PART 27 – La trace de sang déclenche une course contre Marc, mais Mathieu révèle que la preuve décisive n’est pas dans la mallette qu’on cherche

Le sang retrouvé dans l’entrepôt fut analysé en urgence.

Il appartenait à Mathieu Kessler.

La quantité n’indiquait pas nécessairement une blessure grave.

Mais l’information transforma immédiatement le dossier.

Mathieu n’était plus seulement un vendeur potentiel de preuves.

Il pouvait être en danger.

La police belge diffusa les descriptions.

Marc.

Mathieu.

Les véhicules.

Le téléphone de secours continuait à se déplacer vers l’est.

À Paris, Lucas regardait les points évoluer sur la carte affichée par les enquêteurs.

André n’était plus dans la salle.

Les règles de l’enquête l’en tenaient éloigné.

Lucas savait pourtant qu’il se trouvait à quelques mètres, dans son bureau, condamné à attendre qu’on décide s’il était victime, dirigeant négligent ou futur témoin contre les hommes qu’il avait promus.

Claire se tenait près de la porte.

— Vous pensez qu’il va passer en Allemagne ?

Lucas secoua la tête.

— Je pense qu’il veut qu’on regarde le téléphone.

— Encore une diversion ?

— Il l’a déjà fait avec Fontainebleau.

Ravel, assis sous supervision, acquiesça lentement.

— Marc aime que la poursuite soit visible.

Marianne demanda :

— Expliquez.

— Quand il sait qu’on le cherche, il crée un chemin que les autres peuvent comprendre. Il déteste dépendre du hasard.

Lucas regarda la progression du téléphone.

Autoroute.

Régulière.

Trop régulière.

— Quelqu’un peut l’avoir mis dans une voiture sans être dedans.

La police en fut informée.

Les caméras routières retrouvèrent le véhicule.

Fourgon utilitaire.

Conducteur : un employé d’une société de livraison.

Interpellé près d’Eupen.

Il n’avait jamais vu Marc.

Un homme lui avait payé en espèces dans une station-service pour transporter un petit sac jusqu’en Allemagne.

Le téléphone était dans le sac.

La piste venait de s’effondrer.

Claire jura.

Ravel, lui, resta calme.

— Il est probablement toujours près de Liège.

— Pourquoi ? demanda Lucas.

— Parce qu’il n’aurait pas déplacé Mathieu loin tant qu’il n’avait pas ce qu’il voulait.

— La mallette.

Ravel secoua la tête.

— Pas nécessairement.

Lucas se souvint des mots de Philippe.

Laurent enregistrait les réunions sur un appareil séparé.

— Marc cherche les enregistrements.

— Oui.

À 20 h 06, une infirmière d’un petit centre médical près de Liège contacta la police.

Un homme correspondant à Mathieu était arrivé seul, blessure au cuir chevelu, désorienté.

Il avait quitté les lieux avant la fin des soins quand il avait aperçu une voiture stationnée dehors.

Les caméras montrèrent qu’il avait ensuite rejoint une gare.

Cette fois, il était vivant.

Et seul.

Les autorités le retrouvèrent une heure plus tard dans un train pour Bruxelles.

Il ne résista pas.

À 23 h 40, sous protection policière, Mathieu accepta un premier entretien.

Lucas ne pouvait pas participer directement.

Mais Marianne obtint l’autorisation qu’il soit présent à distance avec Claire uniquement pour les éléments concernant les archives.

Mathieu avait le visage marqué par une coupure au-dessus de l’oreille.

— Marc m’a frappé, dit-il sans détour.

— Pourquoi ? demanda l’enquêteur.

— Parce qu’il pensait que je lui avais apporté la mauvaise chose.

— Qu’attendait-il ?

— Le disque principal de mon père.

— Vous l’aviez ?

Mathieu eut un sourire épuisé.

— Non.

— Où est-il ?

— Je ne sais pas.

Lucas se redressa.

Tout le monde avait supposé que Mathieu possédait les preuves complètes.

— Alors qu’aviez-vous ? demanda Marianne depuis Paris.

Mathieu reconnut sa voix dans le haut-parleur.

— Des copies.

— Combien ?

— Assez pour comprendre.

— Vous avez demandé de l’argent.

Il baissa les yeux.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que quand j’ai compris ce que mon père avait fait, j’ai aussi compris qu’il avait été payé pendant des années. Ma mère n’avait presque rien vu de cet argent. Je me suis dit que si ces gens étaient prêts à payer pour que ça reste enterré, je pouvais au moins récupérer quelque chose.

Claire serra les lèvres.

— Vous avez choisi de prolonger le système.

Mathieu la regarda à travers l’écran.

— Oui.

Pas d’excuse.

Encore une fois, le mécanisme transformait une personne qui le découvrait en participant.

— Où sont les copies ? demanda Marianne.

— En sécurité.

— Marc les a ?

— Une partie.

— Les enregistrements ?

Mathieu secoua la tête.

— Il pense que je les ai.

— Vous ne les avez pas ?

— Non.

Lucas sentit une frustration violente.

— Alors qui ?

Mathieu regarda la caméra.

— Mon père ne m’aurait jamais confié la seule preuve complète.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il savait que j’aime trop l’argent.

La franchise surprit Lucas.

— Il vous l’a dit ?

— Plusieurs fois.

Mathieu eut un rire fatigué.

— Laurent Kessler était peut-être un criminel, mais il connaissait son fils.

Marianne demanda :

— Où a-t-il mis l’original ?

— Je ne sais pas.

— Vous devez avoir une idée.

— Une phrase.

— Laquelle ?

Mathieu réfléchit.

