Hale Tower n’était plus vraiment une tour Hale.
Le groupe avait vendu la majeure partie du bâtiment douze ans plus tôt, mais conservait trois niveaux de bureaux juridiques et plusieurs sous-sols techniques.
Mon père avait toujours prétendu que les sous-sols contenaient surtout des archives fiscales.
Après cette nuit, j’aurais dû savoir qu’une phrase aussi banale cachait probablement une guerre secrète.
Nous arrivâmes peu avant minuit.
Daniel nous fit entrer par un parking réservé.
Adrian resta à l’hôpital avec Voss.
Andrew refusa de me laisser descendre seule.
« Mon père biologique est dans ce registre. »
« Je sais. »
« Et ton père aussi. »
« Je sais. »
Nous n’avions plus besoin de discuter.
Nous étions fatigués au-delà des disputes.
Le niveau B4 semblait abandonné.
Lampes espacées.
Murs gris.
Anciennes portes métalliques portant des lettres presque effacées.
A.
B.
C.
Pas de H.
Daniel consulta les plans numériques.
« Officiellement, le couloir s’arrête à G. »
Andrew passa sa main sur le mur du fond.
« Donc H est derrière. »
Nous cherchâmes.
Cinq minutes.
Puis dix.
Enfin, Daniel remarqua une irrégularité dans une moulure.
Il appuya.
Rien.
Andrew trouva un ancien lecteur de badge dissimulé derrière une plaque.
« Il faut un accès. »
Je sortis mon ancien badge Hale que mon père m’avait redonné au centre d’archives.
Daniel me regarda.
« Vous êtes sûre ? »
« Non. »
Je le passai.
Une lumière verte.
Un pan de mur se déverrouilla.
Andrew eut un rire sans joie.
« Bien sûr. »
Derrière, un couloir étroit.
Au bout, une porte portant seulement la lettre H.
Et une lumière sous le seuil.
Daniel leva son arme.
« Marianne ? »
Pas de réponse.
Je frappai.
« Maman. »
Silence.
Puis la serrure se déverrouilla de l’intérieur.
La porte s’ouvrit.
Marianne se tenait devant nous.
Seule.
Elle semblait plus épuisée qu’avant.
Son manteau était humide.
Dans sa main : une vieille cassette audio.
« Tu es venue. »
Je la regardai.
« Tu pouvais essayer de m’appeler. »
« Rebecca suivait le téléphone. »
« Tu pouvais laisser un message qui ne s’interrompt pas au milieu d’une phrase. »
Un sourire presque imperceptible passa sur son visage.
« J’ai été interrompue. »
« Par Rebecca. »
« Oui. »
« Pourquoi lui avoir montré le registre volé ? »
« Pour lui faire croire que c’était l’original. »
Andrew entra derrière moi.
« Et lui dire où chercher était nécessaire ? »
Marianne le regarda.
« Je lui ai dit assez pour qu’elle me suive jusqu’au dépôt. Puis Charles est arrivé. »
« Et elle lui a tiré dessus. »
Le visage de ma mère se durcit.
« Je ne savais pas qu’elle irait aussi loin. »
Andrew eut un rire amer.
« Vous connaissiez son passé depuis trente ans. »
« Je connaissais des morceaux. »
« Vous dites tous ça. »
Daniel inspecta la pièce.
Petite.
Sans fenêtre.
Rayonnages métalliques.
Un bureau ancien.
Des classeurs.
Un magnétophone.
Et au centre, une boîte scellée.
Marianne posa la cassette sur la table.
« L’original du registre est là. »
Je regardai la boîte.
« Tu l’as ouvert ? »
« Oui. »
« Et ? »
Elle regarda Andrew.
« Richard était bien avec Thomas cette nuit-là. »
Andrew ne bougea pas.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il essayait de le sauver. »
Je m’approchai.
« Voss a dit onze minutes avant l’accident. »
« Exact. »
« Comment tu le sais ? »
« L’enregistrement. »
Elle inséra la cassette.
Le son grésilla.
Puis la voix de Thomas.
« Tu n’aurais pas dû venir. »
Mon père répondit.
Plus jeune.
« Marianne m’a dit que tu partais cette nuit. »
Thomas :
« Je devais déjà être loin. »
Richard Hale :
« Northstar a changé l’itinéraire. »
Un silence.
Thomas demanda :
« Comment tu sais ? »
« Parce que l’ordre a été réémis avec une clé qui n’était pas la mienne. »
Je regardai Andrew.
L’enregistrement continua.
Thomas :
« Rose ? »
Mon père :
« Je ne sais pas. »
« Evelyn ? »
« Je ne sais pas. »
Thomas eut un rire sec.
« Tu ne sais jamais quand c’est pratique. »
Je sentis la pique jusque dans le présent.
Mon père répondit :
« Monte. On change de voiture à la station trente-deux. »
Bruits de portière.
