Nous atteignîmes Falcon Ridge cinquante-trois minutes plus tard.
La route montait à travers une forêt dense.
La pluie s’était changée en brouillard.
Les phares découpaient à peine les arbres.
Daniel avait réparti son équipe sur trois véhicules.
Trent insistait pour entrer seul.
Personne ne l’écoutait.
« Elle a demandé moi », répétait-il.
« Justement », répondit Daniel. « Donc vous n’irez pas seul. »
« Si Rebecca voit six personnes arriver, elle peut tuer Charles. »
Adrian, assis près de Marianne dans le véhicule derrière nous, parla par téléphone.
« Mon père vaut probablement plus vivant pour elle. »
Trent secoua la tête.
« Pas si elle sait qu’Orpheus peut relier les ordres. »
Andrew regardait une carte ancienne envoyée par mon père.
« Le site a trois bâtiments. Le principal, un hangar technique, et une maison de gardien. »
Daniel acquiesça.
« Deux accès routiers. Un ancien sentier de maintenance à l’est. »
Je regardai Trent.
« Si elle veut vous encadrer comme coupable, elle aura préparé des preuves. »
« Oui. »
« Donc si vous entrez seul, vous lui donnez exactement ce qu’elle veut. »
Il me fixa.
« Et si on attend, elle tue Charles. »
« Vous croyez encore qu’elle suit ses menaces à la lettre ? »
« Elle a tué Thomas. »
Andrew se raidit.
Trent détourna les yeux.
« Ou ordonné sa mort. Peu importe. »
« Pas pour lui », répondit Andrew.
Trent ne protesta pas.
Nous nous arrêtâmes à huit cents mètres du site.
Daniel coupa les phares.
« On continue à pied. »
Marianne voulut sortir.
Adrian l’arrêta.
« Non. »
« Adrian. »
« Tu as du mal à monter un escalier. »
« Et alors ? »
« Alors tu restes ici. »
Elle le regarda comme si elle allait argumenter.
Je pris la parole.
« Il a raison. »
Elle se tourna vers moi.
« Tu n’as pas besoin de me protéger. »
« Je ne te protège pas. Je refuse simplement d’ajouter une urgence médicale à tout ça. »
Andrew baissa la tête pour cacher un sourire.
Marianne me lança un regard dur.
Puis resta dans la voiture.
Adrian, lui, vint.
Daniel protesta.
« Vous n’êtes pas formé. »
« Charles est mon père. »
« Justement. »
« Vous avez laissé Andrew venir quand son père biologique était au centre de l’affaire. »
Daniel soupira.
« Très bien. Mais vous restez derrière. »
Nous avançâmes à travers les arbres.
Falcon Ridge apparut progressivement.
Un ancien bâtiment militaire reconverti.
Fenêtres étroites.
Toit bas.
Une seule lumière au rez-de-chaussée.
Trent s’arrêta.
« C’était la salle des opérations. »
Daniel demanda :
« Vous êtes déjà venu ? »
« Une fois. »
« Quand ? »
« 1997. »
Andrew souffla.
« Toute cette histoire semble avoir eu lieu dans les mêmes douze mois. »
« Presque », répondit Trent.
Daniel répartit les positions.
Deux agents contournèrent par l’arrière.
Nous approchâmes de l’entrée principale.
Une voix sortit d’un haut-parleur extérieur.
« Elias. »
Rebecca.
Calme.
Trent s’arrêta.
« Je suis là. »
« Seul ? »
« Non. »
Un silence.
Puis un rire bref.
« Évidemment. Marianne t’a toujours trouvé incapable d’obéir simplement. »
Je levai les yeux vers la caméra au-dessus de la porte.
« Rebecca. »
Silence.
« Natalie. »
Sa voix changea à peine.
« J’espérais que tu resterais en dehors de ça. »
« Vous avez utilisé mon nom, mon mari et ma famille pendant des années. Il est un peu tard. »
« Je ne t’ai jamais voulu de mal. »
Andrew murmura :
« Classique. »
Je parlai plus fort.
« Où est Voss ? »
« Vivant. Pour l’instant. »
Adrian s’avança.
« Je veux l’entendre. »
« Adrian. »
Rebecca connaissait son nom.
Bien sûr.
