Je ne détruisis pas la carte.
Daniel me tendit la main.
« Donnez-la-moi. »
Je la refermai dans ma paume.
« Non. »
Il retira sa main sans discuter.
Andrew regarda le message de mon père.
« S’il voulait vraiment protéger Natalie, pourquoi lui demander de détruire la seule chose que sa mère lui a laissée ? »
Daniel répondit :
« Nous ne savons pas encore si c’est Richard qui envoie ces messages. »
« Et si c’est lui ? »
Personne ne répondit.
Je regardai la date sur la lettre.
17 octobre 1998.
J’avais dix-neuf ans.
Ma mère était officiellement morte la veille, le 16 octobre.
Je me souvenais de cette journée d’une manière fragmentée.
Une chambre blanche.
Des fleurs partout.
Mon père qui ne quittait presque jamais le téléphone.
Daniel dans un couloir, plus jeune, portant un costume gris.
Puis rien.
« Qu’est-ce qui s’est passé le 17 ? »
Daniel resta silencieux.
« Tu étais là. »
« Oui. »
« Alors réponds. »
« Richard a fait transférer le corps de votre mère vers une installation privée. »
Je le fixai.
« Pour quoi faire ? »
« Autopsie indépendante. »
« Pourquoi ? »
« Il disait ne pas croire aux premières conclusions. »
« Quelles conclusions ? »
Daniel respira lentement.
« Embolie massive consécutive à une complication médicale. »
Je me souvenais vaguement de ces mots.
Mon père les avait répétés aux journalistes.
« Et l’autopsie privée ? »
« Je n’ai jamais vu le rapport complet. »
« Qui l’a vu ? »
« Richard. Voss. Un médecin nommé Elias Trent. »
Andrew demanda :
« Et Rebecca ? »
« Disparue à ce moment-là. »
Je refermai la boîte.
« Il nous faut lire la carte. »
Daniel secoua la tête.
« Pas ici. »
Le directeur de la banque nous attendait de l’autre côté de la porte blindée.
« Où ? »
« Dans un environnement isolé. »
Nous repartîmes avec la boîte.
Je gardai la carte sur moi.
En remontant vers le garage, mon téléphone vibra de nouveau.
Cette fois, aucun message.
Un appel.
Numéro de mon père.
Je décrochai.
« Papa ? »
Un souffle.
Puis :
« Natalie. »
C’était sa voix.
Réelle.
Fatiguée.
Je m’arrêtai.
Andrew se retourna.
« Où es-tu ? »
« Écoute-moi. Ne retourne pas à Meridian. »
« Où es-tu ? »
« Je ne peux pas te le dire. »
« Tu es avec Voss ? »
Silence.
« Papa. »
« Tu as ouvert l’enveloppe ? »
Je ne répondis pas.
Il comprit.
« Marianne n’aurait jamais dû te donner ça. »
« Elle est morte il y a vingt-huit ans. Tu avais largement le temps de me le dire. »
« Ce n’est pas si simple. »
« Aujourd’hui, tout le monde utilise cette phrase. »
Il respira difficilement.
« Si tu as la carte, ne la branche sur rien connecté à un réseau. »
Daniel leva la main pour que je mette le haut-parleur.
Je le fis.
« Richard », dit-il.
Le silence changea.
« Daniel. »
« Où êtes-vous ? »
« Pas assez loin. »
« Vous êtes blessé ? »
« Non. »
« Voss est avec vous ? »
Aucune réponse.
Je serrai le téléphone.
« Papa, ton nom est apparu comme co-bénéficiaire du transfert. »
« Je sais. »
Mon cœur manqua un battement.
« Tu sais ? »
« C’est une vieille structure. »
« Tu l’as créée ? »
« En partie. »
Rebecca avait dit vrai.
« Pourquoi ton nom ? »
« Parce que Marianne m’y avait mis. »
« Comme bénéficiaire ? »
« Comme contrôleur de dernier recours. »
Daniel fronça les sourcils.
« Richard, le journal indique un co-bénéficiaire économique, pas un contrôleur technique. »
Mon père se tut.
« Papa ? »
« Les journaux peuvent être falsifiés. »
« Alors pourquoi me demander de détruire la carte ? »
Long silence.
Puis sa voix se fit plus basse.
« Parce que ta mère était brillante. Et parce que les gens brillants peuvent être terriblement dangereux lorsqu’ils sont persuadés d’avoir raison. »
« Tu parles d’elle comme si elle était encore ton adversaire. »
« Parfois, elle l’est. »
La phrase me glaça.
« Que s’est-il passé le 17 octobre 1998 ? »
Le silence fut immédiat.
Je savais.
Il savait que j’avais lu la lettre.
« Qui t’a dit cette date ? »
« Maman. »
Il expira lentement.
