Isabelle resta debout devant la quatrième page, les deux mains posées à plat sur la petite table du garage. Elle avait prononcé « ma mère » d’une voix si faible que Lucas eut presque l’impression d’avoir mal entendu. Pourtant le nom imprimé sur la fiche bancaire ne laissait aucune ambiguïté : Marianne Rivière figurait comme bénéficiaire économique du Vermilion Trust.
Claire ne toucha plus aux documents. L’huissier, qui jusqu’ici photographiait chaque pièce avec la régularité méthodique d’un métronome, abaissa son appareil.
— Votre mère est toujours en vie ? demanda Claire doucement.
Isabelle secoua la tête.
— Elle est morte il y a quatre ans.
Lucas regarda de nouveau la date de la fiche. Le document avait été placé dans le garage deux mois après la mort de Marcel, mais la création du trust était antérieure. Cela signifiait que Marianne pouvait avoir été impliquée alors que son mari tentait encore de comprendre Orbis.
— Est-ce qu’elle connaissait Sébastien Ravel ? demanda-t-il.
La réaction d’Isabelle fut immédiate.
— Bien sûr.
Puis elle sembla mesurer ce que cette réponse impliquait.
— Il venait à la maison quand André et lui travaillaient encore ensemble. Plus tard, il revenait parfois voir mon père. Ma mère le trouvait poli. Mon père le trouvait dangereux.
Claire demanda :
— Est-ce que votre mère gérait les finances familiales ?
— Pas celles de l’entreprise. À la maison, oui.
Isabelle regarda encore la fiche.
— Après la chute de la société, elle savait exactement ce qu’on avait perdu. Chaque appartement vendu. Chaque garantie appelée. Chaque compte vidé.
Lucas pensa aux trente pour cent indiqués à côté des initiales MR.
— Elle en voulait à André ?
Isabelle eut un rire sans joie.
— Tout le monde en voulait à André.
— Même après que votre père a compris qu’il n’était pas derrière Orbis ?
— Comprendre une chose ne remet pas de l’argent sur un compte bancaire.
Elle s’éloigna de la table.
— Mon père lui reprochait d’avoir ouvert la porte. Ma mère lui reprochait surtout d’être parti par cette porte avant que tout s’effondre.
Claire croisa lentement les bras.
— Si Ravel lui avait présenté de l’argent comme une compensation…
Isabelle se retourna brusquement.
— Ma mère n’aurait jamais participé à une corruption.
Claire ne répondit pas immédiatement.
— Je n’ai pas dit cela.
— C’est ce que vous pensez.
— Je pense que nous avons un document bancaire portant son nom. Il faut comprendre pourquoi.
Isabelle serra la mâchoire.
Lucas reconnut l’émotion. Il l’avait vue chez André devant Bellanger : le moment où une enquête cesse d’être abstraite et menace quelqu’un qu’on a aimé.
— Il peut y avoir une explication, dit-il.
Isabelle le regarda.
— C’est ce que vous avez dit à André quand son nom est apparu ?
Lucas hésita.
— Non.
— Alors ne me faites pas cette faveur.
La phrase le fit taire.
L’huissier plaça la pochette découverte derrière l’armoire dans un sachet de conservation séparé. La vieille clé y fut glissée également.
— Elle vous dit quelque chose ? demanda Lucas à Isabelle.
Elle la prit uniquement après autorisation, sans quitter ses gants.
Petite clé argentée, numéro 318 gravé dans la tête.
— Non.
Puis son expression changea.
— Attendez.
Elle la tourna.
— Ma mère avait une clé qui ressemblait à ça.
Claire se rapprocha.
— Pour quoi ?
— Je ne sais pas exactement. Une fois, après la mort de papa, je l’ai accompagnée à Genève. Elle m’avait dit qu’elle devait régler une question bancaire liée à la succession.
Lucas sentit son attention se resserrer.
— Quelle banque ?
— Je ne me souviens plus.
— Vous l’avez accompagnée à l’intérieur ?
— Non. J’ai attendu dans un café presque deux heures.
— Quelle année ?
— Quelques mois après la mort de mon père.
Claire et Lucas échangèrent un regard.
Exactement la période correspondant au document placé dans le garage.
Isabelle comprit elle aussi.
— Non.
Elle recula.
— Vous pensez que cette clé ouvre quelque chose en Suisse.
Claire répondit avec prudence.
— C’est possible.
— Et qu’elle y est allée à cause de Vermilion.
— C’est une hypothèse.
Isabelle s’appuya contre l’établi poussiéreux.
— J’ai passé onze ans à croire que mon père était mort en colère contre André parce qu’André refusait de l’écouter. Hier, j’apprends que le rendez-vous a été détourné. Maintenant vous me dites que ma mère avait peut-être de l’argent avec les gens que papa essayait de dénoncer.
Lucas vit ses yeux se remplir mais elle refusa de pleurer.
— Je ne sais plus quelle version de ma famille est vraie.
Il répondit doucement :
— Peut-être plusieurs.
Elle le regarda.
Lucas pensa à ce que Mireille lui avait enseigné après l’entretien raté.
— Quelqu’un peut être trompé et faire quand même un mauvais choix. Quelqu’un peut être blessé et blesser à son tour. Ce n’est pas toujours une seule version qui remplace toutes les autres.
Isabelle baissa les yeux vers les carnets de Marcel.
— Vous parlez comme votre mère ?
— Plus souvent que je ne voudrais l’admettre.
Pour la première fois depuis la découverte du nom, un léger sourire passa sur le visage d’Isabelle.
Ils quittèrent le garage après midi, les trois boîtes scellées dans un véhicule sécurisé du cabinet externe.
De retour au siège, André n’eut pas accès immédiatement aux nouveaux documents. Marianne Stein lui permit seulement de savoir qu’une nouvelle piste concernait la famille Rivière et qu’Isabelle était directement impliquée.
— Je veux lui parler, dit-il.
— Pas encore, répondit Marianne.
— Pourquoi ?
— Parce que si vous l’appelez maintenant et qu’elle vous révèle spontanément un détail que nous n’avons pas documenté, on devra ensuite expliquer pourquoi une personne impliquée dans l’enquête a discuté seule avec une autre.
André détestait l’argument précisément parce qu’il était correct.
Lucas, assis un peu plus loin, regardait la vieille clé photographiée sous plusieurs angles.
Claire avait déjà demandé au conseil suisse du groupe d’identifier le type de clé sans communiquer le nom de Marianne.
À 15 h 18, la réponse arriva.
Le numéro, la forme et le poinçon correspondaient très probablement à une ancienne série de coffres privés de la Banque Helvétique du Léman, qui avait depuis fusionné avec un établissement plus important.
Isabelle fut appelée.
Cette fois, elle se souvenait du logo.
— Oui.
Sa voix devint blanche.
— C’était cette banque.
Les avocats engagèrent immédiatement les démarches nécessaires. Le coffre pouvait avoir été fermé après le décès de Marianne. Il pouvait aussi avoir été transféré, vidé ou inclus dans sa succession.
Claire demanda :
— Lors du règlement de la succession de votre mère, avez-vous reçu des documents bancaires suisses ?
— Non.
— Aucun compte étranger déclaré ?
— Aucun.
Marianne Stein releva les yeux.
— Alors si le coffre existe encore, quelqu’un a peut-être payé ses frais autrement.
La phrase ouvrit une nouvelle possibilité.
Lucas consulta les relevés du Vermilion Trust.
Plusieurs dépenses annuelles minuscules, noyées parmi les frais administratifs, étaient versées à la banque suisse.
— Là.
Claire se pencha.
— Frais de conservation.
— Jusqu’à quand ?
Lucas descendit la colonne.
Le dernier paiement datait de huit mois auparavant.
Isabelle fixa l’écran.
— Ma mère est morte il y a quatre ans.
— Donc quelqu’un continue à maintenir quelque chose ouvert en son nom, dit Lucas.
Marianne Stein demanda que les flux soient immédiatement gelés par les voies légales appropriées, sans alerter les personnes susceptibles de contrôler le trust.
À 17 h 02, le cabinet reçut une réponse du dépositaire suisse.
Ils ne communiqueraient aucun contenu sans procédure formelle.
Mais ils confirmèrent l’existence d’un coffre 318 historiquement lié au dossier Vermilion.
Toujours actif.
Personne n’avait demandé son ouverture depuis trois ans.
Isabelle resta longtemps silencieuse.
— Ma mère y est allée une dernière fois peu avant de tomber malade.
Lucas la regarda.
— Vous en êtes certaine ?
— Elle est revenue de Genève avec une enveloppe qu’elle n’a jamais voulu me montrer.
— Où est cette enveloppe ?
— Je n’en sais rien.
Isabelle passa une main sur son front.
— Après sa mort, j’ai vidé son appartement presque seule. Je pensais que tous ces papiers étaient des histoires de succession et de dettes anciennes.
— Vous avez jeté des documents ?
— Oui.
La réponse lui fit mal.
— Des sacs entiers.
Claire ne la culpabilisa pas.
— Vous n’aviez aucune raison de savoir.
Isabelle ferma les yeux.
— Elle, peut-être.
Ils obtinrent une autorisation d’accès accélérée au coffre pour le surlendemain, avec présence de l’avocat suisse représentant la succession d’Isabelle et d’un officier indépendant.
La soirée aurait pu s’arrêter là.
Mais Lucas continuait à regarder les distributions du Vermilion Trust.
MR : 30.
PV : 25.
SR : 25.
JR : 10.
Autres : 10.
Quelque chose lui paraissait incohérent.
— Si Marianne était bénéficiaire économique principale, pourquoi seulement trente pour cent ?
Claire répondit :
— Parce qu’un bénéficiaire déclaré peut détenir pour d’autres.
— Donc son nom pouvait servir de façade.
— Oui.
Lucas calcula les montants connus.
Les paiements Bellanger n’étaient qu’une partie des sommes ayant transité.
Vermilion avait reçu près de 3,8 millions d’euros en six ans.
Isabelle devint pâle quand Claire lui annonça le total.
— Ma mère vivait dans le même trois-pièces depuis trente ans.
— Elle n’a peut-être jamais touché la majorité de l’argent, dit Lucas.
— Alors où est-il allé ?
Ils n’avaient pas encore la réponse.
À 19 h 11, l’équipe forensique récupéra pourtant un fichier supprimé dans les anciennes archives de Ravel.
Nom du fichier : “Vermilion allocation final”.
Le document ne contenait qu’une page.
Les mêmes pourcentages.
Mais cette fois, les initiales étaient accompagnées de mentions plus détaillées.
PV : Finance.
SR : Structure.
JR : Bellanger.
MR : Compensation Rivière.
Lucas sentit un froid lui traverser la poitrine.
Compensation Rivière.
Isabelle lut les deux mots.
Son visage se décomposa.
— Compensation pour quoi ?
Personne ne répondit.
Elle se tourna vers André, qui se trouvait derrière la paroi vitrée mais n’avait pas accès à la réunion.
— Ils ont payé ma mère parce que mon père avait perdu son entreprise ?
Claire répondit doucement :
— C’est possible.
Isabelle serra les poings.
— Avec l’argent du système qu’il essayait de dénoncer.
Lucas regarda la dernière ligne.
Autres : protection.
Pas de nom.
Seulement ce mot.
Protection.
Et soudain, les dix pour cent restants parurent plus inquiétants que tous les autres.
Car quelqu’un n’avait pas été payé pour construire le mécanisme, déplacer l’argent ou convaincre Jérôme Roussel.
Quelqu’un avait été payé pour s’assurer que personne ne l’arrête.