« Tu ressembles à ta mère. »
« Laissez mon père parler. »
Une pause.
Puis un bruit.
Un homme toussa.
La voix de Voss arriva, faible.
« Adrian. »
Adrian se figea.
« Papa. »
« Ne viens pas. »
Rebecca coupa le son.
Trent serra les poings.
« Qu’est-ce que vous voulez ? »
« Quelque chose de simple. »
« Rien n’est simple avec vous. »
« Une confession. »
Daniel murmura :
« Voilà. »
Rebecca continua :
« Elias entre. Il signe une déclaration expliquant qu’il a modifié l’ordre de Thomas, manipulé Northstar et détruit les journaux après. »
Trent eut un rire sec.
« Vous voulez me faire porter trente ans. »
« Tu as beaucoup à porter déjà. »
« Mais pas tout. »
« Les nuances intéressent rarement les morts. »
Andrew fit un pas vers la caméra.
« Vous avez tué Thomas. »
Silence.
Puis Rebecca répondit :
« Non. »
Trent leva la tête.
« Mensonge. »
« J’ai autorisé sa neutralisation. Je n’ai pas ordonné sa mort. »
Andrew se figea.
« Neutralisation veut dire quoi ? »
« Le récupérer avant qu’il remette les dossiers aux autorités. »
Trent hurla presque :
« L’ordre disait interruption définitive ! »
« Parce que quelqu’un l’a modifié après moi. »
Le silence tomba.
Je regardai Trent.
Son visage avait changé.
« Non. »
Rebecca continua :
« Tu cherches le mauvais monstre depuis trente-deux ans, Elias. »
Andrew s’approcha.
« Alors qui ? »
« Entrez. »
Daniel secoua la tête.
« Non. »
Rebecca reprit :
« Charles connaît la réponse. »
Adrian cria :
« Alors laissez-le parler. »
« Entrez. Tous les quatre. Sans Mercer. »
Daniel murmura :
« Non. »
Je regardai la porte.
« Elle ne veut pas Daniel parce qu’elle ne peut pas contrôler son témoignage. »
Trent demanda :
« Pourquoi quatre ? »
« Natalie, Andrew, Adrian et Elias. »
Elle avait choisi les personnes liées directement à Thomas, Marianne et Voss.
Daniel secoua la tête.
« Piège évident. »
Je le savais.
Mais Voss était à l’intérieur.
Et si Rebecca disait vrai, quelqu’un d’autre avait peut-être modifié l’ordre après elle.
Je regardai Andrew.
Il comprit.
« On entre. »
Daniel jura.
« Natalie. »
« Tu restes sur l’audio. »
« Elle peut brouiller. »
« Alors tu entres dès que le signal coupe. »
Il hésita.
Puis acquiesça.
Nous laissâmes nos armes.
Je n’en avais pas.
Andrew non plus.
Trent remit la sienne à Daniel.
Adrian leva les mains.
La porte s’ouvrit.
À l’intérieur, un couloir menait vers une grande salle.
Charles Voss était attaché sur une chaise.
Du sang séché au front.
Mais conscient.
Rebecca se tenait derrière une table.
Pas d’arme visible.
Deux hommes armés sur les côtés.
Je la regardai.
Il était difficile de concilier cette femme avec la directrice juridique posée qui nous avait aidés quelques heures plus tôt.
« Vous avez joué quel rôle depuis le début ? »
Rebecca eut un sourire triste.
« Presque toujours celui qu’on me donnait. »
Trent répondit :
« Jusqu’à ce que vous décidiez de tuer Thomas. »
Elle le regarda.
« J’ai signé une extraction coercitive. »
« Et quelqu’un l’aurait modifiée après. »
« Oui. »
« Qui ? »
Rebecca regarda Voss.
« Demande-lui. »
Charles leva la tête.
Ses yeux trouvèrent Adrian.
Une émotion passa sur son visage.
Puis il regarda Andrew.
« Tu ressembles à Thomas. »
Andrew serra la mâchoire.
« Tout le monde me dit ça aujourd’hui. »
Voss eut un rire douloureux.
« Il aurait aimé ça. »
« Qui l’a tué ? »
Voss regarda Rebecca.
Puis Trent.
