PART 16 – Lors du comité extraordinaire, Marc tente de faire tomber Lucas, mais une preuve inattendue transforme l’accusation de favoritisme en piège pour les Valette

La réunion du comité d’audit commença à 8 h 03.

Lucas n’était officiellement invité que pour une partie.

Marianne Stein avait insisté pour qu’il attende d’abord dans une salle voisine.

— Marc veut que vous soyez le centre du problème, lui avait-elle expliqué. Nous allons commencer sans lui offrir ça.

Autour de la grande table se trouvaient Hélène Roux, deux autres membres indépendants du comité, André, Claire, Marianne, Karim Bensaïd, Philippe Valette et Marc.

Lucas regardait une retransmission interne avec le son mais sans possibilité d’intervenir.

Le visage de Marc était calme.

Philippe semblait fatigué mais maîtrisé.

Hélène ouvrit la réunion.

— Nous avons deux sujets. Le premier concerne une enquête de conformité placée hier sous l’autorité indépendante du comité. Le second concerne les préoccupations formulées par monsieur Marc Valette sur les conditions de recrutement de Lucas Morel.

Marc intervint aussitôt.

— Les deux sujets sont liés.

Marianne ne réagit pas.

Hélène répondit.

— C’est ce que vous allez devoir démontrer.

Marc ouvrit un dossier.

— Monsieur Morel a été recruté directement par André après une rencontre personnelle. Aucun processus concurrentiel pour le poste actuel. Il a obtenu un niveau d’accès disproportionné à son expérience. Quelques heures après son arrivée, il examinait des prestataires historiques liés à des décisions stratégiques anciennes.

Philippe ajouta :

— Et ce travail n’avait fait l’objet d’aucun mandat du conseil.

André voulut parler.

Marianne posa discrètement une main sur son avant-bras.

Hélène demanda à Marc :

— Votre conclusion ?

— André a utilisé une embauche personnelle pour contourner les fonctions normales d’audit et chercher des éléments contre certains dirigeants.

Lucas sentit la précision de l’attaque.

Elle était meilleure que la presse.

Plus dangereuse aussi parce qu’elle contenait assez de vérité factuelle pour sembler crédible.

Un membre du comité demanda :

— Pourquoi André ferait-il cela ?

Marc hésita juste assez.

— Je ne souhaite pas spéculer sur ses motivations.

Lucas murmura devant son écran.

— Bien sûr.

Hélène regarda Philippe.

— Vous partagez cette préoccupation ?

— Oui.

— Quand avez-vous appris que monsieur Morel examinait Orbis ?

Philippe répondit sans difficulté.

— Après que Marc l’a vu travailler sur ces dossiers.

— Quel jour ?

— Lundi soir, je crois.

Lucas se redressa.

C’était faux.

Le journal de recherche montrait une consultation d’Orbis depuis le bureau stratégie le vendredi précédent.

Hélène continua.

— Marc ?

— Oui. Lundi.

Marianne Stein prit enfin la parole.

— Vous affirmez donc tous les deux qu’avant lundi soir, vous n’aviez aucune raison particulière d’associer monsieur Morel à Orbis Conseil.

Marc répondit.

— Aucune.

Philippe acquiesça.

Marianne nota calmement.

— Très bien.

Lucas comprit qu’elle les avait laissés s’enfermer.

Elle changea de sujet.

— Monsieur Valette, pourquoi votre bureau a-t-il demandé hier la restauration des accès de Sébastien Ravel ?

Philippe ne sembla pas surpris.

— Revue fiscale.

— Quelle revue ?

— Certains contrats historiques.

— Ordonnée par qui ?

— Mon équipe.

— Avez-vous un ticket ou une note de lancement ?

Philippe hésita.

— Je devrais vérifier.

— Donc aucune demande externe ?

— Pas à ma connaissance.

— Aucun contrôle fiscal ?

— Non.

— Aucun auditeur qui l’aurait demandé ?

— Non.

Marianne joignit les mains.

— Pourquoi lancer précisément cette revue le jour où des archives Orbis sont placées sous conservation ?

Philippe se raidit.

— Je ne savais pas qu’elles l’étaient.

— Très bien.

Elle ne le poussa pas davantage.

Lucas voyait maintenant sa méthode. Elle ne cherchait pas encore les aveux. Elle construisait les contradictions.

Hélène fit entrer Lucas à 8 h 41.

Il traversa le couloir en essayant de ne pas accélérer.

Quand il entra, Marc le regarda à peine.

Philippe, lui, le fixa.

Lucas s’assit à l’extrémité de la table.

Hélène prit la parole.

— Monsieur Morel, nous allons rester sur des faits. Comment avez-vous rencontré André Delmas ?

Lucas raconta l’orage.

La voiture.

Le cric.

Le pneu.

L’entretien raté.

Il évita toute embellissement.

— Saviez-vous qui il était ?

— Non.

