petite-fille était resté près du carnet. Robert posa ses clés sur le buffet et regarda la pièce.

« C’est étrange », murmura-t-il.

Personne ne lui demanda ce qui était étrange.

Tout l’était.

Il s’approcha de la baie vitrée et vit la lanterne éteinte.

« Elle a tenu longtemps. »

Mon mari hocha la tête. « Jusqu’au matin. »

Robert se passa une main sur le visage.

« Ça lui ressemble. »

Il pleura alors, sans bruit et sans chercher à s’en cacher. La veille encore, son frère lui avait interdit de transformer sa mort en raison d’arrêter de vivre. Ce matin-là, personne n’exigeait de lui qu’il applique immédiatement la leçon.

Les premières obligations arrivèrent avant que nous soyons prêts. La société funéraire appela pour fixer un rendez-vous. Il fallait choisir une date, parler du cercueil, du lieu, des papiers administratifs, d’une cérémonie. Les mots semblaient brutalement techniques après des mois passés à mesurer la vie en promenades, repas et conversations.

Sa fille ouvrit un dossier où leur père avait rangé ses documents.

« Bien sûr qu’il avait préparé ça. »

Robert eut un sourire douloureux. « Il préparait des dossiers pour acheter une perceuse. Il allait forcément préparer sa mort. »

Dans une enveloppe portant simplement le mot IMPORTANT, nous trouvâmes ses volontés essentielles : pas de cérémonie religieuse longue, pas de discours interminables, pas de vêtements noirs obligatoires et surtout « pas de musique triste choisie uniquement parce que quelqu’un pense qu’une mort exige du violon ».

Son fils lut la phrase deux fois.

« Ça, c’est définitivement lui. »

Une autre note précisait qu’il voulait être incinéré.

Ses cendres devaient rester avec la famille jusqu’à ce qu’elle décide calmement quoi en faire.

Pas d’urgence.

Pas de geste spectaculaire.

« Vous n’avez pas besoin de jeter mes cendres du haut d’une montagne pour prouver que j’aimais voyager », avait-il écrit. « J’ai passé l’essentiel de ma vie dans un rayon de cinquante kilomètres et ça m’allait très bien. »

Sa fille éclata de rire au milieu de ses larmes.

« Il savait qu’on allait compliquer ça. »

Nous le savions aussi.

Le rendez-vous avec l’entreprise funéraire eut lieu l’après-midi. La responsable nous reçut avec la douceur professionnelle de quelqu’un qui connaissait les silences familiaux. Elle demanda quel type de cérémonie nous souhaitions.

Mon mari répondit instinctivement : « Quelque chose de simple. »

Robert ajouta : « Mais pas trop solennel. »

Sa sœur dit : « Il détestait qu’on parle de lui comme s’il avait été parfait. »

La responsable sourit légèrement. « C’est déjà beaucoup d’informations. »

Puis vint la question des photos.

Combien voulions-nous en exposer ?

Lesquelles ?

Nous retournâmes à la maison et sortîmes plusieurs boîtes.

Ce travail que mon beau-père avait inscrit sur sa liste — trier les vieilles photographies — n’avait jamais vraiment été terminé. Nous avions passé quelques après-midi dessus, mais des centaines d’images restaient entassées sans ordre. Maintenant, nous étions assis autour de la table de la cuisine à chercher un homme à travers quatre-vingts années de papier brillant.

Sur certaines photos, il était presque méconnaissable.

Un enfant maigre sur une bicyclette trop grande.

Un adolescent près de Robert, tous les deux torse nu au bord d’un ruisseau.

Un jeune homme devant la fameuse cabane.

Puis les photographies du lac avec sa future femme.

Le mariage.

La naissance de ses enfants.

Les vacances.

Des barbecues.

Des anniversaires.

Des moments si ordinaires qu’au moment où ils avaient été photographiés, personne ne les avait probablement considérés comme importants.

Sa sœur souleva une image où leur père dormait dans un fauteuil, la bouche ouverte, pendant qu’un enfant lui avait posé un chapeau ridicule sur la tête.

« Celle-là. »

Mon mari protesta. « Pour les funérailles ? »

« Absolument. »

« Il nous hanterait. »

« Il n’a qu’à essayer. »

Nous la gardâmes.

Robert trouva ensuite une photographie plus récente : le premier voyage après le diagnostic. Mon beau-père était assis dans son fauteuil face à la mer, enveloppé dans sa couverture. Le vent plaquait son cardigan contre lui. Il ne regardait pas l’appareil. Son visage était tourné vers les vagues.

Mon mari resta silencieux.

« Celle-là aussi », dit-il.

Personne ne contesta.

La question de la cérémonie devint plus difficile lorsque nous parlâmes des discours. Beaucoup de personnes voulaient intervenir. Martin. Robert. Les petits-enfants. D’anciens collègues. Des voisins.