« Aucun d’eux. »
Trent se figea.
« Charles. »
« Tu as exécuté l’ordre, Elias. Mais tu n’as pas écrit la modification. »
« Je sais. Qui l’a fait ? »
Voss ferma les yeux.
« Je l’ai cru pendant vingt ans. »
Adrian s’approcha.
« Cru quoi ? »
« Que c’était William. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant je sais que Thomas s’était préparé. »
Rebecca frappa la table.
« Dis-le. »
Voss la regarda.
« Tu veux vraiment ? »
« Oui. »
Il sourit.
« Tu ne sais même pas ce qu’Orpheus conserve. »
Pour la première fois, Rebecca perdit son calme.
« Où est le node ? »
« Voilà donc pourquoi je suis ici. »
« Où ? »
Voss rit.
« Thomas ne me l’a jamais dit. »
Je regardai Andrew.
« Alors qui savait ? »
Voss tourna lentement la tête vers moi.
« Eleanor. »
Je crus avoir mal entendu.
« Eleanor Harrington ? »
« Oui. »
Andrew resta figé.
« Ma mère ? »
Voss acquiesça.
« Thomas ne faisait confiance qu’à trois personnes à la fin. Marianne. Richard Harrington. Eleanor. »
Andrew secoua la tête.
« Elle ne nous a jamais parlé d’Orpheus. »
« Parce qu’elle ne savait pas ce que c’était. »
« Alors comment peut-elle connaître l’emplacement ? »
« Thomas lui a donné une phrase. »
Andrew s’approcha.
« Quelle phrase ? »
Voss regarda Rebecca.
« Si quelque chose m’arrive, dis à Marianne que la musique s’arrête là où le faucon ne vole plus. »
Falcon Ridge.
Nous étions ici.
Adrian regarda autour.
« Donc le node est sur le site. »
Rebecca pâlit.
« Où ? »
Voss sourit.
« Vous voyez ? C’est ce que Thomas voulait. »
« Quoi ? »
« Que la personne responsable vienne chercher elle-même. »
Je compris.
Orpheus ne devait pas seulement enregistrer un accès numérique.
Il avait peut-être été conçu pour attirer le commanditaire ici.
« Vous êtes venue parce que M7 s’est réveillé », dis-je.
Rebecca me regarda.
« Oui. »
« Et Thomas savait que celui qui aurait le plus à perdre viendrait chercher le node. »
« C’était paranoïaque. »
Voss répondit :
« C’était juste. »
Trent demanda :
« Qui a modifié l’ordre ? »
Voss ferma les yeux.
« J’ai trouvé une copie de la clé il y a six mois. »
« À qui ? »
« Pas William. »
« Qui ? »
Voss regarda Andrew.
Je sentis quelque chose se contracter.
« Richard Harrington. »
Andrew recula.
« Non. »
Rebecca le fixa.
« Voilà. »
Andrew secoua la tête.
« Mon père voulait protéger Thomas. »
Voss répondit :
« Je sais. »
« Alors pourquoi sa clé ? »
« Parce qu’elle avait été copiée. »
« Par qui ? »
Un silence.
Voss tourna les yeux vers Rebecca.
« Eleanor. »
Andrew pâlit.
« Ma mère ? »
Voss reprit rapidement :
« Pas pour tuer Thomas. »
Andrew fit un pas.
« Alors pourquoi ? »
« Thomas lui avait donné son accès de secours. Elle l’a utilisé pour ouvrir Orpheus après sa mort. »
Rebecca murmura :
« Impossible. »
Voss la regarda.
« Tu ne savais pas. »
« Elle n’avait pas la compétence. »
« Non. Mais elle avait la phrase, la clé et Richard Harrington pour l’aider. »
Andrew était livide.
« Mon père savait ? »
« Une partie. »
« Et la modification de l’ordre ? »
Voss secoua la tête.
« L’accès copié de Richard Harrington a été utilisé pour la modification. Mais ça ne prouve pas qu’il l’a faite. »
Trent eut un rire amer.
« Encore une signature volée. »
Je regardai Rebecca.
Elle semblait réellement surprise.
Trop surprise ?
Impossible à savoir.
Un bruit retentit dans mon oreillette.
Puis la voix de Daniel.