« Natalie, écoute-moi très attentivement. Il y a des choses sur cette carte qui ont été enregistrées hors contexte. Marianne préparait une sortie. Elle soupçonnait tout le monde. »
« Toi compris. »
« Oui. »
« Avait-elle raison ? »
Il ne répondit pas.
Puis un bruit retentit de son côté.
Une portière.
Des pas.
Mon père parla plus vite.
« Ne fais pas confiance à Rebecca. Elle a essayé de prendre Halcyon avant. Voss l’a utilisée. Il l’utilise encore. »
« Et toi ? »
« Moi quoi ? »
« Est-ce que Voss t’utilise aussi ? »
Le silence dura une seconde.
Trop long.
Puis l’appel coupa.
Daniel rappela aussitôt.
Le numéro était indisponible.
Andrew murmura :
« Il n’a jamais répondu à ta question. »
« Je sais. »
Nous quittâmes la banque.
Daniel nous conduisit vers un ancien cabinet juridique utilisé autrefois par Hale International.
Le bâtiment était presque vide.
Au sous-sol, derrière une salle d’archives, se trouvait une pièce sans connexion extérieure.
Un ordinateur ancien y avait été préparé.
Daniel posa la carte sur la table.
« Si elle contient un programme malveillant, cette machine sera sacrifiée. »
Je m’assis.
Andrew resta debout derrière moi.
La carte entra avec un clic presque ridicule.
Un dossier apparut.
Sept fichiers.
PROJET H.
TRANSFERTS.
VOSS.
R.
R.H.
NATALIE.
17-10-98.
Je cliquai sur le dernier.
Une vidéo s’ouvrit.
L’image tremblait.
Ma mère apparut.
Vivante.
Je cessai de respirer.
Elle portait une chemise blanche.
Ses cheveux étaient attachés.
Elle semblait fatiguée, mais pas malade.
Un horodatage s’affichait.
17 OCT 1998 — 02:13.
Le lendemain de sa mort officielle.
Andrew posa une main sur mon épaule.
Je ne bougeai pas.
Ma mère regardait quelqu’un hors champ.
« Richard, assieds-toi. »
La voix de mon père répondit.
Plus jeune.
« Tu es censée être morte. »
Mon cœur battit si fort que j’entendis presque le sang dans mes oreilles.
Marianne sourit sans joie.
« Pour le monde, oui. »
Je tournai la tête vers Daniel.
Il était devenu pâle.
« Tu savais ? »
« Non. »
La vidéo continua.
Mon père entra dans le cadre.
Il avait trente-six ans.
« Tu ne peux pas faire ça à Natalie. »
« Je ne fais rien à Natalie. Je lui donne une chance de vivre en dehors de nous. »
« En lui faisant croire que sa mère est morte ? »
« Temporairement. »
Je sentis mes doigts s’enfoncer dans la table.
Temporairement.
Andrew murmura mon prénom.
Je ne pouvais pas répondre.
Dans la vidéo, mon père se passa les mains sur le visage.
« Rebecca te trouvera. »
« Pas si elle me croit morte. »
« Voss ne la contrôlera pas éternellement. »
Marianne se pencha.
« Voss ne contrôle personne. C’est précisément le problème. »
« Alors viens avec moi. »
« Non. »
« Marianne. »
« Tu as choisi l’entreprise. »
Mon père se figea.
Elle poursuivit :
« Tu dis que tu as déplacé l’argent pour sauver Hale. Tu dis que les comptes temporaires seront fermés. Tu dis que tu peux contrôler Voss. Tu dis beaucoup de choses, Richard. »
« Je peux réparer ça. »
« Tu as déjà dit ça. »
La vidéo s’arrêta.
Un second fichier se lança automatiquement.
Même pièce.
03:02.
Cette fois, ma mère était seule.
Elle regardait directement la caméra.
« Natalie, si tu vois ceci, alors soit j’ai échoué, soit Richard a fini par avoir besoin de toi pour terminer ce que nous n’avons pas pu terminer. »
Je portai une main à ma bouche.
« Je suis désolée. »
Deux mots.
Rien d’autre, pendant plusieurs secondes.
« Je suis désolée de t’avoir laissé croire que j’étais morte. Si j’avais pu faire autrement, j’aurais voulu être assez courageuse pour rester. »
Les larmes me montèrent aux yeux.
Andrew pressa doucement mon épaule.
« Mais ce que ton père et moi avons construit est devenu dangereux. Pas seulement à cause de l’argent. À cause de ce que cet argent permettait d’acheter : silence, loyauté, peur. »
Elle inspira.
« Richard n’est pas un monstre. C’est ce qui rend tout plus difficile. Il a fait des choses terribles pour des raisons qu’il trouvait raisonnables. Et à force de les rendre raisonnables, il a cessé de voir la limite. »
Je fermai les yeux.
Puis les rouvris.
