André refusa d’abord.
— Je n’ai rien à lui dire.
Marianne Stein répondit :
— Il dit avoir quelque chose qui concerne les quatre millions et les archives restantes.
— Qu’il parle aux enquêteurs.
— Il refuse.
— Alors qu’il refuse.
Lucas observait André.
La lettre de Laurent était encore sur la table.
“Tu ne savais pas. Mais tu ne voulais pas toujours savoir assez.”
André l’avait lue trois fois.
Il semblait moins soulagé par la preuve de son ignorance qu’accablé par la seconde phrase.
Claire demanda :
— Pourquoi veut-il te parler ?
— Parce qu’il pense encore que tout tourne autour de moi.
Lucas n’en était pas certain.
— Peut-être qu’il veut que ça tourne autour de vous une dernière fois.
André le regarda.
— Quelle différence ?
— S’il parle aux enquêteurs, il devient un suspect qui coopère. S’il vous parle, il peut essayer de transformer ça en histoire personnelle entre vous deux.
Marianne acquiesça.
— C’est possible.
— Et s’il a réellement l’information sur l’argent ? demanda Claire.
André marcha jusqu’à la fenêtre.
— Conditions.
— Lesquelles ? demanda Marianne.
— Entretien enregistré. Vous êtes présente. Police informée. Je ne lui promets rien.
— Il peut refuser.
— Alors il refuse.
Marc accepta.
La rencontre fut organisée le lendemain à Bruxelles, dans un bâtiment sécurisé.
André se déplaça avec Marianne et un avocat.
Lucas ne devait pas être présent.
Marc changea alors sa demande.
— Morel aussi.
Marianne le rapporta à Lucas.
— Pourquoi moi ?
— Il dit que vous devez entendre.
André n’aimait pas cela.
— Il essaie encore de l’utiliser.
Lucas répondit :
— Peut-être.
— Vous n’avez aucune obligation d’y aller.
Lucas pensa au premier jour.
À Marc devant son écran.
À la manière dont cet homme l’avait visé avant même qu’il comprenne Orbis.
— Je vais y aller.
La salle d’entretien bruxelloise était petite.
Pas de luxe.
Table grise.
Caméras visibles.
Marc entra accompagné de son avocat.
Il portait les mêmes vêtements que lors de son arrestation.
Pour la première fois, Lucas le vit sans costume parfaitement ajusté, sans badge, sans couloir qui lui appartenait.
Il semblait pourtant presque détendu.
— André.
André ne répondit pas.
Marc regarda Lucas.
— Et le pneu.
Lucas resta assis.
— Vous avez demandé qu’on vienne.
Marc sourit.
— Toujours impatient.
Marianne posa les règles.
L’entretien était enregistré.
Aucune promesse.
Aucune négociation hors du cadre légal.
Marc l’écouta puis regarda André.
— Tu as entendu les bandes de Laurent ?
— Oui.
— Alors tu sais.
— Je sais quoi ?
— Que tu n’as jamais donné l’ordre.
André ne bougea pas.
— Tu sembles déçu, ajouta Marc.
— Je suis surtout curieux de savoir pourquoi tu crois que cette distinction te rend moins coupable.
Marc eut un petit rire.
— Toujours cette manière de transformer la faute des autres en philosophie.
André se pencha.
— Tu as utilisé mon nom.
— Oui.
— Ma boîte.
— Oui.
— Tu as fait perdre ses clients à Marcel.
Marc ne répondit pas immédiatement.
— J’ai déplacé des opportunités.
Lucas sentit Claire absente lui manquer. Elle aurait détesté cette formulation.
André serra les mâchoires.
— Tu as contribué à détruire son entreprise.
— Son entreprise était déjà fragile.
— Et tu as poussé.
— Oui.
Le mot tomba.
André détourna un instant les yeux.
Marc continua.
— Tu veux que je te dise quelque chose qui te fera plus mal ? Ça a marché parce que je te connaissais.
Marianne intervint.
— Restez sur les faits.
Mais André leva la main.
— Laissez.
Marc sourit.
— Tu voulais aller vite. Tu détestais les obstacles. Tu disais toujours que tu voulais des gens capables de résoudre les problèmes avant qu’ils arrivent sur ton bureau.
— Pas en trichant.
— Tu ne demandais jamais comment on les avait résolus quand le résultat était bon.
André resta silencieux.
Marc se tourna légèrement vers Lucas.
— Voilà ce qu’il ne met pas dans sa belle histoire de mérite.
Lucas répondit :
— Je crois qu’il le sait maintenant.
Marc eut un regard amusé.
— Vous le défendez ?
— Non.
— Pourtant votre salaire vient encore de lui.
Lucas sentit la vieille attaque revenir.
— Et vos réponses viennent encore de vous.
Le sourire de Marc disparut.
— Bien.
Il se tourna vers André.
— J’ai construit ce que tu demandais sans que tu aies le courage de le demander clairement.
— Non.
— C’est ce que tu te racontes.
