Mathieu Kessler avait trente-quatre ans.
Ingénieur réseau.
Indépendant.
Aucun emploi connu chez Delmas Capital.
Aucun casier judiciaire.
Aucune raison apparente d’être mêlé au système de son père.
Pourtant, son nom apparut rapidement dans des documents secondaires.
Trois ans plus tôt, peu avant la mort de Laurent, Mathieu avait créé une petite société de services informatiques.
Son premier client : une structure liée à Northbridge Holdings.
Lucas fixa la facture.
— Il travaillait pour eux.
Claire répondit :
— Ça ne veut pas dire qu’il savait ce qu’était Northbridge.
— Mais son père pouvait l’avoir placé là.
Ravel était encore présent.
— Laurent préparait toujours plusieurs solutions de repli.
— Il faisait confiance à son fils ?
— Je ne sais pas.
Lucas le regarda.
— Vous avez travaillé avec lui quinze ans et vous ne savez rien de sa famille ?
— C’était volontaire.
— Pratique.
Ravel accepta l’attaque sans répondre.
La police contacta la mère de Mathieu.
Elle confirma qu’il aidait parfois Laurent avec des sauvegardes privées lorsque celui-ci était malade.
— Il disait que c’étaient des archives professionnelles anciennes, expliqua-t-elle.
— Où les conservait-il ?
— Je ne sais pas.
Elle mentionna toutefois un objet.
Après la mort de Laurent, Mathieu avait récupéré une mallette noire dans le bureau de son père.
Il lui avait dit qu’elle contenait des disques durs à détruire.
Elle ne l’avait jamais revue.
Lucas pensa immédiatement au transfert de quatre millions.
— Marc sait peut-être que Mathieu a cette mallette.
Marianne acquiesça.
— Et Mathieu sait peut-être maintenant ce qu’elle vaut.
L’hypothèse changeait tout.
Mathieu pouvait être victime.
Ou vendeur.
À 9 h 40, la police localisa sa voiture dans un parking souterrain à Versailles.
Caméras.
Mathieu avait garé la veille au soir.
Puis il était monté dans une autre voiture.
Volontairement.
Pas de contrainte visible.
Conducteur inconnu sur les premières images.
— Donc pas un enlèvement, dit Claire.
Marianne répondit :
— Pas forcément. Mais il est monté seul.
Lucas regarda la silhouette du conducteur.
Casquette.
Profil partiellement caché.
Pas assez pour identifier Marc.
À 10 h 15, le téléphone professionnel de Philippe Valette se ralluma pendant quelques secondes.
Une seule tentative d’appel sortant.
Numéro de Marc.
La police intercepta l’information.
Philippe fut convoqué par son avocat.
Cette fois, il accepta de parler.
Pas à André.
Pas à Lucas.
À Marianne Stein et aux enquêteurs externes, avec son conseil.
Lucas suivit seulement une partie de l’entretien depuis une salle séparée, avec autorisation.
Philippe paraissait plus vieux que deux jours auparavant.
— Mon frère n’est pas un fugitif, commença-t-il.
Marianne répondit :
— Où est-il ?
— Je ne sais pas.
— Vous avez essayé de l’appeler.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il m’a laissé un message.
Le silence changea.
— Quand ?
— Hier soir.
— Contenu ?
Philippe regarda son avocat.
Celui-ci acquiesça.
— Il m’a dit de ne rien dire sur Kessler.
Lucas se redressa derrière l’écran.
Marianne resta immobile.
— Pourquoi ?
— Parce que Laurent avait gardé des copies.
— Vous le saviez.
— J’ai découvert ça il y a trois ans, après sa mort.
— Qui vous l’a dit ?
— Marc.
— Et les copies ?
Philippe secoua la tête.
— Il ne les avait pas.
— Mathieu ?
Philippe ne répondit pas.
Marianne attendit.
— Monsieur Valette.
— Peut-être.
— Vous saviez donc que le fils de Laurent possédait potentiellement des archives.
— Oui.
— Pourquoi ne l’avoir jamais déclaré ?
Philippe eut un rire nerveux.
— À qui ? À André ?
— Pourquoi pas ?
— Parce que ces archives pouvaient tous nous envoyer en prison.
La phrase sortit avant que son avocat puisse l’arrêter.
La pièce devint silencieuse.
Philippe ferma les yeux.
— Nous y voilà, dit Marianne.
Il respira lentement.
— J’ai fait passer des paiements.
— Lesquels ?
— Orbis. Lumen. Caldera.
— Vermilion ?
— Oui.
— Vous saviez à quoi ils servaient ?
— Pas toujours.
— Mais parfois.
— Oui.
Marianne demanda :
— Bellanger ?
Philippe ne répondit pas immédiatement.
Puis :
— Oui.
Lucas sentit quelque chose se serrer en lui.
Même si les documents avaient déjà presque tout montré, entendre le mot changeait la réalité.
— Vous saviez que l’argent allait à la famille de Jérôme Roussel ?
— Oui.
— André le savait ?
— Non.
Réponse immédiate.
— Jamais ?
— Non.
— Pourquoi utiliser sa boîte ?
