Jean-Paul Masson rappela quarante-deux minutes plus tard.
Claire reconnut son numéro avant même que la sonnerie se termine.
André décrocha aussitôt.
— Jean-Paul.
Lucas vit son expression changer pendant qu’il écoutait.
— Oui. Nous pouvons venir.
Il coupa.
— Il accepte de parler.
— Ici ? demanda Claire.
— Non. Il refuse de remettre les pieds dans un bureau du groupe.
— Où ?
— Montpellier.
Lucas regarda l’heure.
— Aujourd’hui ?
— Demain matin.
Claire ouvrit son calendrier.
— Tu as le comité d’investissement.
— Annule.
— André—
— Annule.
Il se tourna vers Lucas.
— Vous venez.
La décision surprit Lucas.
— Moi ?
— C’est votre analyse qui a rouvert cette piste. Vous devez entendre ce qu’il a à dire sans ma version entre les deux.
Claire leva un sourcil.
— Et moi ?
— Tu restes ici. Si notre déplacement est visible, je veux quelqu’un qui puisse surveiller ce qui bouge pendant notre absence.
Lucas comprit ce que cela signifiait.
— Vous pensez que quelqu’un pourrait réagir.
— Je pense que nous devons cesser de croire que les réactions sont accidentelles.
Ils réservèrent un train tôt le lendemain. André exigea que la raison du déplacement n’apparaisse dans aucun agenda partagé. Officiellement, il devait visiter une participation régionale.
Lucas rentra chez lui plus tôt que les jours précédents, mais son esprit ne quitta pas le dossier.
Sophie remarqua immédiatement son sac de voyage posé près de la porte.
— Tu pars déjà en déplacement ?
— Montpellier.
— Pour combien de temps ?
— La journée.
— Et tu peux dire pourquoi ?
— Non.
Elle prit une pomme dans la corbeille.
— Donc soit tu es devenu espion, soit la finance est beaucoup plus intéressante que je pensais.
Lucas sourit sans répondre.
Mireille observa son visage.
— Tu dors assez ?
— Oui.
— Mauvaise réponse. Les gens qui dorment assez donnent un nombre.
— Six heures.
— Donc non.
Elle posa devant lui une assiette.
— Mange.
Lucas obéit.
Il pensa à la manière dont sa famille imaginait probablement son nouveau poste : réunions importantes, dossiers, salaire, ascenseur jusqu’au dernier étage. Ils ignoraient qu’en moins d’une semaine il se retrouvait déjà à suivre une piste vieille de plusieurs années impliquant des cadres assez puissants pour faire disparaître des archives.
À 5 h 40 le lendemain, il retrouva André à la gare de Lyon.
Le président portait une veste simple et transportait lui-même un petit sac. Aucun chauffeur, aucun assistant.
— Vous voyagez toujours comme ça ?
— Quand je ne veux pas attirer l’attention.
Ils montèrent dans le train.
Durant la première heure, André travailla sur d’autres dossiers. Lucas tenta de faire de même, mais ses pensées revenaient à Jean-Paul Masson.
Finalement, il referma son ordinateur.
— Vous lui faites confiance ?
André ne leva pas les yeux.
— Je ne sais pas.
— C’est rassurant.
— S’il avait voulu nous aider depuis le début, il aurait parlé il y a longtemps.
— Et s’il avait peur ?
André referma son document.
— La peur explique beaucoup de choses. Elle n’efface pas leurs conséquences.
Lucas observa le paysage défiler.
— Vous parlez de lui ou de vous ?
André eut un regard presque amusé.
— Vous prenez vite de mauvaises habitudes.
— Lesquelles ?
— Poser les questions que les gens paient normalement très cher pour éviter.
Ils arrivèrent peu avant dix heures.
Masson avait choisi un café éloigné du centre, près d’une zone résidentielle. Il était déjà installé au fond de la salle.
Lucas reconnut immédiatement un homme qui avait vieilli plus vite que sa photo professionnelle. Soixante-dix ans environ, épaules tombantes, cheveux blancs. Ses mains tremblaient légèrement autour d’une tasse.
Il se leva lorsque André approcha.
Aucun des deux ne sourit.
— André.
— Jean-Paul.
Ils se serrèrent la main.
Masson regarda Lucas.
— C’est lui ?
La question troubla Lucas.
André s’assit.
— Celui qui a trouvé les factures, oui.
Masson l’observa longtemps.
— Vous êtes depuis combien de temps dans le groupe ?
— Six jours.
Masson rit sans humour.
— Évidemment.
— Pourquoi “évidemment” ?
— Parce que ceux qui sont là depuis vingt ans ont appris à ne plus regarder certaines choses.
