Quatre semaines plus tard, Noah pesait presque deux kilos.
Le matin où l’équipe de néonatologie nous annonça qu’il pouvait probablement rentrer dans quelques jours, Andrew s’assit sur une chaise et resta silencieux si longtemps que l’infirmière lui demanda s’il allait bien.
« Oui », répondit-il. « J’essaie seulement de comprendre comment une bonne nouvelle peut être aussi terrifiante. »
Je comprenais.
À l’hôpital, des machines surveillaient chaque respiration.
À la maison, il y aurait nous.
Seulement nous.
Et, étrangement, c’était précisément ce que nous voulions.
Richard Harrington avait quitté les soins intensifs au sixième jour suivant la fusillade.
Trois semaines plus tard, il marchait encore lentement et suivait une rééducation.
Il était venu voir Noah une seule fois.
Dix minutes.
Pas davantage.
Il avait posé sa main contre la vitre de l’incubateur.
« Bonjour, petit. »
Puis il était reparti avant que l’émotion ne le trahisse complètement.
Eleanor était venue le lendemain.
Elle m’avait demandé l’autorisation avant chaque chose.
Entrer.
Rester.
Prendre une photographie.
Même s’asseoir.
Je savais ce que cet effort lui coûtait.
Je ne le récompensais pas.
Mais je le remarquais.
Elle ne s’était jamais excusée du seau avec une phrase vague.
Un matin, elle était simplement venue et avait dit :
« Je t’ai agressée parce que tu refusais de me donner le contrôle. J’ai mis ta grossesse en danger. C’était violent et injustifiable. »
Pas « si je t’ai blessée ».
Pas « j’étais stressée ».
Pas « je voulais protéger Andrew ».
Seulement les faits.
J’avais répondu :
« Oui. »
Elle avait pleuré.
Je n’avais pas dit que je pardonnais.
Parce que je ne savais pas encore.
Rebecca, elle, était restée proche d’Olivia sans essayer de prendre la place d’Eleanor.
Elles déjeunaient parfois dans un café près du tribunal fédéral.
Une heure.
Puis chacune repartait.
Olivia appelait Rebecca par son prénom.
Pas « maman ».
Rebecca ne lui avait jamais demandé autre chose.
Clara avait plaidé non coupable sur certains chefs et reconnu les faits sur d’autres.
Ses avocats négociaient un accord de coopération.
Elle avait remis les serveurs manquants.
Les procureurs disposaient désormais d’une grande partie des archives Northstar.
Michael Harrington avait été inculpé pour tentative de fraude, complot, manipulation de succession, falsification de documents et plusieurs infractions liées à la fusillade de Harbor House.
Cole coopérait.
Daniel avait été blanchi concernant le paiement et les faux journaux vidéo.
Il avait pourtant proposé de quitter mon dispositif de sécurité.
« Trop de choses ont été faites sous mon identité sans que je le voie. »
Je lui avais répondu :
« Si je te garde, ce sera parce que je choisis, pas parce que ma mère te l’a demandé. »
Il était resté.
Mais avec un contrat nouveau.
Écrit.
Limité.
Révocable.
Le monde devenait étrangement administratif après tant de secrets.
Et j’adorais ça.
Les règles explicites me semblaient presque belles.
Marianne suivait son traitement.
Les médecins ne parlaient plus en années.
Elle le savait.
Nous aussi.
Je la voyais deux fois par semaine.
Pas pour parler d’Halcyon.
Pas toujours.
Parfois, elle me racontait une recette qu’elle faisait quand j’étais enfant.
Je vérifiais si je m’en souvenais.
Parfois oui.
Parfois non.
Parfois elle parlait d’Adrian.
Je découvrais sa vie de professeur, ses étudiants, son appartement à Montréal, son obsession pour les vieux appareils photo.
Il découvrait la mienne.
Nous apprenions à être frère et sœur sans prétendre récupérer les décennies perdues.
Mon père et Marianne ne s’étaient vus qu’une fois depuis la naissance de Noah.
Un rendez-vous de deux heures avec des avocats.
Ils n’avaient pas parlé seuls.
Ni l’un ni l’autre ne l’avait demandé.
C’était peut-être plus sain ainsi.
