Lucas quitta le bureau avant dix-sept heures pour la première fois depuis son arrivée chez Delmas Capital.
André avait voulu lui faire envoyer une voiture.
Lucas refusa.
Il ne voulait ni chauffeur devant l’immeuble ni symbole supplémentaire d’une vie qu’il n’avait pas encore eu le temps de comprendre.
Dans le métro, son téléphone vibrait presque sans interruption.
Messages de journalistes.
Demandes de connexion.
Numéros inconnus.
Deux anciens camarades de faculté lui demandaient s’il était “vraiment devenu le bras droit d’un milliardaire”.
Il coupa les notifications.
La brève du Courrier Économique avait déjà été reprise ailleurs.
Aucun article ne l’accusait formellement d’une faute. C’était plus habile.
On posait des questions.
Le recrutement était-il normal ?
André Delmas avait-il récompensé un acte personnel ?
Le jeune homme disposait-il réellement des qualifications nécessaires ?
Pourquoi sa situation familiale avait-elle été évoquée en interne ?
Chaque phrase semblait conçue pour permettre au lecteur de fabriquer lui-même le soupçon.
Quand Lucas poussa la porte de l’appartement, Sophie était debout dans le salon avec son téléphone.
Mireille, elle, épluchait des pommes de terre.
— Maman, arrête.
Elle leva les yeux.
— D’éplucher ?
— Comme si tout était normal.
— Les pommes de terre sont normales.
Sophie souffla.
— Je lui ai dit la même chose.
Mireille posa le couteau.
— Très bien. Tu es rentré. On parle.
Lucas retira sa veste.
— Est-ce que quelqu’un t’a appelée ?
— Deux journalistes.
— Tu as répondu ?
— Non.
— Quelqu’un est venu ici ?
— Non.
Sophie ajouta :
— Mais un homme a appelé la pharmacie pour demander si j’étais ta sœur.
Lucas sentit une nouvelle vague de colère.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
— Que j’étais la reine du Danemark.
Malgré lui, il sourit.
Puis la fatigue reprit le dessus.
— Je suis désolé.
Mireille se redressa.
— Pourquoi ?
— Parce que tout ça arrive à cause de mon travail.
— Non.
— Maman—
— Ton travail n’a pas donné mon numéro à des journalistes.
Lucas se tut.
Elle essuya ses mains.
— Quelqu’un essaie de te faire peur ?
Il pensa aux engagements de confidentialité.
— Je ne peux pas expliquer.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
Lucas regarda sa mère.
— Oui.
Sophie arrêta de plaisanter.
— Sérieusement ?
— Je ne pense pas qu’on soit en danger physique.
— Formulation atroce, dit-elle.
— Je veux dire qu’il s’agit surtout de pression.
Mireille l’observa.
— Pour que tu fasses quoi ?
Lucas resta silencieux.
Elle comprit.
— Pour que tu arrêtes quelque chose.
Il s’assit.
— Probablement.
Sophie croisa les bras.
— Alors arrête.
Lucas releva la tête.
— Quoi ?
— Tu es là depuis une semaine. Tu ne dois rien à Delmas Capital. Tu n’es pas policier. Tu n’es pas procureur. S’ils ont un problème de milliardaires et de vieux contrats, qu’ils paient des gens pour s’en occuper.
— Sophie—
— Je suis sérieuse. Maman se retrouve dans un article parce que tu as pris un travail lundi.
— Une brève.
— Je m’en fiche du format.
Mireille ne disait rien.
Sophie continua.
— Tu voulais un salaire pour nous aider, pas une guerre interne.
Lucas savait qu’elle avait raison sur une partie.
Il avait accepté pour pouvoir respirer financièrement.
Pas pour devenir un élément d’une enquête capable de faire tomber des dirigeants et de salir son nom.
— J’ai pensé à partir, admit-il.
Sophie expira.
— Bien.
Mireille parla enfin.
— Pourquoi ?
Les deux enfants se tournèrent vers elle.
— Pourquoi quoi ? demanda Lucas.
— Pourquoi tu as pensé à partir ?
— Tu viens d’entendre Sophie.
— J’ai entendu.
— Ils parlent de toi dans la presse.
— Et ?
Lucas la regarda, incrédule.
— “Et” ?
Mireille prit la chaise en face de lui.
— Est-ce que ce qu’ils disent sur moi est faux ?