André se crispa.
— Commence au début.
Masson regarda autour de lui avant de parler.
— Sébastien est venu me voir environ un an après son départ.
— Ravel ?
— Oui.
Il expliqua qu’à l’époque il dirigeait une filiale en difficulté. Les coûts augmentaient. André exigeait un plan de redressement. Masson craignait pour son poste.
— Sébastien m’a dit qu’il pouvait m’aider à présenter un programme de transformation crédible.
— Avec Orbis, dit Lucas.
Masson hocha la tête.
— Au début, ça paraissait presque normal. Il connaissait le groupe. Il connaissait nos problèmes. Il proposait une mission courte.
— Mais ?
Masson serra sa tasse.
— Il voulait éviter un appel d’offres long. Le montant était juste sous le seuil nécessitant une procédure plus lourde.
Lucas pensa aux 49 700 euros.
— Qui a proposé de fabriquer les offres concurrentes ?
Masson fixa la table.
— Sébastien.
— Et vous avez accepté.
— Oui.
Le mot sortit difficilement.
— Pourquoi ?
— Parce que j’avais peur de perdre la filiale. Parce que j’étais convaincu qu’Orbis ferait réellement le travail. Parce que je me suis dit que ce serait une irrégularité administrative sans victime.
André parla d’une voix basse.
— Tu étais directeur général d’une filiale. Tu savais exactement ce que tu faisais.
Masson releva les yeux.
— Oui.
Cette absence d’excuse sembla déstabiliser André.
— Marc était impliqué ? demanda Lucas.
Masson se raidit.
— Je ne veux pas donner de noms sans preuve.
— Vous avez appelé André en disant que Sébastien n’était pas seul.
— Parce qu’il ne l’était pas.
— Alors qui ?
Masson regarda Lucas.
— Vous ne comprenez pas ce que vous touchez.
— Aidez-moi.
Masson prit une longue inspiration.
— Au premier contrat, Marc m’a transmis des modèles d’offres d’autres cabinets.
André se pencha.
— Pour fabriquer les faux concurrents ?
— Oui.
Le mot sembla frapper André physiquement.
— Il savait ?
— Oui.
— Philippe ?
Masson hésita.
— Je ne l’ai jamais vu participer directement.
— Mais ?
— Plus tard, quand Orbis a commencé à travailler avec d’autres filiales, certaines factures ont eu des problèmes de validation. Philippe a demandé qu’on les traite comme des missions récurrentes.
Lucas nota mentalement chaque détail.
— Donc il a facilité les paiements.
— Oui.
André demanda :
— Contre quoi ?
Masson baissa la voix.
— C’est là que ça devient différent.
Lucas sentit la tension monter.
Masson expliqua qu’après deux ans, Orbis avait cessé d’être seulement un fournisseur pratique. Des dirigeants pouvaient l’utiliser pour commander rapidement des analyses sans passer par les structures normales. Certaines missions étaient réelles.
D’autres l’étaient à moitié.
— À moitié ? demanda Lucas.
— Orbis prenait un document déjà produit par les équipes, le reformatait, ajoutait quelques pages et le refacturait comme mission externe.
Lucas pensa à Julien Valette.
— Et l’argent ?
Masson regarda André.
— Une partie revenait ailleurs.
Le café autour d’eux continua normalement. Une cuillère tinta. Un enfant rit près de l’entrée. Lucas eut l’impression que ces sons appartenaient à une autre pièce.
— Ailleurs où ? demanda André.
— Je ne savais pas au début.
— Et ensuite ?
Masson frotta ses mains.
— Sébastien m’a demandé un jour de signer une confirmation concernant une mission qui n’avait jamais eu lieu.
André devint immobile.
— Montant ?
— Quatre-vingt-dix-huit mille euros, divisés en deux factures.
Lucas sentit immédiatement le mécanisme.
— Deux fois sous cinquante mille.
Masson hocha la tête.
— J’ai refusé.
— Et ?
— Marc m’a appelé le soir même.
André ferma les yeux.
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
— Que je compliquais inutilement les choses. Que ces prestations servaient à financer certains “coûts relationnels”.
Lucas regarda André.
— Ça veut dire quoi ?
Masson répondit.
— Des paiements à des intermédiaires. Des consultants politiques. Des apporteurs d’affaires. Des gens qu’on ne voulait pas voir apparaître directement dans les comptes de certaines opérations.
Claire n’était pas là pour tempérer la pièce. Lucas sentit la colère d’André devenir presque visible.
— Des pots-de-vin ? demanda-t-il.
— Je n’ai jamais vu de preuve directe de corruption.
— Mais vous l’avez pensé.
— Oui.
— Et vous n’avez rien dit.
Masson serra la mâchoire.
— J’ai refusé de signer cette mission.
— Et après ?
— Philippe m’a retiré une partie de mes responsabilités financières. Officiellement pour centraliser la gestion.
André connaissait apparemment cet épisode.
— Je me souviens.
— Trois mois plus tard, on m’a proposé un autre poste.
— Que tu as accepté.
— Oui.
— Et tu as gardé le silence.
Masson regarda André avec une fatigue immense.
— Tu crois que je ne sais pas ce que ça dit de moi ?
André ne répondit pas.
Lucas intervint.
— Pourquoi parler maintenant ?
Masson tourna les yeux vers lui.
— Parce que l’an dernier, Sébastien m’a contacté.
— Ravel ?
— Oui.
— Pour quoi ?
— Il voulait savoir si j’avais conservé certains dossiers.
André se pencha.
— Lesquels ?
— Les premiers contrats Orbis.
— Et vous les aviez ?
Masson hocha la tête.
— J’avais gardé des copies personnelles.
Lucas sentit son pouls accélérer.
— Vous les avez encore ?
Masson regarda autour de lui.
— Non.
André se crispa.
— Qu’est-ce qui leur est arrivé ?
Masson sortit son téléphone.
— Deux semaines après l’appel de Sébastien, quelqu’un est entré dans mon garage.
— Un cambriolage ?
— Rien de valeur n’a été pris.
Il ouvrit une photographie.
Une armoire métallique forcée.
Des boîtes renversées.
— Seulement les dossiers ?
— Oui.
Lucas regarda André.
Ce n’était plus une irrégularité historique.
Quelqu’un cherchait activement les traces.
— Vous avez appelé la police ? demanda-t-il.
— Oui. Ils ont conclu qu’un cambrioleur avait probablement été dérangé.
— Et vous leur avez parlé des dossiers ?
Masson secoua la tête.
— J’ai eu peur.
André se leva brusquement et marcha quelques pas.
— Onze ans, Jean-Paul.
Masson ne bougea pas.
— Pendant onze ans, tu as eu assez d’informations pour venir me voir.
— Je n’avais pas les preuves complètes.
— Tu en avais assez.
— Et toi, André ? lança soudain Masson.
Le ton fit tourner une serveuse.
André se retourna.
Masson poursuivit plus bas.
— Combien de fois Marcel t’a-t-il averti sur Sébastien ?
André se figea.
— Ne mélange pas—
— Je ne mélange rien. Tu veux savoir comment ce système a commencé ? Parce que Sébastien savait que tu faisais confiance aux gens brillants qui te faisaient gagner du temps. Marc savait que tu détestais la bureaucratie. Philippe savait que tu regardais les résultats avant les procédures quand tout allait bien.
Lucas sentit la violence de cette phrase.
Masson posa les deux mains sur la table.
— Ils n’ont pas construit Orbis malgré ta manière de diriger. Ils l’ont construite dans les angles morts qu’elle créait.
André ne répondit plus.
Masson sortit alors une petite enveloppe de sa veste.
— Je n’ai plus les dossiers.
Il la posa devant Lucas.
— Mais j’ai gardé ça ailleurs.
À l’intérieur se trouvait une clé USB.
— Qu’est-ce qu’il y a dessus ? demanda Lucas.
— Des copies de courriels. Des tableaux. Quelques factures.
— Pourquoi ne pas nous l’avoir dit au téléphone ?
— Parce que je voulais voir André en face avant de décider.
André revint s’asseoir.
— Qu’est-ce qu’ils montrent ?
Masson regarda la clé.
— Je ne sais pas tout.
— Jean-Paul.
— Mais je sais qu’au moins une partie de l’argent d’Orbis a été utilisée pour financer une acquisition que tu as toujours considérée comme l’une des plus propres de ta carrière.
André devint très pâle.
— Laquelle ?
Masson prononça le nom.
— Bellanger Énergie.
Lucas ne connaissait pas l’affaire.
André, lui, la connaissait trop bien.
— Impossible.
Masson poussa la clé vers lui.
— Alors vérifie.
Sur le chemin du retour, André ne prononça presque pas un mot.
Lucas chercha discrètement Bellanger Énergie dans les bases publiques accessibles depuis son ordinateur sécurisé.
L’acquisition datait de douze ans.
Elle avait été l’une des opérations qui avaient propulsé Delmas Capital dans une autre catégorie.
Et pour la première fois, Lucas comprit que si Masson disait vrai, l’enquête ne menaçait pas seulement les Valette.
Elle pouvait atteindre le cœur même de la fortune et de la réputation d’André Delmas.