— Je demandais des résultats propres.
— Tu demandais des résultats.
André le fixa.
— Et toi, tu as décidé que mon ambition te donnait une autorisation que je n’ai jamais donnée.
Marc eut un silence.
Puis :
— Oui.
C’était la première fois qu’il reconnaissait la frontière aussi clairement.
Lucas le sentit immédiatement.
Marianne aussi.
— Répétez, demanda-t-elle.
Marc regarda la caméra.
— André ne m’a jamais demandé de payer Roussel. Il ne m’a jamais demandé de créer Orbis. Il ne m’a jamais demandé de falsifier un message.
Silence.
— Pourquoi l’avoir fait ?
— Parce que je pensais que c’était nécessaire.
— Pour qui ?
Marc regarda André.
— Pour nous.
André répondit :
— Il n’y a jamais eu de “nous” à ce niveau.
— C’est facile à dire maintenant.
Marianne ramena le sujet.
— Les quatre millions.
Marc sourit légèrement.
— Vous êtes enfin pressée.
— Où sont-ils ?
— Vous ne les récupérerez pas aujourd’hui.
— Bénéficiaire ?
— Mathieu.
Lucas fronça les sourcils.
— Il dit ne pas les avoir.
— Parce qu’il ne les a pas encore.
— Alors où ?
Marc regarda Lucas.
— En séquestre.
— Sous quel contrôle ?
— Un avocat luxembourgeois.
— Pour quoi ?
— Acheter toutes les copies de Mathieu et son engagement de destruction.
Marianne nota.
— Nom de l’avocat.
Marc secoua la tête.
— Pas encore.
— Alors pourquoi nous avoir fait venir ?
— Parce que je veux un échange.
Son avocat intervint immédiatement.
— Mon client souhaite discuter des modalités de coopération.
Marianne répondit :
— Avec les autorités compétentes, pas avec André.
Marc ignora la phrase.
— Je donne le séquestre, les comptes restants, les copies de Ravel que je possède et l’emplacement de deux archives que vous n’avez pas trouvées.
— Contre quoi ? demanda André.
— Une déclaration publique.
Marianne eut un rire bref.
— Certainement pas.
Marc resta concentré sur André.
— Tu diras que tu savais qu’il existait parfois des paiements non conventionnels dans les opérations historiques.
André ne bougea pas.
— Ce serait faux.
— Pas complètement.
Lucas comprit le piège.
Encore une vérité partielle.
André savait probablement qu’il existait des intermédiaires, des consultants, des dépenses complexes.
Mais pas les paiements cachés spécifiques.
Marc voulait une phrase suffisamment générale pour brouiller de nouveau la frontière.
— Vous essayez encore de l’attacher à vous, dit Lucas.
Marc tourna les yeux.
— Je protège la réalité.
— Non. Vous protégez l’ambiguïté.
Silence.
Lucas poursuivit.
— Depuis le début, tout votre système dépend de la même chose. Pas besoin de prouver qu’André savait. Seulement empêcher qu’on puisse prouver clairement qu’il ne savait pas.
Marc le fixa.
Lucas sentit qu’il avait touché quelque chose.
— Le faux courriel. La boîte partagée. Vermilion au nom de Marianne. Le rendez-vous au nom de Claire. Même le transfert “RIVIERE”. Vous mettez toujours le bon nom près de la mauvaise action.
Marc ne souriait plus.
— Et maintenant vous voulez une déclaration d’André qui fasse exactement la même chose.
André regarda Lucas.
Puis Marc.
— Non.
Marc resta calme.
— Alors les quatre millions disparaissent.
Marianne répondit :
— Vous êtes en détention. Vos actifs sont examinés. Vous surestimez votre position.
— Peut-être.
Il se pencha.
— Mais l’avocat ne libérera rien sans un code.
— Quel code ?
— Le mien.
— Et si vous refusez ?
— Après une date définie, les fonds seront répartis vers plusieurs comptes et les archives détenues par mon intermédiaire seront supprimées.
Marianne regarda son avocat.
Celui-ci ne confirma ni ne nia.
André demanda :
— Tu as vraiment construit ça alors que tu savais déjà qu’ils te suivaient ?
— J’ai construit ça il y a des années.
Lucas sentit le motif.
Toujours les assurances.
Une assurance contre Ravel.
Une contre Philippe.
Une contre André.
Une contre l’enquête elle-même.
André demanda :
— Quelles archives nous manquent ?
Marc sourit.
— Les premières années.
— Avant Bellanger ?
— Oui.
— Rivière Transport ?
— Entre autres.
André se raidit.
— Quoi d’autre ?
Marc regarda Lucas.
— Les débuts du fonds.
André devint immobile.
La garantie secrète de Marcel lui était déjà apparue dans la lettre.
Mais Marc insinuait davantage.
— Qu’est-ce que tu as sur le fonds ?
— Pas sur toi.
— Alors sur qui ?
Marc prit son temps.
— Sur Sébastien.
