André resta debout devant l’écran, une main appuyée sur le dossier de la chaise. L’adresse du vieil entrepôt semblait avoir absorbé tout le reste de la pièce. Lucas avait vu cet homme garder son calme devant des millions d’euros, une possible fraude interne et la perspective de mettre en cause deux dirigeants historiques. Rien ne l’avait préparé à ce simple alignement de lettres.
Claire fut la première à rompre le silence.
— Tu es certain ?
— J’y ai travaillé pendant presque six ans.
André prit la souris et agrandit encore le document, comme si l’image risquait de changer.
— Rue des Gardinoux. Aubervilliers. Marcel louait le bâtiment entier avant que l’entreprise parte à Gennevilliers.
Lucas se pencha.
— Est-ce qu’il l’a conservé après le déménagement ?
— Non.
— Vous êtes sûr ?
André lui lança un regard.
— J’ai signé une partie des papiers de résiliation moi-même.
Claire consulta immédiatement les données cadastrales et les bases internes accessibles au groupe.
— L’entrepôt a changé plusieurs fois d’occupant. Rien ne relie directement Marcel à Orbis.
— Alors quelqu’un a pu utiliser une vieille adresse au hasard, dit Lucas.
Personne ne sembla convaincu.
André marcha jusqu’à la fenêtre.
— Sébastien Ravel connaissait Marcel.
Lucas releva la tête.
— Comment ?
— Parce que je les ai présentés.
Cette nouvelle information déplaça encore les pièces.
André expliqua que Ravel avait rejoint ses premières activités financières bien avant la création de Delmas Capital sous sa forme actuelle. À l’époque, André investissait encore dans de petites entreprises de transport, de logistique et d’immobilier industriel. Marcel, même retraité, lui servait parfois de conseiller informel.
— Sébastien venait d’un cabinet d’audit, dit André. Très brillant. Rapide. Ambitieux. Marcel ne lui faisait pas confiance.
— Pourquoi ?
— Il disait qu’il comptait trop vite.
Lucas fronça les sourcils.
— Ça veut dire quoi ?
André eut un sourire triste.
— Avec Marcel, cela pouvait vouloir dire cinquante choses. Je crois qu’il voulait dire que Sébastien trouvait toujours une manière de faire fonctionner les chiffres avant de se demander si l’opération fonctionnait réellement.
Claire posa une question plus directe.
— Tu as ignoré l’avertissement.
— Oui.
Lucas sentit qu’ils venaient de toucher une blessure ancienne.
André continua.
— À l’époque, je pensais que Marcel devenait méfiant envers tous ceux qui n’avaient pas appris leur métier sur un quai de chargement.
— Et il avait raison sur Ravel ?
— Finalement.
André revint vers la table.
— Mais cela ne nous dit pas pourquoi Orbis a utilisé cette adresse.
Claire imprima une copie du vieux contrat. Lucas étudia les coordonnées.
— Peut-être que l’entreprise a réellement commencé là.
— Le bâtiment était disponible à cette période ? demanda-t-il.
Claire vérifia.
— À moitié. Une partie était louée par une société de stockage. L’autre apparaît comme vacante.
Lucas suivit la chronologie.
— Qui était propriétaire ?
Claire ouvrit un autre fichier.
Son visage se figea légèrement.
— Une société civile immobilière.
— Nom ?
— Rivière Patrimoine.
André se retourna.
— Non.
Claire confirma.
— Créée par Marcel et sa femme dans les années quatre-vingt-dix. Après sa mort, la société a été transmise à sa fille.
Lucas observa André.
— Vous ne saviez pas qu’il avait acheté le dépôt ?
— Non.
— Vous n’étiez pas restés proches ?
André resta silencieux avant de répondre.
— Nous nous sommes éloignés.
Il prononça les mots avec précaution, comme s’ils étaient trop petits pour contenir ce qui s’était réellement passé.
Claire savait apparemment davantage.
— Après la vente de ta participation ?
André lui jeta un regard.
Lucas sentit qu’il venait d’entrer dans une histoire que les deux autres partageaient depuis longtemps.
— Quelle vente ? demanda-t-il.
André prit une chaise.
— Quand j’ai voulu quitter l’entreprise de Marcel pour lancer mon premier fonds, il a accepté de racheter une partie de mes parts. Le reste a été cédé à un investisseur extérieur.
— Sébastien ?
— Pas directement.
— Mais il était impliqué.
— Oui.
André passa une main sur son visage.
— Marcel pensait que la valorisation était trop élevée et que la structure de financement mettait l’entreprise en danger. J’étais persuadé qu’il refusait simplement de voir que nous avions grandi.
— Qui avait raison ?
André regarda Lucas sans chercher à protéger son image.
— Marcel.
