À midi trente, trois chaînes économiques diffusaient déjà la photographie d’André Delmas sous le mot “Bellanger”.
Aucune ne pouvait affirmer qu’il avait commis une infraction.
Toutes pouvaient répéter les questions.
Pourquoi son bureau avait-il envoyé ce message ?
Pourquoi des paiements externes avaient-ils été fragmentés ?
Pourquoi un consultant lié à un ancien directeur financier apparaissait-il autour de l’acquisition ?
À 13 h 05, le conseil annonça qu’André renonçait temporairement à participer à toute décision liée au dossier.
Le communiqué utilisait le mot “transparence”.
Les marchés l’interprétèrent comme “danger”.
Lucas regarda André lire le texte qu’on avait préparé en son nom.
— Vous êtes d’accord avec ça ? demanda-t-il.
Marianne leva les yeux.
Lucas corrigea aussitôt.
— Pardon. Je sais que vous ne participez pas.
André eut un sourire sec.
— Je peux encore avoir un avis sur ma propre mise à l’écart.
— Alors ?
— Je déteste chaque ligne.
— Mais vous l’acceptez.
— Oui.
Lucas pensa à leur première conversation.
Porter le prix de ses décisions.
Même lorsqu’on n’avait pas choisi la situation.
À 13 h 22, Claire reçut enfin la copie native de la note annotée “conclure coûte que coûte”.
Le média avait accepté de la transmettre à condition que le groupe ne tente pas d’identifier sa source via les métadonnées du fichier.
Marianne fit analyser le document dans un environnement séparé.
Le résultat préliminaire arriva moins d’une heure plus tard.
La note avait été scannée.
Impossible de savoir quand l’annotation avait été ajoutée.
Mais l’image contenait une marque minuscule au bas de la page.
Un numéro d’archivage.
Lucas le reconnut immédiatement comme appartenant aux anciennes séries de dossiers papier de Delmas.
Claire consulta l’index historique.
— Boîte B-47.
— Elle existe encore ?
— Non. Détruite selon politique documentaire il y a huit ans.
— Qui avait demandé la destruction ?
Claire chercha.
— Archivage général. Rien d’inhabituel.
Lucas regarda la cote.
Puis il ouvrit la photo du contrat Orbis signé depuis l’ancien dépôt d’Aubervilliers.
Un autre numéro figurait dans le coin.
B-47-112.
— Même boîte.
Claire se pencha.
— Oui.
— Donc la note Bellanger et le premier contrat Orbis avaient été archivés ensemble.
Marianne demanda :
— Pourquoi ?
André répondit.
— Parce qu’à l’époque, Sébastien faisait parfois ranger ses dossiers de conseil externe avec les dossiers d’opération.
— Alors B-47 pouvait être son ensemble de travail.
Lucas réfléchit.
— Et si cette boîte a été détruite chez Delmas, quelqu’un avait peut-être gardé une copie ailleurs.
Son regard tomba sur la photographie de Marcel Rivière que Claire avait fait apporter depuis le bureau d’André pour documenter l’ancien dépôt.
André jeune.
Marcel à côté.
L’atelier derrière eux.
Sur le mur, partiellement caché, une vieille enseigne indiquait une adresse de correspondance.
Lucas agrandit la photo.
— Attendez.
En dessous de l’adresse apparaissait un petit numéro peint.
“B47”.
André fronça les sourcils.
— C’était le numéro du box à l’intérieur du dépôt.
Lucas sentit quelque chose s’aligner.
— B-47.
Claire secoua la tête.
— Ça peut être une coïncidence.
— Oui.
Mais Lucas connaissait désormais trop bien la manière dont les vieux systèmes informels devenaient des habitudes.
Marcel utilisait peut-être B47 pour une zone de stockage.
Ravel avait travaillé avec lui.
Plus tard, quelqu’un avait donné la même cote à certains dossiers.
— Pourquoi Sébastien utiliserait-il le numéro d’un box d’Aubervilliers comme code d’archive ? demanda Lucas.
