PART 12 – Tandis que les frères Valette commencent à bouger, Lucas découvre une trace qui pourrait relier directement l’argent d’Orbis à l’accord secret autour de Bellanger

À 14 h 13, Claire demanda à l’informatique de bloquer la réinitialisation sans la refuser officiellement.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Lucas.

— La requête restera “en traitement”. Philippe ne saura pas immédiatement qu’elle a été stoppée.

André regardait toujours l’écran.

— Pourquoi voudrait-il récupérer les accès de Ravel ?

Lucas réfléchit.

— Peut-être pour consulter ses archives.

— Ou pour les modifier, dit Claire.

— C’est possible ?

— Pas les sauvegardes sécurisées. Mais certaines boîtes historiques ont encore des espaces secondaires liés aux anciens comptes.

André appela le responsable informatique.

— Antoine, je veux une image complète des archives Ravel, sans aucune modification visible pour les utilisateurs. Maintenant.

Il écouta.

— Et aucun accès du bureau finance sans mon autorisation.

Il raccrocha.

— Combien de temps avant que Philippe comprenne ?

Claire haussa légèrement les épaules.

— Quelques heures. Peut-être moins.

Lucas regarda les documents Bellanger.

— Alors on a une fenêtre.

— Pour quoi ? demanda André.

— Trouver quelque chose qu’ils ne savent pas encore qu’on peut trouver.

André le fixa quelques secondes.

— Très bien.

Ils divisèrent les recherches.

Claire se concentra sur les archives Ravel.

André sur les dossiers officiels de Bellanger.

Lucas reprit les paiements Orbis.

Il chercha non pas les montants eux-mêmes, mais ce qu’ils avaient financé après leur sortie du groupe.

Cela exigeait de suivre des sociétés intermédiaires dont les noms ne signifiaient rien.

Certaines pistes s’arrêtaient immédiatement.

D’autres conduisaient à des comptes clos.

Une série de paiements, cependant, passa par une petite société française appelée Lumen Conseil.

— Claire.

Elle leva les yeux.

— Lumen vous dit quelque chose ?

— Non.

Lucas ouvrit les anciens registres disponibles.

Lumen Conseil avait été créée six mois avant l’acquisition Bellanger et dissoute dix-huit mois après.

— Société temporaire.

— Activité ?

— Conseil en relations publiques.

Claire se rapprocha.

— Dirigeant ?

Lucas ouvrit l’extrait.

Nom : Thomas Roussel.

Ils se regardèrent.

— Parent de Jérôme ? demanda Claire.

Lucas chercha.

Thomas Roussel était son neveu.

André s’approcha.

— Vous êtes sûr ?

— Même adresse familiale dans un ancien acte.

Le silence devint lourd.

Lucas construisit une chronologie.

Orbis recevait des paiements de Delmas.

Orbis payait Lumen.

Lumen appartenait au neveu de l’actionnaire qui bloquait l’acquisition.

Quelques jours avant l’accord final, Marc Valette rencontrait Jérôme Roussel.

— Combien Lumen a reçu ? demanda André.

Lucas additionna.

— Environ 410 000 euros sur huit mois.

André s’assit.

— Et combien de Delmas vers Orbis sur Bellanger ?

— Environ 600 000.

Claire murmura :

— Ça ressemble à une commission.

— Ou à un pot-de-vin, répondit Lucas.

André leva les yeux.

— On ne prononce pas ce mot sans preuve.

Lucas soutint son regard.

— D’accord. Alors appelons ça un paiement inexplicable au neveu de l’homme qui refusait de vendre.

André ne répondit pas.

Ils ouvrirent les factures Lumen.

Intitulés : conseil d’influence, veille réglementaire, relations institutionnelles.

Aucun livrable attaché.

— C’est pire que je pensais, dit Claire.

Lucas trouva ensuite une correspondance bancaire.

Les virements Orbis vers Lumen avaient commencé trois semaines avant le closing.

Le plus important avait été effectué deux jours après.

— Combien ?

— 180 000 euros.

André posa les mains sur la table.

— Vous avez trouvé le montant total vers Roussel ?

— Pas vers Jérôme directement.

— Vers son neveu.

— Oui.

Claire réfléchit.

— Ce n’est pas suffisant pour prouver que Jérôme en a bénéficié.

— Mais suffisant pour déclencher une enquête officielle, dit Lucas.

Cette fois, André ne contesta pas.