Le mot tomba sans détour.
Quelques années après le départ d’André, l’entreprise avait accumulé trop de dette. Le nouvel investisseur avait imposé une expansion rapide. Quand le marché s’était retourné, plusieurs contrats importants avaient disparu presque simultanément. Les banques avaient resserré leurs conditions. Marcel avait dû revendre.
— Il a perdu l’entreprise ? demanda Lucas.
— Oui.
— Et vous ?
— J’avais déjà créé autre chose.
Lucas comprit ce que cela signifiait.
— Vous vous êtes enrichi pendant qu’il perdait ce qu’il avait construit.
André ne répondit pas immédiatement.
— C’est une manière brutale de le dire.
— Mais vraie ?
— En partie.
Claire intervint.
— André ne savait pas que l’investisseur allait surendetter la société.
— Marcel l’avait prévenu, répondit Lucas.
André leva une main.
— Claire. Il a raison.
Le silence suivant fut plus difficile que les précédents.
— J’ai passé des années à me raconter que Marcel avait fait ses choix et moi les miens, continua André. C’était juridiquement vrai. Moralement, c’était plus compliqué.
Lucas repensa à la photographie.
— C’est pour ça qu’elle est encore dans votre bureau.
André regarda vers la porte, comme s’il pouvait voir le cadre à travers les murs.
— Peut-être.
Claire revint à l’enquête.
— La fille de Marcel. Comment s’appelle-t-elle ?
— Isabelle Rivière.
— Elle gère encore Rivière Patrimoine ?
— Je n’en sais rien.
Claire lança plusieurs recherches.
Lucas regardait les données apparaître.
Rivière Patrimoine existait toujours.
Gérante actuelle : Isabelle Rivière-Lemaire.
Adresse de siège : Levallois-Perret.
Activité principale : gestion immobilière.
Le vieux dépôt d’Aubervilliers avait été vendu trois ans auparavant.
— Donc Orbis a occupé une adresse appartenant à la famille de Marcel, dit Lucas. Et Ravel connaissait Marcel par André.
— Oui, répondit Claire.
— Ça fait beaucoup de coïncidences.
André ne répondit pas.
Lucas ouvrit le contrat d’Orbis à nouveau.
— Qui a signé la location du dépôt ?
Claire chercha.
— Ce n’est pas dans nos fichiers.
— Mais Rivière Patrimoine devrait avoir un bail.
André releva les yeux.
— Vous pensez contacter Isabelle.
— Je pense que quelqu’un doit au moins savoir si Orbis était réellement locataire.
André se raidit.
— Non.
Lucas sentit immédiatement qu’il ne s’agissait pas d’un raisonnement professionnel.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on ne contacte personne à l’extérieur tant qu’on ne comprend pas mieux le dossier.
— Ce n’est pas ce que votre visage dit.
Claire observa André.
Il détourna les yeux.
Lucas insista.
— Quand avez-vous parlé à Isabelle pour la dernière fois ?
La question resta suspendue.
André finit par répondre.
— Aux funérailles de Marcel.
— Il y a combien de temps ?
— Onze ans.
Lucas se recula.
— Onze ans.
— Oui.
— Et vous voulez enquêter sur une société qui a utilisé un bâtiment de sa famille sans lui poser une seule question ?
— Je veux éviter de réveiller des choses qui n’ont peut-être aucun rapport.
Lucas sentit son irritation monter.
— C’est exactement le genre de raisonnement que vous m’avez embauché pour contester.
Claire regarda alternativement les deux hommes.
André fixa Lucas.
— Faites attention.
— À quoi ?
— À ne pas confondre franchise et absence de limites.
Lucas soutint son regard.
— Alors dites-moi la limite.
Un silence tendu suivit.
Puis André expira.
— Isabelle m’a tenu responsable d’une partie de ce qui est arrivé à son père.
— Et vous pensez qu’elle avait tort ?
André ne répondit pas.
Cela suffisait.
Claire prit la parole d’un ton calme.
— On peut vérifier autrement avant de la contacter.
Lucas hocha la tête.
Il savait qu’il avait poussé André trop loin, mais il ne regrettait pas entièrement de l’avoir fait.
Pendant le reste de la matinée, ils reconstruisirent l’historique d’Orbis. L’entreprise avait été constituée par une holding détenue officiellement par Sébastien Ravel et deux associés. Après trois ans, Ravel avait vendu ses parts.
— À qui ? demanda Lucas.
Claire fit défiler les actes.
— Une société nommée Caldera Participations.
— Bénéficiaire ?
— Difficile à établir directement.
Lucas rapprocha les dates.
— Ravel vend ses parts, mais Orbis continue à travailler avec Delmas.
— Oui.
— Philippe Valette devient directeur financier quand ?