— A-t-il promis quoi que ce soit ce jour-là ?

— Non.

— Lui avez-vous demandé de vous aider professionnellement ?

— Non.

— Après votre entretien manqué, comment avez-vous été recontacté ?

Lucas expliqua l’appel de Claire.

Puis le second rendez-vous.

La lecture de son dossier.

L’offre.

Marc intervint.

— Offre créée spécifiquement pour vous.

— Oui.

— Sans autre candidat.

— Oui.

— Salaire supérieur au poste initial.

— Oui.

Marc se tourna vers le comité.

— Voilà exactement—

Hélène l’interrompit.

— Vous aurez votre tour.

Elle revint à Lucas.

— André vous a-t-il recruté en vous demandant explicitement d’enquêter sur Orbis ?

— Non.

— Quand avez-vous entendu le nom Orbis pour la première fois ?

— Mon premier jour.

— Comment ?

Lucas expliqua la consolidation multi-filiales.

Les factures juste sous les seuils.

Les libellés vagues.

Il décrivit la démarche sans révéler d’informations dépassant l’autorisation donnée.

— Aviez-vous reçu une liste de fournisseurs à cibler ?

— Non.

— Une instruction de regarder les Valette ?

— Non.

Marc eut un rire sec.

— Pratique.

Lucas tourna les yeux vers lui.

— Vous étiez là quand j’ai trouvé Orbis.

La salle se calma.

Marc répondit.

— J’ai vu le nom sur votre écran.

— Oui.

— Ce qui ne prouve rien.

— Je n’ai pas dit le contraire.

Marianne intervint.

— Monsieur Morel, quand monsieur Valette est venu vous parler ce soir-là, que vous a-t-il dit ?

Lucas répéta presque mot pour mot :

— “Profitez-en pour apprendre avant de chercher des choses que les autres auraient supposément ratées.”

Marc secoua la tête.

— Je ne me souviens pas de cette formulation.

— Moi, oui.

— Vous prenez des notes sur chaque conversation ?

Lucas répondit calmement.

— Depuis cette conversation, davantage.

Un membre du comité masqua un sourire.

Marc se pencha.

— Vous comprenez que votre poste dépend d’André.

— Oui.

— Que votre famille bénéficie déjà potentiellement de cette situation.

Lucas sentit la colère mais ne lui donna pas la place.

— Ma famille n’a aucun rôle dans ce comité.

Hélène intervint sèchement.

— Exact. On ne la mentionne plus.

Marc recula.

Marianne Stein prit un document.

— J’aimerais revenir à la chronologie.

Elle fit afficher un journal informatique.

Date : vendredi précédant l’arrivée de Lucas.

22 h 18.

Consultation du profil RH de Lucas Morel par un compte du bureau stratégie.

22 h 24.

Recherche : “Orbis Conseil”.

Marianne regarda Marc.

— Pouvez-vous expliquer cela ?

Le visage de Marc resta neutre une seconde de trop.

— Mon équipe effectue beaucoup de recherches.

— Pourquoi consulter le profil d’un employé qui n’avait pas encore commencé ?

— Peut-être pour préparer son arrivée.

Claire intervint.

— Le bureau stratégie n’avait aucune fonction d’intégration concernant Lucas.

Marc la regarda.

— Peut-être une erreur.

Marianne demanda :

— Et Orbis six minutes plus tard ?

— Coïncidence.

— Possible.

Elle se tourna vers Philippe.

— Monsieur Philippe Valette, aviez-vous informé votre frère du rattachement de monsieur Morel à la présidence ?

Philippe s’adossa.

— Je parle avec mon frère.

— Ce n’est pas la question.

— Je ne me souviens pas.

Marianne sortit un second document.

— Nous avons récupéré un échange de messagerie interne depuis votre téléphone professionnel.

Philippe pâlit légèrement.

Marianne lut :

— Vendredi, 21 h 56. Message de Philippe Valette à Marc Valette : “Le nouveau d’André commence lundi. Rattachement direct. Profil extérieur. Ça ressemble à ce qu’on craignait.”

La pièce devint silencieuse.

Lucas regarda Philippe.

Marc tourna lentement la tête vers son frère.

Marianne continua.

— Réponse de Marc : “Nom ?”

Puis :

— Philippe : “Lucas Morel. Vérifie.”

Lucas sentit son cœur battre jusque dans ses tempes.

Hélène demanda :

— Qu’est-ce que vous craigniez ?

Philippe ne répondit pas.

— Monsieur Valette ?

— Rien de précis.

Marc intervint.

— C’était une conversation privée sortie de son contexte.

Marianne acquiesça.

— Alors donnez-nous le contexte.

Aucun des deux frères ne parla.

André les observait avec une expression que Lucas n’arrivait plus à lire.

Hélène rompit le silence.

— Vous affirmiez il y a vingt minutes ne pas avoir associé Lucas Morel à Orbis avant lundi.

Marc répondit.

