PART 25 – Le transfert de quatre millions semble viser la famille Rivière, mais Lucas comprend que Marc utilise encore une fois un nom comme couverture

Marianne Stein posa l’avis de virement au centre de la table.

4 200 000 euros.

Société émettrice : Northbridge Holdings, une structure liée à Caldera Participations.

Banque destinataire : établissement privé au Liechtenstein.

Référence : RIVIERE.

Il n’y avait aucun nom de bénéficiaire visible sur la copie obtenue par leurs conseils. Seulement un identifiant de compte et ce mot.

Isabelle avait été appelée immédiatement.

Elle arriva au siège moins d’une heure plus tard, furieuse avant même de s’asseoir.

— Ma famille n’a rien demandé.

— Personne ne dit le contraire, répondit Marianne.

— Le mot est là.

Isabelle pointa la feuille.

— Et demain il sera dans la presse. “Quatre millions transférés aux Rivière.” Vous savez très bien comment ça va sortir.

Lucas savait qu’elle avait raison.

Après les révélations sur Marianne Rivière et Vermilion, le transfert pouvait être utilisé pour raconter une nouvelle histoire : la famille de Marcel aurait finalement récupéré secrètement des millions issus du système qu’elle prétendait dénoncer.

Une façon parfaite de détruire la crédibilité des carnets.

Claire demanda :

— Avez-vous un compte au Liechtenstein ?

Isabelle la regarda comme si elle venait d’être insultée.

— Non.

— Je dois poser la question.

— Alors je réponds : non.

— Une société au nom Rivière ?

— À ma connaissance, aucune.

Marianne intervint.

— Nous allons le vérifier indépendamment.

Isabelle se tourna vers Lucas.

— C’est encore la même méthode, non ?

— Quoi ?

— Prendre un élément réel et le placer assez près de quelqu’un pour qu’on ne sache plus où s’arrête la vérité.

Lucas regarda la référence bancaire.

Oui.

C’était exactement la méthode.

Un faux courriel envoyé depuis le bureau d’André.

Un trust au nom de Marianne utilisé par d’autres.

Un rendez-vous confirmé au nom de Claire puis supprimé.

Des sociétés utilisant l’adresse de Marcel.

Des apparences suffisamment plausibles pour survivre des années.

— Peut-être que “RIVIERE” ne désigne pas votre famille, dit Lucas.

Isabelle fronça les sourcils.

— Ça désigne quoi d’autre ?

Il n’en savait rien.

Mais il refusa d’accepter la réponse évidente simplement parce qu’elle était évidente.

Marianne demanda à son équipe de rechercher les comptes correspondants auprès des autorités compétentes. La démarche prendrait du temps.

Ravel, de son côté, devait remettre ses archives complètes l’après-midi même.

À 15 h 10, trois valises sécurisées arrivèrent au cabinet externe.

Pas de papier spectaculaire.

Des disques durs.

Des sauvegardes.

Des scans.

Plus de quinze années de documents.

Ravel se présenta lui-même.

Il avait perdu une partie de son calme.

— Marc a accès à certains de ces fichiers, dit-il.

— Lesquels ? demanda Marianne.

— Une copie partielle que je lui ai donnée il y a des années comme assurance mutuelle.

— Pourquoi ?

— Parce que nous ne nous faisions plus confiance.

Lucas eut presque envie de rire devant l’absurdité.

Des hommes qui avaient construit ensemble un système clandestin avaient fini par distribuer les preuves de leur propre implication pour empêcher les autres de les trahir.

— Le transfert de quatre millions, dit Lucas. Vous le connaissez ?

Ravel regarda le document.

Il devint immobile.

— Où avez-vous eu ça ?

— Répondez.

Ravel s’assit.

— Northbridge faisait partie des réserves de Caldera.

— Réserves pour quoi ?

— Pour régler les risques tardifs.

Claire eut un regard glacé.

— Vous aviez donc un fonds destiné à acheter le silence ?

— Parfois à régler des litiges. Parfois à compenser des intermédiaires. Parfois à couvrir des engagements que personne ne voulait reconnaître officiellement.

— Et RIVIERE ?

Ravel regarda encore la référence.

— Je ne connais pas ce compte.

Lucas observa son visage.

— Mais vous connaissez le mot.

Silence.

Marianne le pressa.

— Sébastien.

Il expira.

— “Rivière” était aussi un code.

Isabelle se redressa.

— Bien sûr.

