« Tu n’iras pas seul. »
Andrew rangea son téléphone.
« C’est exactement ce qu’il demande. »
« Donc tu n’iras pas seul. »
Il me regarda.
« Natalie. »
« Non. »
Daniel ferma l’ordinateur.
« Elle a raison. »
Andrew eut un rire sec.
« Génial. Maintenant, vous êtes d’accord. »
« Votre père a peut-être peur. Ou il peut être sous pression. Dans les deux cas, vous rendre seul à un lieu isolé est une mauvaise idée. »
Andrew passa une main sur son visage.
« C’est mon père. »
Je répondis doucement :
« Le mien m’a demandé de détruire une carte qui prouve que ma mère a simulé sa mort. Je crois qu’on a dépassé le stade où “c’est mon père” suffit comme garantie. »
Il me fixa.
Puis détourna les yeux.
Daniel donna des ordres.
Nous quittâmes la pièce sécurisée.
La carte resta sur lui.
Le hangar Harrington se trouvait à l’autre bout de la ville, près de l’ancien dépôt de matériel de la société familiale.
Andrew m’expliqua pendant le trajet qu’il y avait travaillé adolescent certains étés.
« Mon père disait que je devais savoir ce que ça coûtait de gagner de l’argent. »
Il regardait la route.
« J’adorais cet endroit. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant j’essaie de me souvenir de tout ce qu’il aurait pu cacher ici. »
Daniel conduisait devant nous.
Deux véhicules suivaient à distance.
Andrew reçut un nouveau message.
Éteins ton téléphone avant d’entrer.
Il me le montra.
« Classique », murmurai-je.
« Il n’écrit jamais comme ça. »
« Comment écrit-il ? »
« Il met des points à la fin de tout. Même aux textos. »
Je regardai le message.
Aucun point.
« Donc peut-être pas lui. »
« Ou quelqu’un lui dicte. »
Le hangar apparut derrière une grille rouillée.
Aucune lumière extérieure.
Daniel nous fit arrêter à cinquante mètres.
« Je passe d’abord. »
Andrew secoua la tête.
« S’il voit votre équipe, il peut partir. »
« S’il y a quelqu’un d’autre, vous pouvez ne pas ressortir. »
Andrew ouvrit la portière.
« J’entre. »
Je fis de même.
Il se tourna vers moi.
« Toi, non. »
« On ne recommence pas cette discussion. »
« Tu es enceinte de sept mois. »
« Et je suis déjà au milieu de cette histoire. »
« Ça ne rend pas ça moins dangereux. »
« Non. Mais me laisser dans une voiture ne rendra pas les choses sûres non plus. »
Il serra la mâchoire.
Daniel intervint.
« Natalie reste derrière moi. Andrew entre d’abord. Deux agents sont déjà positionnés à l’arrière. »
Andrew finit par accepter.
Nous approchâmes.
La grande porte coulissante était entrouverte.
Andrew entra.
« Papa ? »
Sa voix résonna.
Pas de réponse.
Des lampes suspendues s’allumèrent brusquement.
Richard Harrington se tenait au milieu du hangar.
Seul.
À première vue.
« Andrew. »
Il semblait plus vieux que deux heures plus tôt.
Sa cravate avait disparu.
Son manteau était froissé.
Andrew s’avança.
« Pourquoi tu m’as demandé de venir seul ? »
Richard regarda derrière lui et vit Daniel.
Puis moi.
« Parce que je savais qu’elle viendrait quand même. »
Je m’arrêtai.
« Alors pourquoi écrire le contraire ? »
« Pour voir qui suivait Andrew. »
Daniel murmura :
« Vous nous testiez ? »
« Je voulais savoir si Voss avait encore accès à ses messages. »
Andrew fronça les sourcils.
« Et ? »
Richard montra une petite tablette posée sur un établi.
« Ton téléphone a été compromis il y a quatorze mois. Depuis la création de cette clé numérique. »
« Tu savais ? »
« Depuis ce soir. »
Andrew s’approcha.
« Combien de choses tu as découvertes “ce soir” exactement ? »
Richard ne répondit pas.
Je regardai autour de moi.
« Qu’est-ce que vous avez gardé ici ? »
Il me fixa.
« Tu as vu le message. »
« Oui. »
« Ce n’est pas quelque chose que je voulais que tu voies comme ça. »
« Cette phrase aussi commence à devenir populaire. »
Il alla vers une armoire métallique.
Daniel leva une main.
« Lentement. »
Richard eut un regard irrité.
« Si je voulais la tuer, Mercer, je n’aurais pas attendu vingt-huit ans. »
Un froid passa dans mon dos.
« Formulation intéressante. »
Richard ferma les yeux.
« Ce n’est pas ce que je voulais dire. »
Il ouvrit l’armoire.
À l’intérieur : un vieux magnétoscope, des cassettes et plusieurs classeurs.
Andrew resta immobile.
« Depuis combien de temps c’est ici ? »
« Depuis 1998. »
« Tu connaissais Marianne Hale. »
« Oui. »
« Tu connais mon père depuis 1998. »
« Oui. »
Andrew recula d’un pas.
« Et quand j’ai commencé à sortir avec Natalie, vous avez fait semblant de vous rencontrer pour la première fois. »
Richard ne répondit pas.
Je sentis l’air se vider de mes poumons.
« Vous saviez qui j’étais quand Andrew vous a parlé de moi. »
« Oui. »
Andrew murmura :
« Mon Dieu. »
Je regardai Richard.
« Est-ce que notre rencontre était organisée ? »
« Non. »
« Je veux une réponse sans nuance. »
« Non. »
« Vous en êtes certain ? »
« Oui. »
Il me regarda droit dans les yeux.
« Andrew t’a rencontrée par hasard. Mais quand il nous a montré ta photo, j’ai reconnu immédiatement le visage de Marianne. »
Andrew se tourna vers lui.
« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? »
« Parce que Richard Hale m’a demandé de ne rien dire. »
Je sentis ma colère revenir.
« Bien sûr. »
Richard Harrington poursuivit :
« Il disait que tu avais quitté cette vie. Que tu ne savais rien d’Halcyon. »
« Et vous l’avez cru ? »
« Je voulais le croire. »
Andrew pointa les classeurs.
« Onze millions de dollars. »
Richard baissa les yeux.
« Tu as vu les transferts. »
« Oui. »
« C’était une rémunération pour mon silence. »
Le mot tomba lourdement.
Andrew eut un rire amer.
« Au moins, c’est clair. »
« Andrew— »
« Tu as pris onze millions pour te taire. Sur quoi ? »
Richard prit une cassette.
« Sur Marianne. »
Je m’approchai.
« Qu’est-ce que vous saviez ? »
« Qu’elle était vivante après le 16 octobre. »
Je sentis mon cœur se serrer.
« Et ensuite ? »
« Qu’elle comptait disparaître. »
« Avec qui ? »
« Je ne savais pas. »
Daniel demanda :
« Et Voss ? »
Richard regarda la cassette.
« Je pensais qu’il l’aidait. »
« Pourquoi l’argent ? »
Richard posa la cassette sur la table.
« Marianne avait utilisé le cabinet pour créer des entités dont je ne connaissais pas toujours la destination réelle. Quand tout s’est effondré, Richard Hale voulait s’assurer que je ne parlerais pas. »
« Et vous avez accepté. »
« Oui. »
Andrew détourna les yeux.
Son père poursuivit :
« J’avais trente-huit ans. La société familiale était endettée. Ta mère venait d’apprendre qu’elle était enceinte d’Olivia. Je me suis convaincu que je protégeais ma famille. »
« Avec de l’argent sale. »
« Oui. »
Il ne se défendait pas.
Cela rendait la scène plus difficile.
Je regardai les cassettes.
« Qu’y a-t-il dessus ? »
« Des copies de réunions. Marianne savait qu’elle était surveillée. Elle m’a donné certaines bandes avant de disparaître. »
« Pourquoi à vous ? »
« Parce qu’elle ne faisait plus confiance à Richard. »
La même phrase.
Toujours la même.
Daniel demanda :
« Et pourquoi ne pas les avoir remises à la police ? »
Richard eut un sourire épuisé.
« Parce qu’elles m’incriminaient aussi. »
Andrew ferma les yeux.
« Évidemment. »
Richard choisit une cassette.
« Celle-ci concerne la nuit du 17. »
Je sentis ma respiration se bloquer.
« Vous l’avez regardée ? »
« Une fois. »
« Et ? »
Il regarda Andrew.
Puis moi.
« C’est pour ça que j’ai gardé tout le reste. »
Daniel installa le vieux matériel.
L’image apparut sur un petit écran poussiéreux.
Une salle différente de celle de la carte mémoire.
Ma mère était là.
Voss aussi.
Richard Hale entra.
Puis Richard Harrington.
Quatre personnes.
Andrew regarda son père.
« Tu étais là. »
« Oui. »
Sur la vidéo, ma mère tenait un dossier.
« Les comptes sont gelés jusqu’à ce qu’on décide quoi faire. »
Mon père répondit :
« Il n’y a rien à décider. On ferme Halcyon. »
Voss rit.
« Tu ne fermes pas une rivière en supprimant le nom sur une carte. »
Marianne posa le dossier.
« Halcyon doit survivre assez longtemps pour exposer ceux qui ont utilisé les comptes. »
Richard Hale frappa la table.
« Et si ça détruit l’entreprise ? »
« Alors l’entreprise mérite d’être détruite. »
Mon père la fixa.
« Facile à dire quand tu ne penses plus à Natalie. »
Ma mère pâlit.