André regardait la photo.
— Parce que c’est là qu’il avait appris notre système.
— Quel système ?
André resta silencieux.
Puis il répondit.
— Avant que tout soit informatisé, Marcel classait les dossiers importants par emplacement physique dans son dépôt. B12, C4, B47. Sébastien trouvait ça absurde.
Claire comprit.
— Mais il l’a repris.
— Apparemment.
Lucas regarda la photo.
— Isabelle pourrait savoir ce qu’il y avait dans B47.
André se raidit exactement comme la première fois qu’ils avaient mentionné la fille de Marcel.
Marianne demanda :
— Qui est Isabelle ?
Claire expliqua brièvement.
Fille de Marcel.
Héritière de Rivière Patrimoine.
Éloignée d’André depuis onze ans.
Marianne n’hésita pas.
— Nous devons la contacter.
André répondit immédiatement.
— Je ne viens pas.
Lucas le regarda.
Cette fois, ce n’était pas un refus de l’enquête.
C’était de la honte.
— Moi, j’y vais, dit Lucas.
Claire tourna la tête.
— Pourquoi vous ?
— Parce qu’elle n’a aucune raison de me détester depuis onze ans.
André eut un rire bref.
— Attendez cinq minutes.
Marianne réfléchit.
— Il n’ira pas seul.
Claire acquiesça.
— J’irai.
André sembla vouloir protester puis s’arrêta.
— Elle vit où ?
Claire consulta les registres.
— Levallois, mais elle travaille aujourd’hui dans une association à Saint-Denis.
Ils appelèrent d’abord.
Isabelle répondit elle-même.
Claire se présenta.
Le silence qui suivit fut assez long pour que Lucas entende le bruit d’une porte se fermer de l’autre côté.
— Delmas Capital ?
— Oui.
— Non.
Claire resta calme.
— Madame Rivière-Lemaire, nous avons une question concernant l’ancien dépôt de votre père.
Nouveau silence.
— Pourquoi maintenant ?
— Parce que son adresse apparaît dans une enquête interne portant sur une société qui y a été domiciliée.
— Quelle société ?
Claire regarda Marianne.
— Orbis Conseil.
Cette fois, Isabelle ne répondit plus pendant près de dix secondes.
Puis :
— Qui vous a donné ce nom ?
Lucas et Claire se regardèrent.
— Vous connaissez Orbis, dit Claire.
— Je connais surtout les dégâts laissés par les gens qui prétendaient aider mon père.
— Sébastien Ravel ?
La respiration d’Isabelle changea.
— Je ne parlerai pas au téléphone.
Ils obtinrent un rendez-vous à seize heures.
L’association occupait deux étages d’un bâtiment simple près du canal.
Isabelle Rivière-Lemaire avait cinquante-sept ans, des cheveux courts grisonnants et le même regard fixe que son père sur la photographie.
Elle ne serra pas la main de Claire.
Lucas, elle l’observa avec curiosité.
— Vous êtes le garçon du pneu.
Il fut pris au dépourvu.
— Vous avez lu la presse.
— Tout le monde a lu la presse.
— Je préférerais ne pas être défini comme ça toute ma vie.
Elle eut presque un sourire.
— Alors vous comprenez peut-être mon problème avec les histoires qu’on raconte sur les gens.
Elle les fit entrer dans une petite salle.
Claire posa immédiatement le cadre.
— Nous voulons comprendre ce qu’était B47.
Isabelle regarda la photographie.
Son visage changea.
— Où avez-vous trouvé ça ?
— Dans le bureau d’André.
Elle resta silencieuse.
— Il l’a gardée.
— Oui.
Isabelle détourna les yeux.
— B47 était un box au fond du dépôt.
— Qu’est-ce qu’il contenait ?
— Des archives. Les vieux contrats. Les carnets de mon père. Des dossiers que personne ne consultait.
Lucas demanda :
— Sébastien Ravel y avait accès ?
Isabelle eut un rire sans amusement.
— Sébastien avait accès à tout ce qu’André lui donnait.