— Nous ne l’avions pas associé à Orbis.

Marianne fit afficher la recherche de 22 h 24.

— Six minutes après avoir reçu son nom, votre bureau recherche Orbis.

— Je ne sais pas qui utilisait le compte.

Lucas pensa à l’argument qu’eux-mêmes avaient dû utiliser pour le faux courriel d’André.

Un identifiant n’était pas une personne.

Marianne semblait avoir prévu la réponse.

— Nous avons également les journaux de badge.

Elle plaça un troisième élément à l’écran.

Marc Valette était entré dans son bureau à 21 h 42.

Sortie : 22 h 51.

— Vous étiez physiquement présent.

Marc ne répondit pas.

— Mais vous avez raison, poursuivit Marianne. Cela ne prouve toujours pas que vous avez effectué la recherche.

Elle referma le dossier.

— C’est pourquoi nous avons demandé à l’informatique de vérifier l’activité du poste lui-même.

Philippe se raidit.

Marianne regarda Marc.

— Session déverrouillée par reconnaissance biométrique à 22 h 16.

Personne ne bougea.

— Votre empreinte professionnelle.

Marc prit une lente inspiration.

— J’ai pu chercher Orbis pour n’importe quelle raison.

— Bien sûr.

Marianne resta parfaitement calme.

— Mais cela rend votre déclaration précédente fausse.

Marc se tourna vers Hélène.

— Cette réunion devient une accusation.

— Non, répondit-elle. Elle devient une enquête.

André parla enfin.

— Qu’est-ce que vous craigniez, Marc ?

Marianne se tourna immédiatement.

— André—

Mais cette fois Marc répondit.

— Toi.

La franchise inattendue fit taire tout le monde.

— Tu étais devenu méfiant depuis des mois, continua Marc. Tu posais des questions sur les coûts externes. Puis tu crées soudain un poste directement auprès de toi et tu choisis quelqu’un sans aucun lien avec le groupe.

André le fixa.

— Donc tu as cherché Orbis.

Marc serra la mâchoire.

— Parce que je savais que c’était un sujet qui pouvait ressortir.

— Pourquoi ?

— Parce qu’Orbis avait travaillé avec beaucoup de nos filiales.

— Ce n’est pas une réponse.

Philippe intervint brutalement.

— Arrête, Marc.

Trop tard.

Lucas vit Hélène le remarquer également.

Marc se tourna vers son frère.

— Quoi ?

— Arrête de répondre sans conseil.

Marianne Stein posa son stylo.

— C’est effectivement une option.

Philippe regarda Hélène.

— À partir de maintenant, je souhaite être assisté par un avocat personnel avant toute autre question.

La présidente acquiesça.

— C’est votre droit.

Marc resta silencieux plusieurs secondes.

Puis lui aussi se leva.

— Même chose.

Hélène ne tenta pas de les retenir.

— Vos fonctions sont temporairement suspendues dans l’attente de la revue.

Philippe pâlit.

— Vous ne pouvez pas—

— Le comité peut recommander la suspension conservatoire. André ?

Tous les regards se tournèrent vers lui.

C’était le moment que Lucas redoutait.

André devait suspendre deux hommes qui travaillaient à ses côtés depuis plus de vingt ans sur la base d’une enquête dont son propre nom n’était pas encore entièrement dégagé.

Il pensa quelques secondes.

Puis répondit :

— Suspension immédiate. Accès physique et numérique désactivés. Salaire maintenu jusqu’à nouvel ordre.

Philippe fixa André.

— Tu vas regretter ça.

André ne détourna pas les yeux.

— Peut-être.

Marc récupéra ses papiers.

Au moment de quitter la salle, il s’arrêta devant Lucas.

— Vous pensez avoir gagné quelque chose ?

Lucas resta assis.

— Je ne savais pas qu’on jouait.

Marc eut un sourire dur.

— Vous l’apprendrez.

Il sortit.

Philippe le suivit.

La porte se referma.

Personne ne célébra.

Marianne Stein regarda les membres du comité.

— Maintenant commence la partie difficile.

Lucas expira lentement.

— Je pensais que c’était celle-là.

Elle secoua la tête.

— Jusqu’ici, ils avaient des emplois, une réputation et un intérêt à préserver la stabilité de Delmas Capital.

— Et maintenant ?

Marianne rassembla ses dossiers.

— Maintenant, ils savent qu’ils peuvent tout perdre.

Claire consulta son téléphone.

Son visage changea.

— Trop tard.

— Quoi ? demanda André.

Elle posa l’écran sur la table.

Une alerte venait d’arriver du service communication.

Un journaliste avait reçu un lot de documents anonymes concernant Bellanger.

Parmi eux figurait le faux courriel envoyé douze ans plus tôt depuis la boîte du président.

La fuite avait déjà commencé.

Et cette fois, ce n’était plus Lucas que quelqu’un cherchait à sacrifier.

C’était André Delmas lui-même.


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