Il se leva.

— Claire, appelle notre conseil juridique externe. Pas l’équipe habituelle.

— Pourquoi pas l’équipe habituelle ?

— Parce que Philippe les connaît trop bien.

Elle acquiesça.

— Et le comité d’audit ?

André resta silencieux une seconde.

— Pas encore tout le comité. La présidente uniquement.

Lucas comprit l’importance du moment.

Ils quittaient la zone de l’enquête discrète.

À partir de maintenant, des tiers indépendants seraient impliqués.

Claire partit téléphoner.

André resta seul avec Lucas.

— Vous aviez raison.

Lucas ne répondit pas immédiatement.

— À propos de quoi ?

— De Bellanger. J’avais déjà décidé que Masson devait se tromper.

— Vous aviez une raison émotionnelle.

— Ce n’est pas une excuse.

Lucas regarda les documents.

— Non.

André eut un léger sourire sans joie.

— Vous êtes décidément très peu doué pour rassurer votre patron.

— Je pensais que ce n’était pas dans ma fiche de poste.

— Heureusement.

Ils furent interrompus par l’arrivée de Claire.

— Le cabinet externe peut envoyer deux associés à dix-sept heures. La présidente du comité d’audit sera là à dix-huit.

— Bien.

Claire hésita.

— Il y a autre chose.

Elle posa une feuille imprimée.

— L’informatique a récupéré une partie des archives personnelles de Ravel.

Lucas reconnut immédiatement le format d’un ancien courriel.

Destinataire : Marc Valette.

Date : douze ans plus tôt.

Objet : “JR final”.

Le message était très court.

“Il demande une garantie additionnelle pour la famille. T.R. peut recevoir via Lumen. Comme convenu, aucune référence à Bellanger dans les libellés. P. assurera le traitement.”

Personne ne parla.

Lucas relut.

T.R.

Thomas Roussel.

Lumen.

P.

Philippe.

André se leva si brutalement que sa chaise recula.

— C’est lui.

Claire parla très doucement.

— Ça ressemble fortement à Philippe.

— “P. assurera le traitement.” Qui d’autre ?

— On doit quand même vérifier.

André marcha jusqu’à la fenêtre.

Lucas continua de lire.

— Il dit “comme convenu”.

— Oui.

— Donc Marc était au courant.

Claire acquiesça.

— Presque certainement.

Lucas chercha la réponse de Marc.

Elle était archivée sous le message.

“Compris. Ne rien faire passer avant accord oral.”

Le cœur de Lucas accéléra.

— Voilà.

André se retourna.

— Imprime tout.

Claire le fit.

Lucas observa les pages sortir.

Deux dirigeants actuels du groupe semblaient désormais reliés directement à une structure utilisée pour rémunérer le proche d’un actionnaire au moment d’une acquisition.

Mais un détail continuait de le déranger.

— Pourquoi Masson avait-il ces courriels ?

Claire répondit :

— Peut-être parce que Ravel les lui avait transférés.

— Pourquoi ferait-il ça ?

— Pour se protéger.

Lucas hocha lentement la tête.

Il connaissait déjà la logique.

Quand plusieurs personnes participent à une opération douteuse, chacun conserve parfois de quoi prouver que les autres savaient.

— Est-ce qu’il y a d’autres destinataires cachés ? demanda-t-il.

Claire vérifia les en-têtes complets.

— Copie cachée…

Elle s’arrêta.

André se rapprocha.

— À qui ?

Claire lut l’adresse.

Son visage devint incompréhensible.

— Ce n’est pas possible.

Lucas sentit son estomac se nouer.

— Qui ?

Claire tourna l’écran vers André.

Une ancienne adresse de Delmas Capital apparaissait dans le champ CCI.

Elle appartenait au bureau du président.

André pâlit.

— Je n’ai jamais reçu ça.

Lucas regarda l’adresse.

— C’était votre boîte ?

— Celle de mon secrétariat exécutif à l’époque.

— Qui y avait accès ?

André ferma les yeux.

— Plusieurs personnes.

Claire commença à réfléchir à voix haute.

— Toi. Ton assistante. Certaines délégations techniques. Peut-être Sébastien à l’époque selon les droits…

— Je n’ai jamais vu ce message.

— Je te crois.

Lucas ne dit rien.

André le remarqua.

— Vous ne me croyez pas ?

Lucas choisit ses mots.