Ravel.
Encore.
— Il t’a volé avant Orbis, dit Marc.
André fixa son ancien directeur.
— Volé quoi ?
— Une partie des premiers capitaux.
Lucas sentit l’air de la pièce changer.
— Comment ?
Marc répondit :
— En utilisant la garantie de Marcel pour couvrir une perte que tu n’as jamais su exister.
André resta silencieux.
— Quelle perte ?
— Une opération ratée avant même le lancement officiel du fonds.
— Impossible.
— Non.
Marc sourit légèrement.
— Sébastien et moi l’avons masquée.
Lucas sentit la surprise.
— Vous étiez déjà avec Ravel ?
— Je le connaissais avant d’entrer officiellement chez Delmas.
Voilà une nouvelle pièce.
Marc et Ravel n’avaient peut-être pas commencé leur collaboration après la réussite d’André.
Elle pouvait être antérieure.
— Pourquoi cacher une perte ? demanda Marianne.
Marc regarda André.
— Parce que si la banque l’avait vue, le financement n’aurait jamais été débloqué.
— Donc vous avez utilisé la garantie de Marcel.
— Oui.
— Et Marcel l’a découvert ?
— Plus tard.
Lucas pensa aux carnets.
Aux phrases sur Sébastien.
Aux vieilles méthodes.
Marcel avait peut-être compris que la corruption n’était pas née autour de Bellanger parce qu’elle existait déjà au moment où André avait commencé.
André demanda :
— Où est la preuve ?
— Dans une archive que je contrôle.
— Donne-la.
— Ma déclaration d’abord.
André se leva.
— Non.
Son avocat lui demanda de rester.
Mais André resta debout.
— Je ne dirai pas quelque chose de faux pour récupérer des preuves sur ma propre histoire.
Marc haussa les épaules.
— Alors certaines réponses resteront perdues.
Lucas regarda André.
Voilà le choix.
Accepter une petite ambiguïté publique pour obtenir les archives.
Ou refuser de répéter la méthode qui avait permis tout le système.
André regarda Marc.
— Marcel m’a écrit quelque chose.
Pour la première fois, Marc sembla curieux.
— Quoi ?
— Qu’on ne rembourse pas une dette en laissant quelqu’un nous tenir avec elle.
Marc ne répondit pas.
André reprit :
— Tu as construit toute ta vie sur des gens qui acceptaient un petit mensonge pour éviter une plus grande perte.
Il ramassa ses papiers.
— Je ne t’en donnerai pas un de plus.
Marc le suivit des yeux.
— Et les quatre millions ?
— Les enquêteurs les retrouveront.
— Les archives ?
— On reconstruira sans toi.
Marc eut un rire.
— Vous n’avez aucune idée d’où chercher.
Lucas, lui, regardait la réaction de Marc.
Pas son sourire.
Ses mains.
Au moment où André avait parlé de reconstruire sans lui, les doigts de Marc avaient brièvement serré le bord de la table.
Peur.
Minuscule.
Mais réelle.
Lucas comprit.
— Il bluffe sur une partie.
Tout le monde se tourna.
Marc le fixa.
— Quoi ?
— Si vous pouviez vraiment supprimer les archives à distance, vous ne nous auriez pas fait venir pour une déclaration.
Marianne suivit immédiatement.
Lucas continua.
— Vous avez besoin de quelque chose d’André parce que vous n’avez plus le contrôle complet.
Marc resta silencieux.
— Le séquestre existe probablement. Mais les archives…
Lucas pensa à Kessler.
Aux systèmes construits pour survivre à ceux qui les créaient.
— Elles sont chez quelqu’un d’autre.
Marc ne répondit pas.
— Votre avocat luxembourgeois ?
Aucune réaction.
— Ravel ?
Petit mouvement des yeux.
Lucas le vit.
Ravel.
Marc sourit trop tard.
— Vous inventez.
Mais Lucas savait désormais quoi chercher.
Sébastien Ravel avait remis des valises d’archives.
Il avait prétendu tout donner.
Et pourtant Marc venait d’affirmer posséder une archive sur les débuts du fonds concernant précisément Ravel.
Si Marc n’en avait plus le contrôle direct, il n’existait qu’une possibilité suffisamment logique.
Ravel avait gardé une dernière copie.
Une pièce qu’il n’avait toujours pas remise.
La réunion se termina.
Dans le couloir, Lucas appela immédiatement Claire.
— Où est Ravel ?
Silence.
— Il devait être au cabinet.
— Vérifiez.
Quelques minutes plus tard, Claire rappela.
La voix tendue.
— Il est parti.
— Quand ?
— Il y a quarante minutes.
— Avec ses affaires ?
— Oui.
— Son téléphone ?
— Éteint.
Lucas ferma les yeux.
Marc n’avait pas seulement demandé André pour négocier.
Il avait gagné du temps.
Pendant qu’ils l’écoutaient, Sébastien Ravel venait de disparaître avec la dernière archive.