« Natalie, l’audio devient instable. »
Je touchai discrètement mon oreille.
Rebecca le vit.
« Mercer écoute. »
Les deux hommes armés levèrent leurs armes.
Trent se plaça devant Voss.
« Mauvaise idée. »
Rebecca cria :
« Personne ne tire ! »
Ses hommes hésitèrent.
Elle se tourna vers Voss.
« Où est Orpheus ? »
« Je ne sais pas. »
« Mensonge. »
« Demande à Eleanor. »
Andrew sortit son téléphone.
Rebecca fit un pas.
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que si elle connaît l’emplacement et qu’elle comprend ce qu’on cherche, elle peut le détruire. »
Andrew la fixa.
« Vous croyez encore qu’elle est impliquée. »
« Je crois qu’elle sait plus qu’elle ne dit. »
Voss murmura :
« Elle a toujours su plus. »
Andrew appela quand même.
Pas de réseau.
Rebecca avait brouillé.
Daniel parla dans mon oreillette.
« Signal coupé dans dix secondes. »
Je pris une inspiration.
« Il fait froid ici. »
Le signal convenu.
Rebecca fronça les sourcils.
« Quoi ? »
Puis les lumières s’éteignirent.
Daniel.
Un fracas éclata dans le couloir.
Des cris.
Je me baissai.
Andrew m’attrapa.
Trent renversa la table.
Un coup de feu partit.
Puis un autre.
Quand les lumières de secours se rallumèrent, Daniel avait neutralisé l’un des hommes.
L’autre était au sol, désarmé par Adrian.
Rebecca avait disparu.
Une porte latérale battait encore.
Voss était toujours attaché.
Trent le détacha.
« Où va-t-elle ? »
Voss se leva difficilement.
« Si elle comprend la phrase de Thomas… »
Andrew le regarda.
« Où ? »
Voss tourna la tête vers un vieux plan d’évacuation fixé au mur.
Il pointa une zone.
Ancienne salle de radio.
« Le faucon ne vole plus là où la tour est enterrée. »
Daniel demanda :
« Quelle tour ? »
Voss répondit :
« Une antenne souterraine. »
Nous courûmes.
La salle de radio était vide.
Mais derrière un panneau démonté, un escalier descendait.
Rebecca avait quelques secondes d’avance.
Nous atteignîmes un niveau inférieur.
Une petite pièce blindée.
Au centre : un appareil métallique ancien.
M7-ORPHEUS-01.
Rebecca se tenait devant.
Une clé électronique dans la main.
Elle se retourna.
« N’approchez pas. »
Daniel leva son arme.
« Posez-la. »
« Si j’insère cette clé, tout s’efface. »
Voss arriva derrière nous.
« Non. »
Rebecca le regarda.
« Quoi ? »
Voss sourit.
« C’est ce que Thomas t’a laissé croire. »
Elle pâlit.
L’écran d’Orpheus s’alluma tout seul.
IDENTITÉ D’ACCÈS RECONNUE.
R. WHITMORE.
Rebecca se figea.
Puis :
JOURNAL D’ACCÈS HISTORIQUE TROUVÉ.
DATE : 12 MARS 1994.
DATE : 17 JUIN 1994.
DATE : 04 NOVEMBRE 1994.
Andrew regarda les dates.
« 1994… »
Voss murmura :
« Avant la mort de Thomas. »
L’écran continua.
ACCÈS CROISÉ — UTILISATEUR : E. HARRINGTON.
Andrew cessa de respirer.
Rebecca recula.
« Non. »
Puis une dernière ligne apparut.
ÉVÉNEMENT CRITIQUE — 03 NOVEMBRE 1994.
ÉCHANTILLON BIOLOGIQUE : ANDREW HARRINGTON.
Je regardai Andrew.
Même date que la photographie d’Eleanor et Trent à la clinique.
Orpheus avait enregistré le prélèvement.
Et quelqu’un l’avait utilisé.
Andrew murmura :
« Pourquoi mon sang est dans le système ? »
Voss ferma les yeux.
« Parce que Thomas avait caché sa dernière preuve dans quelque chose que personne ne penserait à chercher. »
Andrew le fixa.
« Quoi ? »
Voss regarda son neveu.
« Dans ton ADN. »