Sa voix tremblait de colère.

— Vous avez utilisé notre nom comme code en plus d’utiliser notre bâtiment et ma mère.

Ravel ne chercha pas à se défendre.

— Au début, Marcel était la personne qui risquait le plus de faire tomber le système.

— Donc son nom désignait quoi ? demanda Lucas.

Ravel répondit :

— Les réserves destinées aux situations où une ancienne preuve pouvait ressortir.

Marianne prit immédiatement note.

— Un fonds de crise.

— Oui.

— Pourquoi son nom ?

— Marc l’avait proposé.

Isabelle détourna les yeux.

Lucas sentit une colère froide.

Même après la mort de Marcel, son nom avait continué à servir de catégorie comptable au système qu’il avait tenté d’exposer.

— Donc le transfert de 4,2 millions peut signifier que Marc déplace une réserve, pas qu’il paie Isabelle.

— Oui.

— Vers qui ?

Ravel secoua la tête.

— Je ne sais pas.

— Réfléchissez.

— Je réfléchis.

Lucas posa devant lui l’identifiant du compte.

Ravel le lut plusieurs fois.

Puis :

— Il manque six chiffres.

Marianne releva la tête.

— Vous pouvez les connaître ?

— Peut-être à partir de mes anciens tableaux.

Il demanda l’accès à une copie de ses propres archives sous supervision.

Après trente minutes, il retrouva un fichier datant de cinq ans.

Northbridge.

Colonnes de comptes.

Réserves.

Bénéficiaires codés.

Un numéro partiellement similaire apparut.

Lucas sentit son pouls accélérer.

— Même banque ?

— Oui, dit Ravel.

— Bénéficiaire ?

Le tableau ne donnait pas de nom.

Seulement une mention :

“L.K. succession — réserve dormant.”

Claire devint pâle.

— Laurent Kessler.

Ravel acquiesça.

— Probablement.

Marianne demanda :

— “Succession” signifie quoi ?

— Après sa maladie, Laurent voulait que certains actifs soient déplacés vers une structure protégeant sa famille si le système s’effondrait.

— Il a une famille ? demanda Lucas.

Claire répondit.

— Une épouse. Deux fils.

Marianne ferma immédiatement le document.

— Personne ne contacte la famille sans cadre juridique.

Lucas comprit la prudence.

La famille Kessler pouvait être innocente.

Elle pouvait aussi posséder quelque chose que Marc cherchait désespérément.

Ravel continua à chercher.

Un second tableau apparut.

Cette fois, la mention était plus claire.

“LK vault / River reserve.”

— Vault, répéta Lucas. Coffre.

— Ou dépôt sécurisé, dit Claire.

— Où ?

Ravel ne savait pas.

Mais une adresse apparaissait dans une cellule cachée.

Pas en Suisse.

Pas au Liechtenstein.

En France.

Une société de stockage patrimonial près de Fontainebleau.

Marianne appela immédiatement ses conseils.

Le compte au Liechtenstein n’avait pas encore confirmé son bénéficiaire, mais il venait d’être soumis à une demande de blocage.

Trop tard.

À 16 h 52, les fonds avaient été redirigés.

— Vers où ? demanda Lucas.

— Une seconde banque.

— Pays ?

Marianne consulta le message.

— Luxembourg.

Ravel ferma les yeux.

— Il est en mouvement.

— Marc ?

— Ou quelqu’un qui contrôle ses instructions.

Claire regarda Lucas.

— Son téléphone est toujours éteint.

À 17 h 30, la police économique fut officiellement informée du transfert suspect, des archives et de la disparition de Marc.

À partir de cet instant, l’enquête interne changea de nature.

Certaines décisions ne leur appartenaient plus.

André en fut averti.

Il resta silencieux puis demanda :

— Est-ce qu’ils vont arrêter Philippe ?

Marianne répondit :

— Je ne peux pas le savoir.

Philippe avait obtenu son propre avocat.

Il refusait désormais tout échange volontaire.

Mais son passeport avait été signalé dans le cadre des vérifications.

À 18 h 11, Isabelle reçut un appel inconnu.

Elle regarda Lucas avant de décrocher.

— Oui ?

Personne ne parla.

Puis son visage changea.

— Qui êtes-vous ?

Elle écouta.

— Non.

Lucas se leva.

— Isabelle ?

Elle leva la main.

— Comment avez-vous ce numéro ?

Silence.

Puis la ligne se coupa.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Claire.