« Papa aurait détesté rester assis à écouter tout le monde expliquer pendant deux heures à quel point il était merveilleux », dit sa fille.

Robert acquiesça. « Il aurait surtout interrompu pour corriger les détails. »

Nous décidâmes de limiter les prises de parole.

Trois personnes.

Un enfant.

Un frère.

Un fils ou une fille.

Ce choix déclencha immédiatement une autre difficulté.

Lequel de ses deux enfants parlerait ?

« Toi », dit sa sœur à mon mari.

Il secoua la tête. « Toi. »

« Pourquoi moi ? »

« Parce que je ne pourrai pas. »

Elle le regarda.

« Tu ne sais pas encore. »

Il baissa les yeux. « Je le sais. »

Cette incapacité le préoccupait plus qu’il ne voulait l’admettre. Depuis la mort, il se comportait comme quelqu’un chargé d’une mission : appels, rendez-vous, documents, listes. Tant qu’il pouvait accomplir des tâches, il n’avait pas besoin d’examiner ce qui se passait sous la surface.

Sa sœur le comprit.

« On n’a pas besoin de décider aujourd’hui. »

Cette phrase aurait plu à leur père.

Ne pas tout résoudre immédiatement.

Nous laissions les choses ouvertes.

Le soir, après le départ de Robert, mon mari entra seul dans le salon. Le lit médicalisé devait être repris deux jours plus tard. Il s’assit sur le bord.

Je le trouvai là quelques minutes après.

« J’ai peur qu’ils l’enlèvent », dit-il.

Je ne compris pas immédiatement.

« Le lit ? »

« Oui. C’est absurde. Je le détestais. Il le détestait. Mais quand ils vont le reprendre… »

Il regarda autour de lui.

« Ça va rendre sa mort plus vraie. »

Je m’assis près de lui.

Il passa les mains sur son visage.

« J’ai passé des semaines à vouloir débarrasser ce salon de tout le matériel médical dès qu’il irait mieux. Maintenant je ne veux plus que personne touche à rien. »

Je me rappelai la demande de son père.

Ne le laisse pas transformer ma mort en examen.

Ce soir-là, il ne cherchait pas encore les erreurs. Il cherchait simplement à retenir les preuves matérielles de la présence.

« On peut garder quelques choses », dis-je. « Pas le lit. Mais la couverture. La lampe. Ce que vous voulez. »

Il hocha la tête.

Nous ne prîmes aucune décision.

Le lendemain matin, les petits-enfants vinrent choisir une photographie chacun pour la cérémonie.

La plus jeune prit celle où son grand-père jouait aux cartes.

Son frère choisit une photo prise dans la cuisine pendant la préparation de la sauce.

Le troisième choisit celle du terrain de football.

Aucun ne sélectionna une image où il semblait solennel ou héroïque.

Ils choisirent les moments où il était à eux.

Lorsque la petite-fille vit le roi posé près du carnet, elle demanda si elle pouvait le reprendre.

Sa mère lui dit oui.

Elle hésita.

« Non. Je veux qu’il reste avec Papi jusqu’après la cérémonie. »

Personne ne lui expliqua que son grand-père ne serait pas physiquement avec cette carte.

Elle n’avait pas besoin de cette correction.

Nous plaçâmes le roi dans une petite enveloppe destinée aux objets qui accompagneraient le cercueil avant la crémation.

Puis la fillette changea encore d’avis.

« Non. »

Elle reprit la carte.

« Papi m’aurait dit qu’on ne gaspille pas un bon roi. »

Nous éclatâmes de rire.

Cette décision resta.

Le roi demeura avec elle.

Le jour précédant la cérémonie, mon mari reçut l’appel de la société funéraire confirmant que tout était prêt.

Après avoir raccroché, il ouvrit le carnet de son père.

La page « Aujourd’hui compte » était toujours là.

Sous la liste, la ligne inachevée semblait presque plus visible maintenant.

Conduire encore une fois.

Il passa le doigt dessus.

« Je crois que je sais ce que je veux dire demain. »

Je ne lui demandai pas de répéter.

« Tu vas parler ? »

Il acquiesça.

« Oui. »

« Tu veux l’écrire ? »

Il regarda le carnet.

« Non. »

Cette réponse m’inquiéta, parce que mon mari préparait normalement tout.

Mais quelque chose dans son expression avait changé.

« Papa détestait les discours trop préparés », dit-il. « Et ce que j’ai à dire, je le sais déjà. »

Le lendemain matin, en entrant dans la salle où aurait lieu la cérémonie, il s’arrêta devant la photographie de la mer.

Son père semblait regarder quelque chose hors cadre.

Pas l’objectif.

Pas nous.

La mer.

Mon mari resta longtemps devant l’image.

Puis il murmura :

« D’accord. Cette fois, je ne vais pas essayer de faire ça parfaitement. »

Et il entra dans la salle.


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