— Je crois que vous pensez ne jamais l’avoir vu.

Le visage d’André se durcit.

— Ce n’est pas la même chose.

— Non.

— Vous pensez que j’ai oublié un courriel concernant un paiement secret sur Bellanger ?

— Je pense qu’il y a douze ans entre ce message et aujourd’hui. Et je pense qu’on ne sait pas encore qui lisait cette boîte.

Claire intervint.

— Il a raison. On vérifie les journaux d’accès historiques si on les a.

André se rassit lentement.

Pour la première fois, Lucas vit quelque chose qu’il n’avait encore jamais aperçu chez lui : le doute sur sa propre mémoire.

— Si quelqu’un a mis mon bureau en copie pour se couvrir…

— Alors c’est très grave, dit Claire.

— Et si j’ai reçu un message que je n’ai pas compris à l’époque ?

Personne ne répondit.

André fixa le courriel.

— “Garantie additionnelle pour la famille.” Si j’avais lu ça dans ce contexte…

— Peut-être que le contexte n’était pas clair, dit Claire.

André secoua la tête.

— Arrête de me protéger.

Elle resta silencieuse.

Lucas regarda l’heure.

Le cabinet externe arriverait bientôt.

— On doit retracer cette boîte.

Claire acquiesça.

L’informatique lança la recherche.

Les archives de douze ans étaient incomplètes, mais une partie des journaux existait encore.

Ils découvrirent que l’adresse du bureau présidentiel était une boîte partagée.

Quatre personnes avaient alors des droits complets.

André.

Son assistante exécutive de l’époque.

Sébastien Ravel.

Et une quatrième personne.

Lucas lut le nom.

Marc Valette.

Il releva lentement les yeux.

— Pourquoi Marc avait-il accès à votre boîte ?

André semblait stupéfait.

— Il ne devait pas.

Claire parcourut les anciens droits.

— C’était une délégation temporaire pendant ton hospitalisation.

— Quelle hospitalisation ?

— Ton accident de ski. Trois semaines en janvier.

André se souvenait.

— Mais Bellanger était en septembre.

Claire vérifia.

— Les droits n’ont jamais été retirés.

Le silence qui suivit changea encore leur compréhension.

Marc avait conservé pendant huit mois un accès complet au bureau électronique d’André sans que personne ne s’en aperçoive.

Lucas regarda le courriel.

— Il pouvait recevoir un message en copie cachée et l’archiver sans que vous le voyiez.

Claire acquiesça.

— Oui.

— Il pouvait aussi envoyer depuis la boîte ?

— Avec ces droits, oui.

André se leva.

— Vérifiez tout ce qui a été envoyé depuis mon adresse pendant cette période.

Claire tapa rapidement.

Des milliers de messages.

Ils filtrèrent par Bellanger.

Puis Orbis.

Puis Roussel.

Un seul résultat apparut.

Objet : “Validation”.

Expéditeur : bureau du président.

Destinataire : Marc Valette.

Date : lendemain de la rencontre de Lyon.

Corps du message :

“Faites le nécessaire. Je ne veux pas connaître le détail tant que l’opération se conclut.”

André recula.

— Je n’ai jamais écrit ça.

Claire vérifia les métadonnées.

— Le message a bien été envoyé depuis ta boîte.

— Je n’ai jamais écrit ça.

Lucas sentit tout le dossier basculer.

Si le courriel était authentique et interprété sans contexte, il pouvait donner l’impression qu’André avait lui-même autorisé le mécanisme.

— On peut savoir quel utilisateur l’a envoyé ? demanda-t-il.

Claire lança la vérification.

Les journaux étaient partiels.

Mais un identifiant apparaissait.

Pas celui d’André.

Pas celui de son assistante.

Marc Valette.

Personne ne parla pendant plusieurs secondes.

Puis André dit :

— Il utilisait mon nom.

Claire fixa l’écran.

— Apparemment.

Lucas regarda le message fabriqué douze ans plus tôt.

Ce n’était plus seulement une fraude cachée dans les angles morts d’un empire.

Quelqu’un avait prévu, dès le début, que si le système était découvert un jour, la trace remonterait jusqu’au bureau d’André Delmas lui-même.

Et pour la première fois, Lucas comprit que les Valette n’avaient peut-être jamais simplement profité de leur proximité avec le président.

Ils avaient construit une protection assez solide pour pouvoir l’entraîner avec eux si tout s’effondrait.


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