— Ils utilisent le fait que tu fais des ménages pour—
— Je fais des ménages.
— Ce n’est pas le problème.
— Je sais. Mais est-ce que j’en ai honte ?
Lucas s’arrêta.
— Non.
— Alors ce n’est pas ça qui doit décider.
Sophie intervint.
— Maman, ce n’est pas une question de honte. C’est une question de protection.
Mireille acquiesça.
— Oui. Et je veux être protégée d’un vrai danger, pas de gens qui découvrent que je travaille.
Elle regarda Lucas.
— Qu’est-ce que tu as trouvé ?
— Je ne peux pas te le dire.
— Est-ce grave ?
Il hésita.
— Oui.
— Est-ce que des gens risquent de perdre beaucoup si ça sort ?
— Oui.
— Alors ils essaient peut-être de te rappeler ce que toi tu peux perdre.
Lucas ne répondit pas.
Mireille se pencha légèrement.
— Tu sais ce que ton grand-père disait quand quelqu’un essayait de lui vendre une mauvaise pièce ?
Lucas eut un sourire fatigué.
— Qu’un prix élevé ne rend pas la pièce moins cassée.
— Exactement.
Elle posa sa main sur la sienne.
— Ne reste pas pour André Delmas. Ne reste pas pour prouver quelque chose. Mais ne pars pas uniquement parce que quelqu’un a décidé que ta mère était un bon endroit où appuyer.
Sophie secoua la tête.
— C’est très noble jusqu’au moment où ils font pire.
Mireille se tourna vers elle.
— Alors on réévalue quand il y a pire.
— Tu dis ça comme si on discutait d’une fuite d’eau.
— Parce que paniquer ne répare rien.
Lucas les regarda.
Deux femmes qui avaient passé des années à transformer les crises en listes de choses faisables.
Le téléphone de Sophie vibra.
Elle consulta l’écran.
— Il y a du nouveau.
Lucas sentit immédiatement son corps se tendre.
— Quoi ?
Elle lui tendit le téléphone.
Le Courrier Économique venait de publier un article plus long.
Titre : “Le pari personnel d’André Delmas : un recrutement hors normes au sommet du groupe.”
Une photographie de Lucas prise devant le siège accompagnait le texte.
— Ils m’ont suivi ?
— Peut-être juste un photographe devant le bâtiment.
Lucas parcourut l’article.
La première moitié décrivait son recrutement.
Puis une phrase le fit s’arrêter.
“Selon une source interne, M. Morel aurait reçu dès ses premiers jours un accès à des dossiers financiers historiques normalement réservés à des cadres expérimentés.”
Cela n’était pas public.
— Ils savent pour les dossiers historiques.
Sophie le regarda.
— C’est mauvais ?
— Oui.
Plus bas :
“Cette nomination intervient alors que des tensions existeraient entre la présidence et certains dirigeants financiers du groupe.”
Lucas cessa de lire.
Quelqu’un ne cherchait plus seulement à le discréditer.
Quelqu’un préparait l’opinion à l’existence d’un conflit entre André et la finance.
Si l’enquête devenait publique, elle pourrait être présentée comme une purge personnelle orchestrée par André à travers son nouveau protégé.
Son téléphone professionnel sonna.
Claire.
— Lucas, où êtes-vous ?
— Chez moi.
— Vous avez lu ?
— Oui.
— Ne revenez pas ce soir.
— Pourquoi ?
— Marc vient de demander formellement au conseil d’administration l’ouverture d’une revue sur votre recrutement et sur l’utilisation de ressources internes à des fins personnelles par la présidence.
Lucas resta immobile.
— Il attaque André.
— Et vous.
— Sur quelle base ?
— Il affirme qu’André aurait créé votre poste pour mener une enquête parallèle sans mandat.
Lucas regarda Mireille et Sophie.
— C’est presque vrai.
— Non. Une enquête indépendante est maintenant mandatée par le comité d’audit.
— Mais elle ne l’était pas au début.
Silence.
Claire répondit :
— Non.
Lucas comprit la stratégie.
Marc ne pouvait peut-être plus empêcher l’enquête.
Alors il cherchait à faire de son origine un vice.
Une chasse personnelle.
Une opération irrégulière.
Et Lucas, recruté après une rencontre fortuite avec André, était la preuve parfaite à présenter.
— Qu’est-ce qu’Hélène fait ?