« Voss, lui, voit la limite et choisit de la franchir. Rebecca croit que posséder le système lui rendra ce qu’on lui a pris. Elle se trompe. Quant à moi, j’ai cru pouvoir les arrêter tous sans sacrifier ma propre vie. Je me trompais aussi. »
Un bruit retentit hors champ.
Ma mère regarda vers la porte.
Puis revint à la caméra.
« Si tu dois choisir, ne choisis aucun de nous. Choisis ce qui peut être prouvé. Choisis ceux qui ne peuvent pas se protéger eux-mêmes. »
La vidéo coupa.
Je restai devant l’écran.
Je n’arrivais plus à penser.
Ma mère n’était donc pas morte le 16 octobre.
Elle avait organisé sa mort.
Elle avait parlé à mon père le 17.
Alors quand était-elle réellement morte ?
Ou l’était-elle seulement ?
Je cliquai sur le dossier NATALIE.
À l’intérieur : des photographies.
Moi à vingt ans.
À vingt et un.
À vingt-deux.
Pris de loin.
Université.
Appartement.
Un café.
Je me levai brusquement.
« Elle me surveillait. »
Daniel regarda les métadonnées.
« Jusqu’en 2001. »
« Trois ans après sa mort officielle. »
Andrew demanda :
« Après 2001 ? »
« Plus rien. »
Je regardai Daniel.
« Tu savais qu’on me surveillait ? »
« Non. »
Je le crus.
Ce qui me faisait peur.
Parce que si Daniel ne savait pas, ma mère avait travaillé avec quelqu’un d’autre.
Je cliquai sur VOSS.
Des relevés.
Des photos.
Des mémos.
Puis un fichier audio.
Je le lançai.
La voix de Voss apparut.
« Tu veux vraiment faire ça ? »
Une femme répondit.
Ma mère.
« Oui. »
« Richard te retrouvera. »
« Pas si tu fais ce que tu as promis. »
« Et Rebecca ? »
« Elle n’est plus ton problème. »
Voss rit.
« Rebecca est toujours le problème de quelqu’un. »
Puis une troisième voix intervint.
Masculine.
Très brève.
« Nous devons partir. »
Andrew se figea derrière moi.
Je tournai la tête.
« Quoi ? »
Il s’approcha de l’écran.
« Remets. »
Je relançai.
« Nous devons partir. »
Andrew pâlit.
« Je connais cette voix. »
« Qui ? »
Il ne répondit pas tout de suite.
« Mon père. »
Je le fixai.
« Richard Harrington ? »
« Oui. »
Daniel attrapa la souris.
Il isola l’audio.
La voix résonna encore.
Nous devons partir.
Andrew ferma les yeux.
« C’est lui. J’en suis certain. »
Je sentis une nouvelle pièce du puzzle se déplacer.
Mon père.
Ma mère.
Voss.
Rebecca.
Et maintenant le père d’Andrew.
Les deux familles n’avaient donc pas été réunies par hasard lorsque nous nous étions rencontrés.
« Depuis quand nos pères se connaissent-ils ? »
Andrew secoua la tête.
« À ma connaissance, depuis notre mariage. »
Daniel ouvrit un autre fichier.
TRANSFERTS.
Une liste de paiements datant de 1998 s’afficha.
Plusieurs bénéficiaires anonymisés.
Mais une société m’arrêta.
HARRINGTON ADVISORY GROUP.
Andrew s’approcha.
« C’était l’ancien cabinet de mon père. »
Montant :
3 800 000 $.
Date :
18 OCTOBRE 1998.
Le lendemain de la vidéo.
Andrew regarda Daniel.
« Pourquoi mon père a reçu presque quatre millions de dollars d’Halcyon ? »
Daniel fit défiler.
Un second paiement.
Puis un troisième.
Total :
11 400 000 $.
Je murmurai :
« Andrew… »
Il recula.
« Non. »
« Il faut lui demander. »
« Il savait. »
« On ne sait pas ce qu’il savait. »
Il posa les deux mains sur la table.
« Onze millions, Natalie. »
Avant que je puisse répondre, le téléphone de Daniel vibra.
Il décrocha.
« Oui. »
Son expression se durcit.
« Où ? »
Il regarda Andrew.
« Richard Harrington vient de quitter sa maison. »
Andrew fronça les sourcils.
« Avec qui ? »
Daniel écouta.
Puis :
« Eleanor affirme qu’il a reçu un appel et qu’il est parti sans rien dire. »
« Son téléphone ? »
« Éteint. »
Andrew sortit déjà le sien.
Un message apparut avant qu’il puisse composer.
Son père.
Viens seul à l’ancien hangar Harrington. N’amène surtout pas Natalie.
Andrew et moi échangeâmes un regard.
Puis un second message apparut.
Si elle voit ce que j’ai gardé, tout est fini.