L’ambulance avait à peine quitté Meridian que la contraction suivante me coupa la respiration.
Je serrai la main d’Andrew si fort qu’il grimaça.
« Désolée. »
« Tu peux me casser les doigts. Je m’en remettrai. »
La sirène hurlait au-dessus de nous.
Une infirmière installée près de mes jambes vérifiait régulièrement le moniteur.
« Trente et une semaines », rappela-t-elle.
Je hochai la tête.
« Trente et une plus trois jours. »
Elle échangea un regard avec son collègue.
Je le vis.
Andrew aussi.
« Dites-le », lança-t-il.
« Les contractions sont rapprochées. Mais on ne sait pas encore si le travail va continuer. L’équipe obstétricale nous attend. »
Je posai une main sur mon ventre.
Le bébé bougea.
Faiblement.
Puis plus fort.
Je respirai.
« Il va bien ? »
« Le rythme est correct pour l’instant. »
Pour l’instant.
Deux mots que j’avais appris à détester.
Andrew resta près de moi pendant tout le trajet.
Son téléphone vibrait dans sa poche presque sans interruption.
Il ne le regarda pas.
La troisième fois, je le remarquai.
« Réponds. »
« Non. »
« Ça peut être Olivia. »
« Daniel est avec eux. »
« Ou Clara. »
« Je m’en fiche. »
« Andrew. »
Il se pencha.
« Non. Cette fois, je ne vais pas courir après une nouvelle couche de secrets pendant que ma femme accouche trop tôt. »
Je le regardai.
Il était épuisé.
Visage gris.
Yeux rouges.
Chemise froissée.
Mais sa décision était nette.
« D’accord. »
À l’hôpital, tout se passa très vite.
Une équipe nous prit en charge.
Examen.
Monitoring.
Prise de sang.
Échographie.
Le médecin de garde entra quelques minutes plus tard.
« Le col a commencé à bouger. On va essayer de ralentir le travail. »
Andrew demanda :
« Et le bébé ? »
« Pour l’instant, il tolère bien. »
Pour l’instant.
Encore.
Je fermai les yeux.
On m’administra un traitement.
Puis un autre.
Le médecin expliqua les risques.
Prématurité.
Respiration.
Unité néonatale.
Possibilité que les médicaments fonctionnent.
Possibilité qu’ils ne fonctionnent pas.
Je l’écoutais, mais une partie de moi restait dans la salle de Meridian.
Le dossier maître.
Le transfert à 52 %.
Le message de Clara.
Le tireur travaille pour quelqu’un dans cette pièce.
Qui ?
Marianne ?
Mon père ?
Rebecca ?
Adrian ?
Daniel ?
Olivia ?
Même Andrew avait techniquement été dans la pièce.
Je chassai cette pensée immédiatement.
Non.
Pas lui.
Andrew s’assit près du lit.
« Tu fais cette tête. »
« Quelle tête ? »
« Celle où tu résous des crimes au lieu de respirer. »
Je laissai échapper un rire faible.
« Je n’aime pas les problèmes ouverts. »
« Moi non plus. Mais celui-ci peut rester ouvert jusqu’à ce que notre fils décide s’il veut rester là où il est. »
Notre fils.
Nous savions depuis plusieurs semaines.
Un garçon.
Je n’avais jamais pensé que cette information me semblerait si fragile.
Andrew posa sa main sur mon ventre.
« Hé. »
Un petit mouvement répondit.
Son visage se détendit.
Puis son téléphone vibra encore.
Cette fois, je le pris moi-même.
« Natalie. »
« Andrew, regarde. »
Il secoua la tête.
« Si c’est important, Daniel laissera un message. »
Je regardai l’écran.
Message d’Olivia.
ANDREW, ON A BESOIN DE TOI. C’EST PAPA.
Je me redressai.
« Quoi ? »
Il lut.
Son visage changea.
Il appela immédiatement.
Olivia décrocha.
« Andrew ? »
« Qu’est-ce qui se passe ? »
« Papa a disparu de sa chambre. »
« Richard ? »
« Oui. »
Je fermai les yeux.
Pas encore.
Olivia continua :
« Maman était avec lui. Elle s’est endormie une heure. Quand elle s’est réveillée, il n’était plus là. »
Andrew se leva.
« Il peut marcher ? »
« Pas bien, mais oui. »
« Sécurité ? »
« Une infirmière dit qu’un homme est venu avec une autorisation de transfert. »
« Quel homme ? »
« Elle ne sait pas. Badge médical. »
Andrew regarda Daniel sur un appel parallèle entrant.
« Olivia, reste avec maman. N’allez nulle part. »
« Andrew, il y a autre chose. »
Silence.
« Quoi ? »
« Papa a laissé une note. »
« Lis. »
Olivia inspira.
« “Si je ne reviens pas, Thomas avait raison sur le second compte.” »
Andrew se figea.
« Quel second compte ? »
« Je ne sais pas. »
Je regardai Andrew.
Il regarda mon ventre.
Puis le téléphone.
La guerre apparaissait déjà dans ses yeux.
« Va. »
Il se tourna.
« Non. »
« Andrew. »
« Non. »
« Ton père vient de disparaître après avoir été blessé. »
« Et toi, tu es en travail prématuré. »
« Je suis dans un hôpital. Entourée de médecins. »
« Et moi je suis ton mari. »
« Tu peux être les deux. »
Il secoua la tête.
« Pas maintenant. »
Je pris sa main.
« Écoute-moi. Je ne te demande pas de partir pendant des heures. Je te demande d’aller jusqu’au couloir, parler à Daniel, comprendre si Richard est réellement en danger. »
Il resta silencieux.
« Si c’est juste une fuite volontaire ou une diversion, tu reviens. »
« Et si ce n’est pas ça ? »
« Alors tu choisis avec les faits. »
Il me regarda longtemps.
Puis embrassa mon front.
« Je reviens. »
« Je sais. »
Il sortit.
Le calme qui suivit fut étrange.
Machines.
Bips.
Lumière blanche.
Une infirmière entra.
« Comment sont les contractions ? »
« Un peu moins fortes. »
C’était vrai.
Peut-être que le traitement fonctionnait.
Elle ajusta le moniteur.
Je regardai l’écran.
Rythme du bébé.
Stable.
Je respirai.
Mon téléphone vibra.
Numéro inconnu.
Je faillis ignorer.
Puis je pensai à Clara.
J’ouvris.
CE N’EST PAS RICHARD HARRINGTON QU’ILS VEULENT.
Je me figeai.
Deuxième message.
ILS VEULENT CE QU’IL SAIT SUR LE SECOND COMPTE.
Je répondis :
Qui êtes-vous ?
Réponse :
CLARA.
Je tapai :
Où êtes-vous ?
Pas de réponse à cette question.
Je continuai :
Tu as dit que le tireur travaille pour quelqu’un dans la pièce. Qui ?
Trois points.
Puis :
JE NE SAIS PAS ENCORE. MAIS JE SAIS QUI A PAYÉ.
Je sentis mon cœur accélérer.
Qui ?
Réponse :
FONDS MARIANNE HALE POUR LA RESPONSABILITÉ PUBLIQUE.
Je regardai l’écran.
Impossible.
La fondation de mon père.
Celle qui recevait les archives.
Je tapai :
Cette fondation n’était pas active publiquement.
Clara :
JUSTEMENT.
Je relus.
Le tireur avait été payé via la structure créée par mon père.
Ça pouvait l’accuser.
Ou le piéger.
Encore.
Je demandai :
Tu peux prouver ?
Une pièce jointe arriva.
Un relevé.
Paiement de 250 000 dollars.
Bénéficiaire : société écran.
Autorisation : RMH-2.
Richard Michael Hale.
Mon père.
Je sentis le sang quitter mon visage.
Une contraction commença.
Plus forte.
Je posai le téléphone.
Respirai.
L’infirmière entra presque immédiatement.
« Ça remonte. »
« Oui. »
Elle appela le médecin.
Quelques minutes plus tard, l’examen montra que le travail continuait.
L’équipe accéléra.
Andrew revint.
Il vit les visages.
« Quoi ? »
Le médecin répondit :
« Le col a encore changé. On se prépare au cas où l’accouchement ne puisse pas être arrêté. »
Andrew vint près de moi.
« Je reste. »
Je ne discutai plus.
Je lui montrai seulement le téléphone.
Il lut les messages de Clara.
Son visage se ferma.
« Ton père a autorisé le paiement ? »
« Ou quelqu’un a utilisé son code. »
« Encore. »
« Oui. »
Il passa une main sur son visage.
« Daniel dit que Richard Harrington a quitté l’hôpital dans une ambulance privée enregistrée au nom d’une société qui appartient à une holding Hale. »
Je sentis mon ventre se serrer.
« Mon père ? »
« Peut-être. »
« Où est-il ? »
« Richard Hale n’est plus à Meridian. »
Je le regardai.
« Depuis quand ? »
« Vingt minutes. »
« Daniel sait où ? »
« Non. »
Tout se resserrait autour des deux Richard.
Hale.
Harrington.
Le second compte.
Thomas.
Le paiement du tireur.
La fondation.
Je fermai les yeux.
« Andrew. La note de ton père. Thomas avait raison sur le second compte. »
« Oui. »
« Thomas parlait peut-être de quelque chose qui n’apparaissait pas dans Orpheus. »
« Un compte financier ? »
« Ou un registre. Une seconde chaîne. »
Il réfléchit.
« S’il savait que les autorisations pouvaient être falsifiées, il a peut-être créé un compte qui enregistrait non pas les signatures, mais la source réelle. »
Je hochai la tête.
« Et Richard Harrington savait où il était. »
Andrew sortit son téléphone.
« Je demande à Olivia si elle connaît quelque chose. »
La contraction suivante arriva.
Je crispai ma main sur le drap.
Le médecin revint.
« Natalie, le rythme du bébé commence à montrer des décélérations pendant les contractions. »
Andrew se figea.
« Ça veut dire quoi ? »
« On surveille de très près. Si ça se répète, on devra peut-être intervenir. »
Je regardai l’écran.
Une baisse.
Puis remontée.
Mon cœur sembla suivre.
Andrew posa son téléphone.
« Rien d’autre n’existe maintenant. »
Je le crus.
Pendant une heure, le monde se réduisit réellement.
Respirer.
Attendre.
Monitoring.
Médicaments.
Une infirmière qui changeait une perfusion.
Andrew qui me donnait de l’eau.
Je ne savais plus quelle heure il était.
Puis le rythme chuta à nouveau.
Plus longtemps.
La pièce se remplit de monde.
Le médecin parla vite.
« Natalie, on ne va plus attendre. Le bébé ne tolère pas suffisamment le travail. Nous allons faire une césarienne. »
Je hochai la tête.
Andrew devint blanc.
« Maintenant ? »
« Maintenant. »
On me préparait déjà.
Une charlotte.
Des formulaires.
Des explications.
Je signai.
Ironie presque obscène.
Après tout ce qui s’était passé autour de signatures volées, je donnais celle-ci volontairement.
Je regardai Andrew.
« Tu viens. »
« Évidemment. »
On me roula vers le bloc.
Avant de franchir les portes, mon téléphone vibra encore.
Andrew voulait l’ignorer.
Je regardai l’écran.
Olivia.
J’ouvris.
ON A RETROUVÉ PAPA.
Je montrai à Andrew.
Un second message.
IL EST AVEC RICHARD HALE.
Puis :
ET ILS SONT À HARBOR HOUSE.
Je sentis mon estomac se nouer autrement.
Pourquoi les deux Richard ensemble ?
Avant que nous puissions répondre, une dernière ligne apparut.
PAPA DIT QU’IL A TROUVÉ LE SECOND COMPTE DE THOMAS.
ET QUE LE NOM DU COMMANDITAIRE DU TIR EST DEDANS.
Les portes du bloc s’ouvrirent.
Andrew regarda le téléphone.
Puis moi.
Je pris sa main.
« On découvre d’abord notre fils. »
Il hocha la tête.
Et, pour la première fois de cette nuit interminable, nous avons laissé un secret attendre derrière une porte.