André répondit :
— Six mois après le départ de Ravel.
Lucas regarda la chronologie.
— Et Marc Valette prend la stratégie deux ans plus tard.
Les trois lignes se superposaient trop bien.
Claire tenta de récupérer les anciens dossiers d’approbation.
Plusieurs existaient encore.
Le tout premier contrat avec Orbis avait été proposé non par Marc, mais par une filiale.
La recommandation provenait d’un dirigeant nommé Jean-Paul Masson, celui dont la boîte mail avait conservé le contrat.
Lucas demanda :
— Masson connaissait Ravel ?
André répondit :
— Oui. Beaucoup de gens le connaissaient.
Claire trouva une vieille note.
— Attendez.
La note portait sur la sélection d’Orbis comme cabinet de conseil ponctuel.
Trois entreprises avaient officiellement été comparées.
Orbis avait remporté le contrat.
Lucas parcourut les montants.
— Ils étaient les moins chers.
— De très peu, dit Claire.
Lucas ouvrit les propositions concurrentes.
La première était datée du 12 mars.
La seconde du 14.
Orbis : 15 mars.
— Ils ont soumis leur offre en dernier.
— Ce n’est pas inhabituel, répondit Claire.
Lucas regarda les montants.
48 900.
50 200.
52 500.
Orbis : 47 700.
Il ressentit la même intuition que devant les factures.
— Est-ce qu’Orbis avait accès aux offres concurrentes ?
— Officiellement, non.
— Qui avait reçu les trois offres ?
Claire regarda l’en-tête.
— Jean-Paul Masson.
— Et qui l’assistait ?
Ils trouvèrent la liste de diffusion.
Plusieurs noms.
Parmi eux : Marc Valette.
André se leva.
— Ça ne prouve toujours rien.
— Non, répondit Lucas. Mais ça montre que Marc avait accès aux prix avant qu’Orbis ne soumette sa proposition.
Claire ajouta :
— À l’époque, il n’était même pas encore directeur de la stratégie.
— Quel poste occupait-il ?
— Directeur du développement.
Lucas ferma le dossier.
— Donc Ravel quitte Delmas. Il crée Orbis dans un bâtiment appartenant à la famille de Marcel. Quelques années plus tard, Orbis remporte un contrat après que Marc Valette a reçu les offres concurrentes. Puis Orbis devient fournisseur régulier. Philippe Valette monte à la finance. Marc monte à la stratégie.
André resta silencieux.
Lucas continua.
— Et onze ans plus tard, quand on commence à regarder les factures, quelqu’un tente de supprimer les vieux dossiers.
Claire croisa les bras.
— Tu veux faire quoi ?
André regarda les documents.
Pendant une seconde, il sembla beaucoup plus âgé.
— Nous devons parler à Jean-Paul Masson.
Claire vérifia ses coordonnées.
— Il vit à Montpellier.
— Appelle-le.
Elle composa un ancien numéro professionnel transféré vers un contact privé.
Personne ne répondit.
Elle essaya un second numéro.
Cette fois, quelqu’un décrocha.
Claire se présenta.
Lucas ne distinguait pas les mots de l’autre côté, seulement une voix masculine hésitante.
Puis Claire regarda André.
— Il dit qu’il ne veut plus parler de Delmas Capital.
André tendit la main pour prendre le téléphone.
— Jean-Paul, c’est André.
Le silence de la pièce amplifia tout.
— Oui, je sais que ça fait longtemps.
Il écouta.
Son expression se durcit.
— Pourquoi tu dis ça ?
Lucas regarda Claire.
Elle n’en savait pas davantage.
André se leva brusquement.
— Jean-Paul, qu’est-ce que Ravel t’a demandé de faire ?
Silence.
Puis le visage d’André changea.
— Quand ?
Il écouta encore.
— Jean-Paul, ne raccroche pas.
La ligne se coupa.
André fixa le téléphone.
— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Claire.
André ne répondit pas immédiatement.
Puis il posa lentement l’appareil.
— Il a dit qu’Orbis n’avait jamais réellement gagné le premier appel d’offres.
Lucas sentit la pièce se contracter.
— Alors comment—
— Parce qu’on lui a demandé de fabriquer les deux offres concurrentes.
Claire pâlit.
— Par qui ?
André regarda le téléphone éteint.
— Il n’a pas voulu me le dire.
Lucas regarda la chronologie.
Puis quelque chose lui revint.
— Vous lui avez demandé ce que Ravel lui avait demandé de faire.
André leva les yeux.
— Oui.
— Donc Masson vous a donné au moins un nom avant de raccrocher.
André resta silencieux.
Puis il prononça les mots qui transformèrent définitivement le dossier.
— Il a dit : “Sébastien ne travaillait pas seul.”