À 13 h 25, Lucas se tenait de nouveau devant Delmas Capital. Cette fois, il faisait sec. Il avait pourtant choisi le même costume, malgré la légère auréole restée sur la manche de sa veste. Sophie lui avait proposé de lui prêter de l’argent pour en acheter une autre. Il avait refusé. Il ne savait pas exactement pourquoi. Peut-être parce qu’il ne voulait rien effacer de ce qui s’était passé lundi.
Mireille l’avait observé remettre les boutons de manchette de son grand-père.
— Tu veux que je repasse encore ta chemise ?
— Elle l’est déjà.
— Je peux la repasser une deuxième fois.
— Maman.
Elle avait souri, puis son expression était redevenue sérieuse.
— Quoi qu’il veuille, écoute avant de répondre.
— Tu penses qu’il va m’offrir quelque chose ?
— Je pense qu’un homme comme lui ne fait probablement pas monter quelqu’un au dernier étage uniquement pour lui offrir un café.
Sophie, adossée à l’évier, avait ajouté :
— Et si on te propose un poste, tu lis le contrat avant de signer.
Lucas avait levé les yeux.
— Je suis diplômé en gestion, Sophie.
— Tu es aussi capable de sacrifier un entretien pour un pneu. Je garde le droit de vérifier certaines choses.
Cette fois, ils avaient ri tous les trois. La tension n’avait pas disparu de l’appartement, ni les dettes, mais quelque chose s’était desserré.
Dans le hall de la tour, Lucas donna son nom. L’agent de sécurité consulta sa liste puis lui remit un badge visiteur différent du précédent.
— Trente-huitième étage.
Lucas regarda l’indication.
— Je vais directement là-haut ?
— Madame Benoît vous attend.
L’ascenseur monta presque sans bruit. À mesure que les chiffres défilaient, Lucas sentit revenir le même trac qu’avant son entretien manqué, mais sous une autre forme. Le problème n’était plus d’impressionner un recruteur. Il était de comprendre ce qu’André Delmas attendait de lui.
Claire Benoît l’accueillit à la sortie. Cinquantaine élégante, lunettes fines, voix identique à celle du téléphone.
— Vous êtes en avance.
— J’ai pris une marge de trente-cinq minutes.
— Monsieur Delmas appréciera probablement l’ironie.
Elle lui indiqua un couloir sobre, loin de l’opulence que Lucas avait imaginée. Pas de marbre tapageur ni de tableaux gigantesques. Des photographies de ports, d’usines, de quartiers urbains et d’équipes occupaient les murs.
Au bout du couloir, André se tenait devant une baie vitrée.
Il ne portait ni le manteau détrempé ni l’expression déconcertée de lundi. Costume gris, chemise claire, aucune cravate. Il se retourna lorsque Lucas entra.
— Monsieur Morel.
Lucas hésita.
— Monsieur Delmas.
André tendit la main.
— Lundi, c’était André.
— Lundi, je ne savais pas que vous pouviez faire licencier la moitié de cet étage avant le déjeuner.
— Je peux vous rassurer : je n’en ai aucune envie aujourd’hui.
Lucas sourit malgré lui.
Sur la grande table de réunion se trouvait sa vieille pochette de cuir.
Il s’arrêta.
— Je croyais l’avoir perdue dans le métro.
— Vous l’avez laissée sur la banquette arrière de ma voiture.
André posa une main dessus.
— Je comptais vous la rendre. Puis je l’ai ouverte.
Lucas regarda le dossier. Certaines feuilles avaient encore gondolé après avoir séché.
— J’imagine que la pluie n’a pas amélioré la présentation.
— Elle n’a pas amélioré le papier. Le contenu, en revanche, n’avait pas besoin d’aide.
Lucas ne sut quoi répondre.
André l’invita à s’asseoir. Il ne commença pas par le pneu. Pendant près de dix minutes, il questionna Lucas sur ses études, son travail temporaire, les nuits à l’entrepôt, le garage de son oncle et surtout l’analyse financière préparée pour l’entretien. Ses questions étaient précises. Pas polies, précises.
— Vous avez écrit que notre scénario de financement sous-estimait la pression sur la trésorerie si deux hypothèses évoluaient simultanément. Pourquoi ?
Lucas ouvrit instinctivement son dossier.
— Parce que les stress tests semblaient isoler les variables. Si le coût du financement monte en même temps que le délai de rotation de certains actifs, l’effet n’est pas simplement cumulatif. Il change la marge de sécurité sur—
Il s’arrêta.
André l’observait avec un léger sourire.
— Vous avez vraiment lu mon dossier.
— En entier.
Lucas s’adossa lentement.
— Pourquoi ?
— Parce que vous avez passé vingt minutes sous une tempête à empêcher ma voiture de me tomber dessus.
— Probablement moins de vingt.
— Je n’ai pas chronométré ma gratitude.
André ouvrit une autre chemise.
— Mais je vais être clair. Votre geste ne suffit pas pour travailler ici.
Lucas sentit une étrange détente.
— Tant mieux.
— Tant mieux ?
— Je n’ai pas envie d’être l’employé qu’on garde parce qu’il a changé le pneu du patron.
André hocha lentement la tête.
— C’est exactement pour cela que j’ai lu votre travail.
Il expliqua qu’après leur séparation, il avait demandé à Claire Benoît de récupérer le dossier d’entretien et de vérifier le parcours de Lucas par les voies ordinaires du recrutement. Aucun passe-droit sur les diplômes, aucune faveur sur les références. Son professeur avait fourni une recommandation solide. Plusieurs exercices techniques du processus préliminaire avaient placé Lucas parmi les meilleurs candidats.
— Vous étiez réellement sélectionnable pour le poste d’analyste, dit André.
— J’étais surtout réellement absent à neuf heures.
— Oui.
Lucas attendit.
André croisa les mains.
— Plus de quarante personnes sont passées devant ma voiture ce matin-là.
Lucas releva les yeux.
— Vous les avez comptées ?
— J’avais beaucoup de temps.
— Personne ne s’est arrêté ?
— Quelques personnes ont ralenti. Un homme m’a indiqué le numéro d’une assistance routière sans quitter son téléphone. Deux personnes m’ont demandé si tout allait bien tout en continuant leur chemin.
André se pencha légèrement.
— Je ne les condamne pas. Ils avaient leur vie. Leurs rendez-vous. Leurs problèmes. Mais vous, vous étiez dans une situation où vous aviez objectivement beaucoup à perdre.
Lucas pensa à Sophie.
— J’ai perdu l’entretien.
— Oui.
André prit une feuille et la poussa vers lui.
— Et non.
Lucas baissa les yeux.
Le document n’était pas une convocation. C’était une notification concernant le recrutement. Le poste d’analyste junior avait été attribué à quelqu’un d’autre.
Son estomac se contracta malgré ce qu’il savait déjà.
— Donc c’est terminé.
— Pour ce poste, oui.
André retira une seconde chemise de la pile.
— Mais ce n’est pas celui dont je voulais vous parler.
Il la fit glisser vers Lucas.
Le premier détail que Lucas remarqua fut le salaire annuel. Il pensa d’abord avoir mal lu. Il relut le nombre. Puis le titre.
Chargé de mission auprès de la présidence.
Lucas releva les yeux.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une proposition.
— Je vois que c’est une proposition. Je veux dire : pourquoi ce poste ?
André expliqua calmement. Deux années auprès de la présidence. Rotation sur plusieurs dossiers stratégiques. Travail avec les équipes d’investissement, de développement et de contrôle. Participation à certaines réunions de direction. Missions confiées directement par André ou Claire Benoît.
Lucas tourna une page.
— Vous voulez que je travaille avec vous ?
— Oui.
— Je n’ai jamais fait ça.
— Je sais.
— Je n’ai même jamais travaillé à plein temps dans une société financière de cette taille.
— Je sais également.
Lucas referma la chemise.
— Alors ça n’a aucun sens.
André ne sembla pas vexé.
— Ça comporte un risque.
— Un risque pour vous. Une catastrophe potentielle pour moi.
— Pourquoi ?
— Parce que si j’échoue comme analyste junior, je suis un débutant qui échoue à un poste de débutant. Si j’échoue dans votre bureau, je suis le garçon du pneu qu’André Delmas a décidé de promouvoir au-dessus de gens qui ont quinze ans d’expérience.
André resta silencieux assez longtemps pour que Lucas comprenne qu’il prenait l’objection au sérieux.
— Vous avez raison.
La réponse déstabilisa Lucas.
— C’est tout ?
— Non. Mais je préfère reconnaître le problème plutôt que vous vendre un conte.
André se leva et marcha jusqu’à la fenêtre.
— Les compétences s’apprennent, monsieur Morel. Pas toutes, pas à la même vitesse, mais elles s’apprennent. Le jugement aussi peut s’affiner. Ce qui m’intéresse, ce sont les moments où une personne doit choisir alors que chaque option lui coûte quelque chose.
Lucas pensa au trottoir, à 8 h 51, à ses trois pas dans la mauvaise direction avant de revenir.
— Je n’ai pas fait un choix particulièrement noble. J’ai failli continuer.
— C’est peut-être ce qui rend votre décision plus intéressante.
André se retourna.
— Je ne cherche pas quelqu’un qui se croit moralement supérieur. Je cherche quelqu’un capable de voir un risque réel, d’admettre qu’il hésite et d’agir quand même.
Lucas posa deux doigts sur le contrat.
Pour la première fois depuis l’appel, l’offre lui parut plus effrayante que miraculeuse.
Et pour la première fois depuis trois jours, il comprit que le problème n’était plus de savoir si la pluie lui avait fermé une porte. Il devait décider s’il était prêt à franchir celle qu’André Delmas venait d’ouvrir à un étage où personne ne s’attendait à le voir.