— Et votre père ?
— Il le détestait.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il disait que Sébastien traitait la loyauté comme un poste comptable.
Claire nota la phrase.
— Après le départ d’André de l’entreprise de votre père, Ravel est-il revenu ?
Isabelle regarda Claire.
— Oui.
Le mot changea la pièce.
— Quand ?
— Plusieurs fois.
— Pour quoi ?
— Au début, il disait vouloir aider mon père à restructurer les dettes.
Lucas sentit immédiatement le danger.
— Après l’expansion ?
— Oui.
Isabelle se leva et prit une bouteille d’eau.
— Mon père était furieux contre André. Mais il refusait de supplier. Sébastien arrivait avec des solutions. Des investisseurs. Des montages.
— Il travaillait encore avec André ?
— Je ne sais pas.
Elle regarda Lucas.
— C’est ça le problème. Personne ne savait jamais exactement pour qui travaillait Sébastien.
Claire demanda :
— Orbis a été créée dans votre bâtiment.
Isabelle hocha la tête.
— Trois bureaux à l’arrière.
— Pourquoi votre père lui a-t-il loué l’espace s’il ne lui faisait pas confiance ?
— Il ne lui a pas loué.
Claire s’immobilisa.
— Qui l’a fait ?
— Moi.
Lucas sentit le poids de la réponse.
Isabelle poursuivit.
— Mon père était malade. J’essayais de sauver ce qui restait. Sébastien a proposé un loyer payé d’avance pour un an. J’ai accepté.
— André le savait ?
— Non.
— Marcel ?
— Plus tard.
Elle se rassit.
— Il m’a presque mise dehors quand il l’a découvert.
Lucas demanda :
— Pourquoi Ravel voulait précisément cet endroit ?
Isabelle ferma les yeux un instant.
— À l’époque, je pensais que c’était parce qu’il connaissait les lieux.
— Et maintenant ?
— Je pense qu’il voulait les archives.
Claire se pencha.
— B47.
Isabelle acquiesça.
— Quelques mois après son installation, mon père a découvert que le cadenas avait été changé.
Lucas sentit un frisson.
— Des dossiers avaient disparu ?
— Oui.
— Lesquels ?
— Il ne m’a jamais donné la liste complète.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il ne me faisait plus confiance non plus.
La douleur dans sa voix avait onze ans.
Claire demanda doucement :
— Est-ce qu’il a récupéré quelque chose ?
Isabelle réfléchit.
— Il a passé des semaines à reconstituer des copies.
— Où sont-elles ?
Elle regarda la photographie.
— Je croyais qu’elles avaient été détruites après sa mort.
Lucas sentit la phrase.
— Vous croyiez ?
Isabelle se leva sans répondre et quitta la pièce.
Elle revint quelques minutes plus tard avec une petite boîte de carton.
À l’intérieur, plusieurs carnets usés reposaient sous une enveloppe.
— J’ai retrouvé ça quand nous avons vendu le dépôt.
Lucas reconnut immédiatement l’écriture visible sur le premier carnet.
De petites colonnes serrées.
Dates.
Montants.
Initiales.
Isabelle posa la main dessus.
— Je n’ai jamais tout compris.
Claire demanda :
— Pourquoi ne pas les avoir donnés à André ?
Le visage d’Isabelle se durcit.
— Parce que mon père est mort en pensant qu’André l’avait abandonné.
Personne ne répondit.
Elle regarda Lucas.
— Et parce que, pendant longtemps, je l’ai pensé aussi.
Lucas ouvrit le premier carnet avec sa permission.
À la troisième page, il vit plusieurs noms.
Sébastien.
Marc.
Philippe.
Puis une ligne datant de douze ans plus tôt.
“Bellanger — JR — Sébastien insiste. André ne sait pas.”
Lucas releva les yeux.
Isabelle le regardait déjà.
Pour la première fois depuis la fuite, une phrase écrite avant tout scandale semblait dire clairement ce qu’André répétait depuis le début.
Il ne savait pas.