Isabelle regarda son téléphone.

— Une voix d’homme.

— Marc ?

— Je ne sais pas.

— Qu’a-t-il dit ?

Elle prit une inspiration.

— “Votre père avait raison sur une chose : certaines dettes deviennent plus dangereuses quand on essaie enfin de les payer.”

Lucas sentit la phrase s’enfoncer.

Puis Isabelle ajouta :

— Il m’a donné une adresse.

— Où ?

— Fontainebleau.

La même ville que le dépôt sécurisé lié à Laurent Kessler.

Marianne secoua immédiatement la tête.

— Personne n’y va.

Isabelle eut un rire incrédule.

— Vous pensez vraiment que je vais rester ici ?

— Oui.

— Si quelqu’un utilise encore mon père—

— Justement. C’est peut-être un piège.

Lucas regarda l’adresse.

Pas exactement celle du centre de stockage.

Une petite route industrielle située à moins de deux kilomètres.

Ravel la reconnut.

— J’y suis déjà allé.

Tous se tournèrent.

— Quand ? demanda Marianne.

— Une fois avec Laurent.

— Pourquoi ?

Ravel regarda la feuille.

— Il y avait un local où il conservait des sauvegardes hors site avant que nous passions au cloud.

Lucas sentit l’histoire se refermer.

— Des sauvegardes de quoi ?

Ravel répondit :

— De tout.

Marianne appela les enquêteurs.

Le site serait sécurisé par les autorités.

Personne du groupe ne devait s’y rendre.

À 20 h 03, une première équipe arriva.

Le local était vide.

Pas de Marc.

Pas de voiture.

Mais à l’intérieur, plusieurs armoires avaient été forcées récemment.

Et au milieu du sol, bien visible, se trouvait une boîte métallique ouverte.

Vide.

Une seule feuille avait été laissée.

Une photocopie de la première page du dossier Bellanger.

Au dos, écrit à la main :

“Vous regardez encore au mauvais endroit.”

Lucas relut la phrase.

Il sentit quelque chose lui échapper.

Fontainebleau.

Le transfert.

La réserve Kessler.

La disparition de Marc.

Tout les poussait dans la même direction.

Trop proprement.

— Il veut qu’on le cherche ici, murmura-t-il.

Claire le regarda.

— Qui ?

— Marc.

— Peut-être.

Lucas secoua la tête.

— Non. Il veut qu’on pense qu’il fuit avec l’argent.

— C’est ce qu’il fait peut-être.

— Alors pourquoi laisser une note ?

Ravel répondit à sa place.

— Parce que Marc n’a jamais supporté qu’on pense qu’il avait peur.

Lucas regarda la photocopie.

Puis il repensa au virement de 4,2 millions.

Référence RIVIERE.

Pas un paiement à la famille.

Une réserve de crise.

Et si cette réserve ne servait pas à la fuite ?

— Sébastien, demanda Lucas, quand vous disiez “régler un risque tardif”, ça pouvait vouloir dire payer quelqu’un pour disparaître ?

Ravel devint très silencieux.

Marianne se redressa.

— Répondez.

— Oui.

— Un témoin ?

— Oui.

— Ou acheter des preuves ?

— Oui.

Lucas sentit son ventre se nouer.

— Alors Marc ne retire peut-être pas quatre millions pour lui.

Il regarda Ravel.

— Il essaie peut-être d’acheter quelque chose avant nous.

Ravel baissa les yeux.

— Ou quelqu’un.

— Qui possède encore une preuve que nous n’avons pas ?

Ils pensèrent tous à la même personne.

Philippe.

Mais Philippe était surveillé.

Lucas secoua lentement la tête.

— Non.

Quelqu’un d’autre connaissait l’architecture du système.

Quelqu’un dont ils n’avaient encore entendu la voix qu’à travers les souvenirs des autres.

La famille de Laurent Kessler.

Et si l’un d’eux détenait les sauvegardes que leur père avait protégées, Marc pouvait avoir besoin de les récupérer avant que la police ne comprenne leur valeur.

Le téléphone de Claire vibra.

Message du service juridique.

L’épouse de Laurent Kessler venait de signaler qu’un de ses fils, Mathieu, ne répondait plus depuis le matin.

Et son appartement était vide.


Click here to continue reading: PART 26: La disparition du fils de Kessler relie Marc aux dernières sauvegardes du système, tandis que Philippe choisit enfin entre son frère et sa propre survie

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *