Pendant quelques secondes, personne ne parla.
Lucas regarda les feuilles posées devant eux. Moins d’une heure auparavant, elles représentaient une anomalie intéressante. À présent, une demande de suppression changeait leur nature.
— Est-ce normal de supprimer ces dossiers ? demanda-t-il.
Claire répondit :
— Nous avons une politique d’archivage. Certaines pièces anciennes peuvent être purgées à échéance.
— Et celles-ci sont à échéance ?
— Pas toutes.
André prit son téléphone.
— La demande regroupe plusieurs catégories sous une opération de nettoyage administratif.
— Donc quelqu’un peut prétendre que c’est routinier, dit Lucas.
— Exactement.
— Mais le timing ne l’est pas.
André ne répondit pas.
Il appela le directeur informatique.
— Antoine, c’est André. Je veux un gel de conservation immédiat sur tous les documents liés aux fournisseurs stratégiques et conseils externes des cinq dernières années.
Il écouta.
— Non, pas uniquement Orbis. Tous.
Lucas comprit la manœuvre. S’ils bloquaient uniquement Orbis, ils révélaient leur cible.
André poursuivit :
— Motif : revue documentaire présidence. Aucun effacement avant nouvel ordre. Tu confirmes par écrit à Claire.
Il raccrocha.
— Combien de temps avant que le gel soit actif ? demanda Lucas.
— Quelques minutes.
Claire consulta son ordinateur.
— Si certaines suppressions ont déjà été exécutées, les sauvegardes devraient rester accessibles.
— “Devraient” ? répéta Lucas.
— Aucun système n’est magique.
André se leva.
— Lucas, rentrez chez vous.
Lucas le regarda comme s’il n’avait pas entendu correctement.
— Maintenant ?
— Oui.
— Des dossiers risquent de disparaître.
— Ils sont en cours de gel. Claire et moi gérons la suite.
— C’est moi qui ai trouvé—
— Justement.
Le ton d’André devint plus ferme.
— À partir de maintenant, vous êtes trop visible sur ce sujet.
Lucas sentit une irritation monter.
— Vous m’avez engagé pour regarder.
— Et vous avez regardé. Maintenant, je vous demande de savoir quand vous éloigner.
— Parce que je suis débutant ?
— Parce que si quelqu’un surveille qui consulte ces dossiers, votre nom ressortira.
Lucas réfléchit.
— Il ressort déjà.
André ne répondit pas.
Cela suffisait.
Lucas ramassa son carnet.
— Est-ce que je continue demain ?
— Vous venez normalement. Vous travaillez sur vos missions normales. Pas un mot sur Orbis.
— Et si Valette me parle ?
— Vous êtes poli.
— Et s’il me demande directement ce que j’ai trouvé ?
André le regarda.
— Vous ne mentez pas.
— Vous m’avez dit exactement la même chose sur le pneu.
— J’essaie d’être cohérent.
— Ça va devenir difficile.
— Bienvenue en entreprise.
Lucas quitta le trente-huitième étage avec une sensation désagréable entre les omoplates.
Dans l’ascenseur, il remarqua Marc Valette au dernier moment. L’homme entra au trente-deuxième étage.
Ils se retrouvèrent seuls.
— Longue journée ? demanda Valette.
— Première semaine.
— Les premières sont toujours longues.
Lucas observa les portes fermées.
— Et vous ?
— Réunion budgétaire.
Valette regarda son badge.
— André vous utilise déjà sur des dossiers importants ?
Question ordinaire. Peut-être.
— J’essaie surtout de comprendre où sont les machines à café.
Valette rit.
— Bonne réponse.
L’ascenseur descendit encore deux étages.
— Vous savez, Morel, dit-il, André aime tester les gens.
Lucas tourna légèrement la tête.
— Il m’a semblé le comprendre.
— Il donne parfois beaucoup de responsabilités très vite. Certains prennent ça pour de la confiance.
— Et ce n’en est pas ?
Valette ajusta sa manche.
— Avec André, la confiance et le test sont souvent la même chose.
Les portes s’ouvrirent au rez-de-chaussée.
Valette sortit puis se retourna.
— Ne laissez pas son intérêt vous pousser à prendre des risques inutiles.
Lucas sentit la phrase descendre lentement en lui.
— Merci du conseil.
Il partit sans regarder derrière lui.
Dans le métro, il résista à l’envie d’envoyer un message à André. Rien de concret ne s’était produit. Valette pouvait simplement essayer d’impressionner un nouveau salarié.
Pourtant, Lucas entendait encore : “des risques inutiles”.
À la maison, Mireille avait préparé un gratin suffisamment grand pour nourrir six personnes alors qu’ils n’étaient que trois. Sophie était venue dîner après son service.
— Alors, monsieur le chargé de mission ? demanda-t-elle. Tu as sauvé l’économie française aujourd’hui ?
— Pas encore.
— Décevant.
Mireille posa le plat.
— Laisse-le manger avant de l’interroger.
Lucas s’assit.
Il avait signé plusieurs engagements de confidentialité. Il ne pouvait pas leur raconter Orbis, les Valette ou les dossiers menacés de suppression.
Sophie le regarda deux secondes.
— Quelque chose ne va pas.
— Je suis fatigué.
— Tu as la tête que tu avais quand papa avait cassé la voiture et que tu avais essayé de cacher la portière dans le garage.
Mireille s’arrêta.
— Vous aviez fait quoi ?
Lucas lança à Sophie un regard meurtrier.
— J’avais quatorze ans.
— Donc c’était vous deux, dit Mireille.
— On avait réparé.
— Avec du ruban adhésif.
— Temporairement.
Pour la première fois de la journée, Lucas rit réellement.
Mais plus tard, dans sa chambre, il resta assis devant son bureau sans ouvrir son ordinateur.
Le salaire allait bientôt arriver. Les charges seraient payées. Toute la raison concrète pour laquelle il avait voulu entrer chez Delmas Capital commençait déjà à se résoudre.
Et pourtant, il avait l’impression d’avoir posé le pied dans quelque chose de beaucoup plus dangereux que la pauvreté qu’il connaissait.
Son téléphone professionnel vibra à 22 h 14.
Message de Claire.
“Gel confirmé. Demain, 7 h 15.”
Rien d’autre.
Le lendemain, Lucas arriva à 7 h 08.
Claire l’attendait devant son bureau.
— André est avec l’informatique.
— Des documents ont été supprimés ?
— Oui.
Le mot lui tomba dans l’estomac.
— Combien ?
— Nous ne savons pas encore.
Ils entrèrent dans une petite salle de réunion sécurisée.
Sur l’écran, plusieurs lignes apparaissaient en rouge.
Claire expliqua que le gel avait stoppé la suppression centrale, mais qu’une série de fichiers avait été retirée quelques minutes avant son activation.
— On peut les récupérer ?
— Certains, oui.
— Certains ?
— Des archives locales ont également été touchées.
Lucas parcourut la liste.
Plusieurs dossiers correspondaient précisément aux années où Orbis avait commencé à travailler avec le groupe.
— Qui avait l’accès ?
— Trop de monde.
André entra.
— Les sauvegardes serveur devraient nous rendre la majorité des fichiers.
— Majorité, répéta Lucas.
André s’assit.
— Il nous manque au moins un dossier.
— Lequel ?
Claire ouvrit une ligne.
Mission Orbis numéro OC-1734.
Montant : 49 700 euros.
Entité : Delmas Infrastructures Méditerranée.
Lucas regarda la date.
Quatre ans plus tôt.
— Qu’est-ce qu’elle avait de spécial ?
— Nous ne savons pas encore, dit Claire.
— Alors pourquoi quelqu’un l’aurait supprimée ?
— C’est précisément la question.
Lucas chercha dans les éléments restants.
Le bon de commande avait disparu. La facture aussi. Les livrables aussi.
Mais une ligne comptable demeurait dans le grand livre.
— Il reste le paiement.
— Oui.
— Et le compte destinataire ?
Claire ouvrit les détails.
Le paiement avait été effectué sur un compte bancaire différent de celui utilisé par Orbis aujourd’hui.
Lucas se pencha.
— Vous pouvez retracer le titulaire ?
— Pas depuis ici, répondit André. Mais nous pouvons demander les archives bancaires.
Lucas continua à examiner la ligne.
Une référence de pièce figurait encore dans le champ commentaire.
— Qu’est-ce que ça ?
Claire regarda.
— Référence de contrat.
— Le contrat existe ailleurs ?
Elle effectua une recherche.
Aucun résultat.
Lucas réfléchit.
— Si quelqu’un supprime un dossier fournisseur, il pense aux factures, aux contrats et aux livrables. Pas forcément aux pièces jointes envoyées par courriel.
Claire se tourna vers lui.
— Les boîtes mail de quatre ans ne sont pas toutes conservées.
— Celles des cadres ?
— Certaines.
André comprit avant elle.
— Qui avait validé la mission ?
Claire consulta une ancienne liste.
— Directeur de la filiale : Jean-Paul Masson.
— Toujours dans le groupe ?
— Retraité il y a deux ans.
— Sa boîte a été archivée ?
Claire commença à taper.
Quelques secondes plus tard, son expression changea.
— Oui.
Lucas sentit son cœur accélérer.
— Cherchez la référence OC-1734.
Claire lança la recherche.
Trois résultats.
Le premier était une invitation à une réunion.
Le second, une confirmation de paiement.
Le troisième portait pour objet : “Contrat signé – à conserver”.
Claire ouvrit le message.
Une pièce jointe PDF apparaissait.
Personne ne parla.
Elle cliqua.
Le contrat s’ouvrit.
Orbis Conseil était bien mentionné comme prestataire.
49 700 euros.
Mission d’accompagnement stratégique.
Lucas parcourut la signature.
Jean-Paul Masson pour Delmas.
Et pour Orbis, une signature illisible au-dessus d’un nom imprimé.
Sébastien Ravel.
— Vous connaissez ? demanda Lucas.
Claire secoua la tête.
André, lui, ne disait rien.
Lucas se tourna.
— Vous le connaissez.
André prit une lente inspiration.
— Oui.
— Qui est-ce ?
André fixa le nom.
— Il a travaillé ici.
— Quand ?
— Il y a longtemps.
Claire semblait aussi surprise que Lucas.
— André ?
André referma presque l’ordinateur, puis s’arrêta.
— Sébastien Ravel était mon directeur financier avant Philippe Valette.
Lucas regarda le contrat.
— Et pourquoi est-il parti ?
André ne répondit pas immédiatement.
Puis il dit :
— Parce que j’ai découvert qu’il m’avait menti sur une opération importante.
Le silence devint glacial.
— Vous l’avez licencié ? demanda Lucas.
— Oui.
— Et ensuite il a créé Orbis ?
— Apparemment.
Claire vérifia les dates.
— Orbis a été enregistrée huit mois après son départ.
Lucas pensa au contrôle, aux Valette, aux factures fractionnées.
— Est-ce que Marc Valette travaillait déjà ici avec Ravel ?
André ferma les yeux une seconde.
— Oui.
— Et Philippe ?
— Oui.
Lucas sentit la structure se former devant lui sans encore savoir ce qu’elle signifiait.
Un ancien directeur financier licencié.
Une société de conseil créée peu après.
Des millions de prestations réparties entre plusieurs filiales.
Des validations liées à deux frères occupant des fonctions clés.
Un fils dont le travail interne semblait être revendu au groupe par le prestataire.
Et quelqu’un qui avait commencé à supprimer des archives au moment précis où Lucas examinait les paiements.
Claire agrandit la dernière page du contrat.
— Attendez.
Elle pointa une ligne minuscule dans les coordonnées du prestataire.
Adresse de correspondance initiale.
Lucas la lut.
Il ne la reconnut pas.
André, lui, se leva brusquement.
— Impossible.
— Quoi ? demanda Lucas.
André se pencha vers l’écran.
L’adresse était celle d’un ancien entrepôt situé à Aubervilliers.
Claire regarda André.
— Tu connais cet endroit ?
Son visage avait perdu toute couleur.
— Oui.
Lucas attendit.
André fixa encore l’adresse avant de répondre.
— C’était le premier dépôt de Marcel Rivière.
Lucas sentit tout ce qu’il croyait comprendre basculer.
L’homme dont André parlait comme de celui qui avait rendu possible sa carrière, l’homme dont la photographie était encore dans son bureau, venait soudain d’apparaître au centre d’un dossier suspect vieux de plusieurs années.
Et André Delmas, pour la première fois depuis que Lucas le connaissait, semblait sincèrement avoir peur de ce qu’ils allaient découvrir ensuite.