Un mardi matin, Daniel arriva avec une enveloppe.
« Thomas Vale. »
Andrew leva les yeux.
Nous étions dans la petite salle familiale de néonatologie.
Olivia était là aussi.
Elle avait commencé à assister aux réunions concernant les actifs Northstar deux fois par semaine.
« Quoi ? »
Daniel posa l’enveloppe.
« Une lettre retrouvée dans une boîte liée au second compte. Destinée à ses enfants. »
Le mot fit taire la pièce.
Ses enfants.
Andrew.
Olivia.
Daniel resta debout.
« Vous voulez que je parte ? »
Olivia regarda son frère.
Andrew hocha la tête.
« Oui. »
Daniel sortit.
L’enveloppe était ancienne.
Pas scellée.
Elle avait probablement été ouverte par les enquêteurs.
Mais le papier restait intact.
Andrew la prit.
Ses doigts tremblèrent légèrement.
« Tu veux lire ? » demanda Olivia.
« Ensemble. »
Il déplia.
Thomas avait écrit avant sa mort.
Pas la veille.
Quelques semaines auparavant.
Il disait qu’il savait qu’il pouvait ne pas être là lorsque ses enfants seraient assez grands pour comprendre.
Il n’écrivait pas à Andrew par son nom uniquement.
Il écrivait « à mes enfants », parce que Rebecca lui avait annoncé sa grossesse, même si elle croyait encore qu’il ignorait.
Olivia s’arrêta.
« Il savait vraiment pour moi. »
Andrew acquiesça.
Il continua.
Thomas disait qu’Andrew serait probablement élevé par Richard Harrington.
Qu’il avait peur que cela soit interprété un jour comme un abandon.
Il écrivait :
Je ne te laisse pas parce que je ne te veux pas. Je te laisse parce que quelqu’un d’autre t’aime assez pour être là lorsque moi je ne pourrai peut-être pas.
Andrew dut s’arrêter.
Olivia prit la lettre.
Elle lut la partie suivante.
Thomas écrivait au second enfant.
Je ne sais pas encore si tu seras une fille ou un garçon. Je sais seulement que ta mère essaie d’être plus courageuse qu’elle ne se sent. Si je ne suis pas là, ne transforme jamais nos erreurs en obligation de continuer nos combats.
Olivia pleurait.
Elle poursuivit.
Thomas parlait d’argent.
De structures.
Des fichiers qu’il créait.
Puis cette phrase :
Tout ce que je construis aujourd’hui doit servir à révéler la vérité, jamais à vous donner une mission.
Olivia posa la lettre.
« On a échoué là-dessus. »
Andrew eut un sourire triste.
« Oui. »
« Orpheus m’a donné une mission. »
« Pas exactement. »
« Et Northstar. »
« Ça, oui. »
Elle regarda par la fenêtre.
« Je ne veux pas que le comité devienne ma vie. »
Je pris la parole.
« Alors ne le laisse pas faire. »
Olivia me regarda.
« Il y a des centaines de dossiers. Des gens à indemniser. Des entreprises à démêler. »
« Le comité existe pour ça. »
« Je dois quand même participer. »
« Oui. Mais participer n’est pas devenir. »
Andrew hocha la tête.
« Thomas ne te demande pas de disparaître. »
Olivia relut.
Puis :
« Je vais limiter mon mandat. »
Andrew sourit.
« À combien ? »
« Un an. »
« Puis ? »
« Je pars. Quoi qu’il reste. »
Je demandai :
« Tu es sûre ? »
« Oui. Le comité doit pouvoir survivre sans un enfant Vale. Sinon on recommence la même histoire. »
C’était exactement juste.
Andrew regarda la lettre.
« Et moi, je veux sortir d’Orpheus. »
« Comment ? »
« Une fois que les preuves auront toutes été transférées aux autorités, je veux que ma clé biologique soit détruite. »
Olivia leva les yeux.
« On peut ? »
« Daniel dit que oui. »
« Tu lui as déjà demandé. »
« Hier. »
Je souris.
« Bien. »
Andrew me regarda.
« Tu savais que je le ferais. »
« J’espérais. »
Il rit.
Nous avons fait venir Daniel.
Puis un avocat.
Puis un technicien.
Personne ne valida rien ce jour-là.
Nous avons demandé des explications.
Les conséquences.
Les risques.
Les copies.
Les journaux.
Une semaine plus tard seulement, Andrew signa la destruction de la fonction biométrique d’Orpheus.
Les archives restaient.
Sa personne cessait d’être une clé.
Olivia signa en même temps une limitation de mandat.
Douze mois maximum.
Aucun renouvellement automatique.
Aucune succession familiale.
Rebecca assista à la signature.
Elle pleura en silence.
Après, elle demanda à Olivia :
« Tu regrettes ? »
« Non. »
« Même si tu pouvais contrôler beaucoup d’argent ? »
Olivia eut un sourire.
« Je viens de découvrir que j’ai passé ma vie dans une famille riche sans savoir que j’étais aussi liée à deux autres fortunes secrètes. J’ai suffisamment de preuves que l’argent ne rend pas les gens plus intelligents. »
Rebecca rit.
C’était la première fois que je les voyais rire ensemble.
Quelques jours plus tard, Noah quitta enfin l’hôpital.
Il était 14 h 22.
Je notai l’heure.
Cette fois parce que je voulais la garder.
Pas pour vérifier une chronologie.
Pas pour reconstruire un crime.
Seulement pour me souvenir.
Andrew installa le siège auto trois fois.
L’infirmière vérifia une quatrième.
Nous avons roulé lentement.
Très lentement.
Quand nous arrivâmes chez nous, je restai devant la porte.
La même maison où Rebecca était entrée des mois plus tôt.
La maison où des archives avaient été fouillées.
La maison que j’avais cessé de considérer comme sûre.
Andrew posa une main sur mon dos.
« Tu veux entrer ? »
Je regardai les fenêtres.
« Oui. »
« Tu veux déménager ? »
« Peut-être. »
« Pas aujourd’hui. »
« Non. »
Nous entrâmes.
Le bureau avait été vidé de tout ce qui concernait Halcyon.
Les dossiers de ma mère avaient été remis aux enquêteurs ou placés dans un dépôt que je contrôlais avec des règles simples.
Pas de système secret.
Pas de clé familiale.
Seulement une boîte d’effets personnels.
Bracelet.
Photographies.
Lettres.
Je gardai celle-là.
Parce que toutes les archives n’étaient pas des armes.
Le soir, Noah dormit dans son berceau près de notre lit.
Andrew et moi restâmes éveillés à le regarder.
« Tu crois qu’on va devenir les parents qui vérifient s’il respire toutes les trois minutes ? »
« Toutes les deux. »
« Parfait. »
À 02 h 13, je me levai effectivement pour vérifier.
Il dormait.
Je retournai au lit.
Puis mon téléphone vibra.
Je regardai.
Message de Michael Harrington, transmis par son avocat.
UNE INFORMATION SUR CONTINUANCE. DERNIÈRE OFFRE.
Je fixai l’écran.
Andrew se réveilla.
« Quoi ? »
Je lui montrai.
Il resta silencieux.
« Tu veux savoir ? »
Je réfléchis.
Puis j’ouvris seulement la pièce jointe.
Pas une carte.
Pas une nouvelle menace.
Une seule page.
CONTINUANCE — DRAFT 2003.
Projet abandonné.
Objet : mécanisme de succession automatique.
Statut : jamais activé.
Signatures : Michael Harrington, Rose Sinclair.
En bas, une annotation manuscrite :
REJETÉ — M.H.
Marianne Hale.
Je souris malgré moi.
« Elle l’avait déjà arrêté. »
Andrew regarda.
« Donc Michael utilisait encore ça comme hameçon. »
« Oui. »
Je supprimai le message.
Cette fois après avoir envoyé une copie à Daniel.
Andrew se recoucha.
« Bonne nuit. »
« Bonne nuit. »
Noah fit un petit bruit.
Nous nous redressâmes tous les deux.
Puis il se rendormit.
Andrew me regarda.
« Deux minutes trente. Nouveau record. »
Je ris.
Et, dans une maison encore pleine des traces du passé, quelque chose commença enfin à ressembler au futur.