— Elle convoque une réunion extraordinaire du comité demain matin.
— Marc y sera ?
— Probablement.
— Philippe ?
— Oui.
Lucas sentit la fatigue disparaître sous l’adrénaline.
— Je dois venir.
— Marianne pense que non.
— Pourquoi ?
— Parce que Marc va essayer de vous transformer en sujet de la réunion au lieu de parler d’Orbis.
Lucas regarda sa mère.
Elle avait entendu assez pour comprendre.
— Je viens.
Claire soupira.
— Lucas—
— S’il raconte mon recrutement alors que je ne suis pas là, il contrôle l’histoire.
— Ce n’est pas un tribunal.
— Justement. Il n’a pas besoin de prouver. Il doit seulement faire douter.
Claire resta silencieuse.
— Je vais parler à Marianne.
Ils raccrochèrent.
Sophie regarda Lucas.
— Tu viens de décider de rester.
Ce n’était pas une question.
Lucas hocha lentement la tête.
Mireille reprit son couteau.
— Bien. Maintenant mange.
— Maman.
— Demain tu vas te battre contre des gens qui ont probablement dormi dans de meilleurs lits que toi. Tu ne le feras pas le ventre vide.
Lucas éclata de rire malgré la tension.
Plus tard, après le dîner, il consulta uniquement les documents qu’il avait le droit d’ouvrir depuis son ordinateur sécurisé.
Son regard retomba sur la chronologie Bellanger.
Quelque chose le dérangeait depuis plusieurs heures.
Marc avait lancé une attaque publique très vite.
Trop vite.
Pour construire un article, contacter un journaliste, fournir des informations RH et préparer une demande au conseil, il fallait anticiper.
Cela signifiait peut-être que Marc savait avant la tentative de suppression d’archives que l’enquête approchait.
Lucas revint au tout premier moment.
Sa première journée.
Marc apparaissant à son bureau.
Son regard sur Orbis.
“Vous avez reçu une occasion exceptionnelle.”
Puis l’avertissement.
Lucas chercha dans les journaux internes accessibles à l’équipe d’enquête.
Qui avait consulté son profil avant son arrivée ?
RH.
Claire.
André.
Sécurité.
Et un accès étonnant la veille de sa prise de poste.
Bureau stratégie.
Lucas agrandit.
Utilisateur : assistant-direction-strat.
Il n’avait pas encore commencé.
Marc savait donc déjà qui il était.
Cela n’expliquait pas tout.
Puis Lucas regarda l’heure de consultation.
22 h 18, le vendredi précédant son arrivée.
Quelques minutes plus tard, une autre recherche avait été effectuée dans les bases fournisseurs.
Mot-clé : Orbis Conseil.
Lucas se redressa.
Le bureau de Marc avait consulté Orbis avant même que Lucas ne découvre les factures.
Il appela Claire.
— J’ai trouvé quelque chose.
— Quoi ?
— Vendredi soir, avant ma prise de poste, quelqu’un du bureau stratégie a consulté mon profil puis recherché Orbis.
Silence.
— Vous êtes sûr de l’ordre ?
— Oui.
— Envoyez la référence à Marianne, pas de capture externe.
Lucas le fit.
Claire reprit.
— Ça change quelque chose.
— Oui.
Marc ne s’était peut-être pas inquiété après avoir vu Lucas examiner Orbis.
Il s’était inquiété avant.
Comme s’il savait déjà pourquoi André avait recruté quelqu’un de nouveau près de lui.
Ou comme si quelqu’un l’avait averti qu’André cherchait précisément une personne extérieure aux alliances existantes.
Lucas regarda le nom du compte.
— Claire.
— Oui ?
— Qui savait avant mon premier jour que j’allais travailler sur des dossiers sensibles ?
— André. Moi.
Elle s’arrêta.
— Et ?
Lucas attendit.
La voix de Claire se fit plus basse.
— Philippe avait reçu la notification RH de ton rattachement direct à la présidence pour la création budgétaire du poste.
Lucas sentit la pièce se refroidir.
— Donc Philippe savait avant que j’arrive.
— Oui.
— Et Marc cherche Orbis juste après.
Personne ne prononça la conclusion.
Elle n’était pas encore une preuve.
Mais elle renforçait une idée de plus en plus difficile à éviter.
Les frères Valette ne réagissaient pas à l’enquête.
Ils surveillaient sa naissance.