Moteur.
Puis plusieurs minutes de conversation difficile à distinguer.
Marianne avança la bande.
22 h 48.
Thomas parla plus clairement.
« Si je ne rends pas les dossiers demain, le procureur ferme l’accord. »
Richard :
« Si tu les rends demain, William détruit Hale avant midi. »
Thomas :
« C’est peut-être ce qui doit arriver. »
Richard :
« Des milliers de salariés n’ont rien à voir avec mon père. »
Thomas :
« Et combien de morts faudra-t-il pour protéger leurs emplois ? »
Silence.
Andrew baissa les yeux.
Mon père répondit :
« Je veux te sortir, toi et Eleanor. Après, Marianne remettra ce qu’elle doit remettre. »
Thomas :
« Eleanor ne vient pas. »
Richard :
« Elle est enceinte. »
« Justement. »
Un long silence.
Puis Thomas :
« Si quelque chose m’arrive, Richard, tu protèges l’enfant. »
Andrew ferma les yeux.
Marianne posa une main sur la table.
L’enregistrement continua.
Mon père :
« Il a son père. »
Thomas :
« Non. Il aura Richard Harrington. Ce n’est pas pareil. »
Andrew inspira.
Thomas savait.
Il savait déjà que Richard Harrington élèverait son fils.
Richard Hale demanda :
« Il sait ? »
Thomas :
« Oui. »
« Et il accepte ? »
« Il m’a dit que si je disparais, il ne laissera jamais cet enfant se demander s’il a été voulu. »
Andrew se détourna.
Je posai doucement une main dans son dos.
Il ne la repoussa pas.
Puis le son changea.
Freins.
Un arrêt.
Mon père :
« Descends ici. Une autre voiture arrive. »
Thomas :
« Qui conduit ? »
« Daniel. »
Je me tournai brusquement vers Mercer.
Il pâlit.
« Je n’étais pas là. »
Marianne leva une main.
« Écoute. »
Thomas :
« Daniel Mercer ? »
Richard :
« Oui. »
Thomas :
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j’ai vu son nom dans East Wing. »
Daniel fit un pas vers le magnétophone.
« Quoi ? »
Thomas continua :
« Pas comme auteur. Comme cible de recrutement. Quelqu’un essaie de l’acheter. »
Mon père :
« Daniel ne travaille même pas encore pour moi. »
« Justement. »
Je regardai Daniel.
« Quand as-tu commencé chez Hale ? »
« Janvier 1995. »
Quelques mois après la mort de Thomas.
L’enregistrement poursuivit.
Richard :
« Alors j’attends avec toi. »
Thomas :
« Non. Eleanor m’a donné un autre point de sortie. »
Mon père :
« Eleanor ? »
« Oui. »
Bruit de portière.
Thomas :
« Va-t’en. Si quelqu’un suit ta voiture, il me perdra. »
Richard :
« Je n’aime pas ça. »
Thomas :
« Moi non plus. »
Derniers mots.
Puis une portière claqua.
La voiture de mon père démarra.
L’enregistrement continua seul.
Thomas respira.
Puis parla à lui-même.
« Richard parti. 23 h 06. »
Andrew regarda l’heure du rapport d’accident.
1 h 17.
Plus de deux heures plus tard.
Voss avait dit onze minutes avant l’accident.
Il se trompait.
Ou il parlait d’une autre rencontre.
Marianne arrêta la bande.
« Il y a une seconde cassette. »
Je sentis mon ventre se serrer.
« Tu ne pouvais pas commencer par ça ? »
« Je voulais que vous entendiez pourquoi Richard était avec lui. »
Andrew demanda :
« Donc mon père biologique n’est pas mort onze minutes après avoir quitté Richard. »
« Non. »
« Voss a menti. »
« Ou il n’avait qu’une partie du journal. »
Daniel examinait les rayonnages.
« Où est la seconde cassette ? »
Marianne regarda la boîte.
« Dans le registre. »
Elle l’ouvrit.
À l’intérieur, plusieurs carnets.
Une enveloppe.
Deux cassettes supplémentaires.
Et une petite photographie.
Thomas et Eleanor.
Je regardai Andrew.
Il la prit.
Derrière :
POUR NOTRE FILS, SI ON N’ARRIVE PAS À SORTIR.
Il ferma les yeux.
Marianne prit la seconde cassette.
Nous l’écoutâmes.
00 h 41.
Thomas parlait.
« Deuxième point compromis. Evelyn dit qu’elle a un autre conducteur. »
Andrew fronça les sourcils.
« Evelyn. Ma mère. »
Marianne secoua la tête.
« Oui. »
Thomas :
« Je ne lui fais plus confiance complètement, mais je n’ai plus de choix. »
Bruit de moteur.
Puis une voix de femme.
« Thomas ? »
Tout le monde se figea.
Ce n’était pas Eleanor.
Je ne connaissais pas cette voix.
Marianne, elle, devint blanche.
Thomas répondit :
« Qu’est-ce que tu fais ici ? »
La femme :
« Evelyn m’a demandé de venir. »
Thomas :
« Où est-elle ? »
« Avec Richard Harrington. Ils déplacent les dossiers. »
Thomas :
« Tu as la voiture ? »
« Oui. »
Le moteur démarra.
Andrew demanda :
« Qui est cette femme ? »
Marianne ne répondit pas.
La bande continua.
Thomas :
« Tu as coupé la liaison Northstar ? »
La femme :
« Oui. »
« Et Trent ? »
« Il pense encore que tu prends la route 9. »
« Bien. »
Puis, quelques minutes plus tard, Thomas :
« Freine. »
Un silence.
« Freine ! »
La femme cria.
Bruit métallique.
La cassette s’interrompit.
Je sentis le froid me traverser.
« Elle était avec lui au moment où les freins ont lâché. »
Andrew regarda Marianne.
« Qui ? »
Ma mère posa lentement la cassette.
« Je connais cette voix. »
« Qui ? »
Elle me regarda.
« Evelyn Whitmore. »
La première épouse de William.
La mère de Rebecca.
La femme officiellement morte depuis des décennies.
Andrew resta immobile.
« Donc elle était vivante. »
« Oui. »
Daniel demanda :
« Et dans la voiture de Thomas. »
« Oui. »
Je regardai le registre.
« Est-ce qu’elle est morte dans l’accident ? »
Marianne secoua la tête.
« Il n’y avait qu’un corps. Celui de Thomas. »
« Alors elle a survécu. »
« Ou n’était plus dans la voiture au moment de l’impact. »
Andrew passa une main sur son visage.
« Et ma mère connaissait cette femme. »
« Probablement. »
Je regardai les notes.
Un feuillet dépassait d’un carnet.
J’en tirai une page.
Liste de noms.
Thomas.
Eleanor.
Richard Harrington.
Marianne.
Rebecca Whitmore.
Evelyn Whitmore.
À côté d’Evelyn :
COORDONNE LES SORTIES. NE PAS CONFONDRE AVEC E.S.
Je fronçai les sourcils.
« Ne pas confondre avec E.S. »
Marianne prit la page.
Son visage se vida.
« Alors Eleanor n’est pas E.S. »
Andrew s’approcha.
« Quoi ? »
Elle pointa la note.
« Thomas distingue explicitement Evelyn Whitmore et E.S. »
« Donc E.S. est encore quelqu’un d’autre. »
« Oui. »
Daniel parcourut les pages.
« Cherchez Sinclair. »
Nous tournâmes plusieurs feuillets.
Enfin une entrée.
E.S. — contact indirect par R.S. Aucun nom complet. Travaille depuis Paris. Liens bancaires suisses.
Andrew lâcha un rire épuisé.
« Donc ma mère n’était peut-être pas la personne au-dessus de Rose. »
« Non », répondit Marianne.
Je pensais à Eleanor.
À son faux nom.
À son ancien travail chez Northstar.
Elle avait menti énormément.
Mais peut-être pas sur Thomas.
Un bruit retentit derrière nous.
La porte de la salle H se referma.
Daniel se retourna.
Verrouillage.
Puis les lumières baissèrent.
Un haut-parleur s’alluma.
Une voix de femme.
Vieille.
Claire.
« Marianne. »
Ma mère devint blanche.
« Non. »
La voix continua.
« Tu as toujours cherché au mauvais endroit. »
Je regardai autour.
« Qui est-ce ? »
Marianne ne répondit pas.
La femme parla de nouveau.
« Natalie, j’aurais préféré te rencontrer autrement. »
Mon sang se glaça.
« Vous êtes qui ? »
Un petit écran s’alluma sur le mur.
Une femme âgée apparut.
Cheveux blancs tirés en arrière.
Visage fin.
Regard froid.
Rebecca lui ressemblait.
Beaucoup.
Elle sourit.
« Evelyn Whitmore Hale. »
Marianne s’appuya au bureau.
« Tu es vivante. »
« Toi aussi. Nous avons toutes les deux pris de mauvaises habitudes. »
Je regardai l’écran.
« Vous étiez dans la voiture avec Thomas. »
« Oui. »
Andrew fit un pas.
« Vous l’avez tué ? »
Evelyn le regarda longuement.
« Non. »
« Alors qui ? »
Son sourire disparut.
« La personne que Thomas allait dénoncer cette nuit-là. »
« E.S. ? »
Evelyn acquiesça.
« Oui. »
« Qui est E.S. ? »
Elle fixa la caméra.
Puis répondit :
« Elias Sinclair. »
Trent.
Je pensai à son prénom.
Elias.
Mais son nom était Trent.
Ou peut-être pas.
Evelyn poursuivit :
« Vous le connaissez sous le nom d’Elias Trent. »