— Quelques jours avant sa mort, il m’a dit : “Si ceux qui m’ont payé viennent un jour te demander les voix, dis-leur qu’elles sont avec la seule personne à qui André n’a jamais pensé mentir.”

Lucas sentit la phrase.

Claire fronça les sourcils.

— “La seule personne à qui André n’a jamais pensé mentir.”

— Oui.

— Qui ?

Mathieu secoua la tête.

— Je lui ai demandé. Il a dit que si je ne comprenais pas, c’était mieux.

Ravel fut informé de la phrase.

Il réfléchit longtemps.

— Marcel ?

Claire secoua la tête.

— Mort bien avant Laurent.

— Moi ? demanda Ravel avec ironie.

Personne ne réagit.

Lucas pensa à Claire.

André lui avait probablement menti ou caché des choses professionnelles.

À Isabelle ?

Ils avaient été éloignés.

À Mireille ? Il la connaissait à peine.

Puis Lucas pensa au bureau d’André.

La photographie de Marcel.

Les boutons de manchette de son propre grand-père.

Les gens auxquels on ne pensait pas mentir parce qu’ils n’étaient pas du monde du pouvoir.

— Sa mère, dit-il.

Claire se tourna.

— La mère d’André ?

Ravel eut une réaction.

Petite.

Mais claire.

— Elle est morte il y a longtemps, dit Claire.

— Où vivaient ses affaires ?

André fut enfin consulté.

Sa mère, Élise Delmas, était morte neuf ans auparavant.

Elle avait vécu jusqu’à la fin dans un appartement modeste à Pantin.

Après son décès, André avait fait vider l’essentiel.

Mais il avait conservé un meuble.

Une vieille commode.

— Où ? demanda Lucas.

André réfléchit.

— Dans ma maison de campagne.

— Pourquoi cette commode ?

Il eut l’air surpris par la question.

— Elle appartenait à mes parents.

— Laurent connaissait votre mère ?

— Oui. Il avait installé son premier ordinateur.

Claire ferma les yeux.

— Évidemment.

Ravel demanda :

— Élise faisait-elle confiance à Laurent ?

André répondit.

— Elle faisait confiance à presque tout le monde jusqu’à preuve du contraire.

Lucas sentit l’urgence.

— Et vous, vous n’auriez jamais fouillé les affaires de votre mère pour chercher des preuves financières.

André comprit.

— Non.

La maison se trouvait près de Provins.

Les autorités furent prévenues avant tout déplacement.

André n’y alla pas.

Lucas non plus.

Une équipe indépendante inspecta la commode à 2 h 20 du matin.

Rien dans les tiroirs.

Mais derrière une planche de fond amovible, ils trouvèrent une enveloppe rembourrée.

À l’intérieur :

un petit enregistreur numérique ancien,

trois cartes mémoire,

et une lettre signée Laurent Kessler.

La lettre commençait ainsi :

“André, si ceci t’arrive, c’est que le système a déjà commencé à manger ceux qui l’ont construit.”

Lucas lut la copie transmise.

Laurent confessait avoir maintenu les accès de Marc.

Manipulé certaines archives.

Retardé des alertes.

Facilité des délégations.

Mais il affirmait aussi avoir enregistré les réunions les plus importantes à partir du moment où il avait compris que Marc et Ravel préparaient chacun des assurances contre les autres.

“Je ne fais pas ça pour te sauver. Je le fais parce que si quelqu’un raconte un jour que tu savais tout, alors il mentira sur ce point-là.”

Lucas sentit la phrase le traverser.

Pas une absolution.

Une distinction.

Laurent continuait :

“Tu ne savais pas. Mais tu ne voulais pas toujours savoir assez.”

La même faute, encore.

L’ignorance n’avait pas été organisée par André.

Mais son goût des résultats avait rendu cette ignorance confortable.

Les cartes mémoire contenaient plus de vingt fichiers audio.

L’un portait la date du closing Bellanger.

Titre : “MV SR PV”.

Marc Valette.

Sébastien Ravel.

Philippe Valette.

Claire demanda :

— On l’écoute ?

Marianne répondit :

— Après copie et vérification.

À 3 h 05, le fichier fut ouvert.

La voix de Marc apparut.

Claire.

Distincte.

“Jérôme est réglé. Philippe fait passer la deuxième partie demain.”

Ravel :

“Et André ?”

Marc eut un rire.

“Il signe l’acquisition. C’est tout ce qu’il a besoin de faire.”

Philippe parla ensuite.

“Si ça ressort, on a le mail de son bureau.”

Ravel :

“Ce mail est dangereux.”

Marc :

“C’est son utilité.”

Lucas sentit les derniers doutes disparaître.

La conversation continua.

Puis une phrase encore plus précise.

Ravel :

“Et s’il demande d’où vient l’argent ?”

Marc :

“Il ne demandera pas. Pas si Bellanger vaut ce qu’on pense.”

Silence.

Puis Philippe :

“Et s’il demande quand même ?”

Marc répondit :

“Alors on lui donnera une réponse vraie, mais pas complète.”

La pièce resta silencieuse après la fin de l’enregistrement.

Lucas pensa à toute l’histoire.

C’était exactement ce qu’ils avaient fait pendant des années.

Des vérités incomplètes.

Des pièces correctes assemblées pour fabriquer un mensonge.

À 3 h 24, Marianne reçut un message de la police belge.

Ils avaient localisé Marc.

Pas à la frontière.

Pas au Luxembourg.

À Bruxelles.

Dans une chambre d’hôtel réservée sous un faux nom.

Il était seul.

Lorsque la police entra, il ne résista pas.

Mais la mallette de Mathieu n’était pas avec lui.

Les quatre millions n’étaient toujours pas récupérés.

Et avant d’être emmené, Marc demanda une seule chose.

Parler à André.


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