« Ne l’utilise pas contre moi. »
« Elle héritera d’un nom ruiné. »
« Je préfère lui laisser un nom ruiné qu’un empire construit sur un mensonge. »
Je fermai les yeux un instant.
Puis la vidéo continua.
Richard Harrington parla.
« J’ai préparé les entités de sortie. Mais une fois les transferts lancés, on ne pourra plus revenir en arrière. »
Voss répondit :
« C’est le but. »
Ma mère le regarda.
« Non. Le but est de conserver les preuves. Pas l’argent. »
Voss eut un sourire.
« Toujours cette distinction morale. »
Marianne se tourna vers mon père.
« Richard, j’ai besoin de ta signature pour sceller le Protocole Sept. »
Il resta immobile.
« Et si je refuse ? »
« Alors je saurai que Rebecca avait raison. »
L’image sauta.
Puis revint.
Mon père signait.
Je sentis mes muscles se détendre une fraction de seconde.
Il avait signé.
Peut-être qu’il avait donc choisi ma mère.
Puis Voss prit le dossier.
« Parfait. »
La vidéo coupa brutalement.
Andrew fronça les sourcils.
« C’est tout ? »
Richard Harrington secoua la tête.
« Non. »
Il inséra une seconde cassette.
Cette fois, l’horodatage indiquait 04:31.
La pièce était vide.
Voss entra.
Puis mon père.
Ils semblaient croire être seuls.
Voss posa une enveloppe sur la table.
« Elle ne doit jamais savoir. »
Mon père répondit :
« Marianne ? »
« Natalie. »
Je cessai de respirer.
Voss continua.
« Si elle apprend comment le système fonctionne, tout ce qu’on a fait devient inutile. »
Mon père prit l’enveloppe.
« Et Marianne ? »
« Elle partira ce matin. »
« Où ? »
« Tu n’as pas besoin de savoir. »
« Je veux une garantie qu’elle reste loin. »
Voss sourit.
« C’est toi qui as besoin qu’elle reste loin, Richard. Pas moi. »
Mon père ne répondit pas.
Voss se pencha.
« Tu as signé. À partir de maintenant, si Halcyon tombe, tu tombes avec. »
La vidéo s’arrêta.
Je fixai l’écran noir.
Mon père n’avait pas simplement connu le système.
Il avait participé à son verrouillage.
« Qu’est-ce qu’il y avait dans l’enveloppe ? »
Richard Harrington secoua la tête.
« Je n’ai jamais su. »
Daniel regarda les classeurs.
« Mais vous avez autre chose. »
« Oui. »
Richard prit un dossier plus fin.
« Une semaine plus tard, Marianne m’a appelé. »
Je levai les yeux.
« Elle était où ? »
« Elle n’a pas dit. »
« Quand ? »
« Le 24 octobre. »
« Qu’est-ce qu’elle voulait ? »
« Que je fasse une chose si elle ne revenait pas dans six mois. »
Il me tendit le dossier.
À l’intérieur se trouvait une photocopie d’acte.
J’eus du mal à comprendre ce que je lisais.
Un contrat de fiducie.
Bénéficiaire différé :
NATALIE MARIANNE HALE.
Objet :
ENSEMBLE DES DROITS RÉSIDUELS DU PROTOCOLE SEPT.
Andrew murmura :
« Tout allait à toi. »
Je tournai la page.
Une clause supplémentaire portait la signature de ma mère.
Et une autre signature.
RICHARD HARRINGTON.
Je levai les yeux.
« Vous étiez son témoin. »
« Oui. »
« Pourquoi ne m’avez-vous jamais donné ça ? »
Richard blêmit.
« Parce que six mois plus tard, j’ai reçu un appel. »
« De qui ? »
« De Marianne. »
Le silence fut immédiat.
« Elle était encore vivante six mois plus tard ? »
« Oui. »
Je sentis mes jambes faiblir.
« Qu’est-ce qu’elle a dit ? »
Richard me regarda.
« De ne rien te donner. Pas encore. »
« Pourquoi ? »
Il ouvrit la bouche.
Un bruit métallique éclata derrière nous.
Daniel se retourna.
Une balle traversa la vitre latérale du hangar.
Tout le monde se jeta au sol.
Daniel cria :
« À couvert ! »
Une deuxième balle frappa l’établi.
Andrew m’attrapa et me poussa derrière un bloc de béton.
Richard Harrington tomba.
« Papa ! »
Andrew se précipita.
Du sang coulait de l’épaule de son père.
Daniel tira son arme.
Dehors, un moteur rugit.
Un véhicule démarra.
Un agent cria dans l’oreillette.
« SUV noir ! Sortie nord ! »
Je regardai Richard.
Il était conscient.
Andrew compressait la plaie.
« Qui savait qu’on était ici ? » cria Daniel.
Richard Harrington grimaça.
« Une seule personne. »
« Qui ? »
Il regarda Andrew.
Puis moi.
« Eleanor. »