Philippe regarda la table.
— C’était l’idée de Marc.
— Et vous ?
— J’ai dit que c’était dangereux.
— Mais vous n’avez rien empêché.
— Non.
— Parce que ?
Philippe eut un sourire épuisé.
— Parce qu’à ce stade, j’étais déjà trop loin.
Il expliqua.
Au début, quelques paiements contournés.
Puis des factures.
Puis des structures.
À chaque nouvelle étape, revenir en arrière aurait exposé toutes les précédentes.
— C’est comme ça qu’on se retrouve à défendre une chose qu’on n’aurait jamais acceptée le premier jour, murmura-t-il.
Lucas pensa à l’inverse de sa propre histoire.
Un petit choix sous la pluie avait ouvert une porte inattendue.
Pour Philippe, de petits compromis avaient formé une prison.
Marianne revint à Marc.
— Le transfert de 4,2 millions.
Philippe leva les yeux.
— Je ne sais pas où il va.
— Vous savez à quoi il sert ?
— Une fois, Marc m’a dit que si Mathieu réapparaissait avec les archives de Laurent, il faudrait “régler la rivière”.
Lucas sentit la phrase.
Rivière.
Code de réserve.
— Donc l’argent est pour Mathieu.
— Probablement.
— Pour acheter les sauvegardes.
— Oui.
— Marc est avec lui ?
— Je ne sais pas.
— Mathieu a-t-il proposé de vendre ?
Philippe ferma les yeux.
— Il m’a contacté il y a six mois.
Tout le monde se redressa.
— Pourquoi ? demanda Marianne.
— Il avait découvert ce que son père avait gardé.
— Qu’a-t-il demandé ?
— Au début, une explication.
— Et ensuite ?
— De l’argent.
Lucas murmura :
— Voilà.
Philippe continua.
Mathieu avait compris que les sauvegardes contenaient des courriels, des journaux d’accès, des versions originales de documents et des fichiers bancaires.
Il avait menacé de remettre l’ensemble à un avocat.
Marc lui avait conseillé d’attendre.
— Vous avez payé ?
— Une première somme.
— Combien ?
— Cent cinquante mille euros.
— Pour son silence ?
— Pour qu’il nous laisse du temps.
Marianne eut un regard dur.
— C’est la définition du silence acheté.
Philippe ne contesta pas.
— Puis il a demandé davantage.
— Quatre millions ?
— Pas au début.
— Combien maintenant ?
— Je ne sais pas.
Mais son visage disait qu’il avait une idée.
Marianne insista.
— Pourquoi Marc a-t-il disparu ?
Philippe regarda son avocat.
Long silence.
Puis :
— Parce qu’il pense qu’il peut récupérer les archives, payer Mathieu et quitter la France avant que vous ne reconstruisiez l’ensemble.
— Où ira-t-il ?
— Il ne me l’a pas dit.
— Où pourrait-il aller ?
Philippe secoua la tête.
— Il a plusieurs options.
— Luxembourg ?
— Peut-être.
— Suisse ?
— Trop visible maintenant.
— Belgique ?
Philippe hésita.
Ce fut minuscule.
Mais Marianne le vit.
— Belgique.
— Je n’ai rien dit.
— Vous n’aviez pas besoin.
Son avocat intervint.
— Nous allons faire une pause.
Avant qu’ils s’arrêtent, Lucas remarqua quelque chose sur les documents affichés devant Philippe.
Une liste de sociétés historiques.
Parmi elles, une ancienne filiale logistique située près de Liège.
Rivière Logistics Belgium.
Lucas sentit son attention se fixer.
— Claire.
Elle approcha.
— L’ancienne filiale de Marcel. Elle existe encore ?
— Elle a été vendue.
— À qui ?
Recherche.
La société avait changé de nom trois fois.
Propriétaire actuel : Northbridge Logistics Europe.
Lucas la regarda.
Northbridge.
La structure ayant envoyé les 4,2 millions.
— Voilà la Belgique.
Claire prévint Marianne.
Les autorités furent contactées.
À 14 h 20, la police belge confirma que l’ancien entrepôt près de Liège appartenait effectivement à une filiale liée à Caldera.
Des caméras routières avaient enregistré une voiture correspondant au véhicule vu avec Mathieu quittant Paris dans cette direction.
Conducteur toujours non identifié.
Mais un second véhicule apparaissait derrière.
Plaque enregistrée au nom d’une société de location.
Louée deux jours plus tôt par un proche collaborateur de Marc.
La piste devenait solide.
André ne fut informé qu’après transmission aux autorités.
— Il est dans un ancien site de Marcel ? demanda-t-il.
— Peut-être.
Lucas sentit l’ironie amère.
Toute cette histoire revenait toujours aux bâtiments laissés derrière par l’homme que personne n’avait écouté à temps.
À 16 h, Philippe demanda à revoir Marianne.
— Je veux coopérer complètement.
Son avocat se tourna vers lui.
— Philippe—
— C’est fini.
Il avait l’air vidé.
— Marc pense encore qu’il peut contrôler la fin. Il a toujours cru que celui qui racontait l’histoire en dernier gagnait.
Marianne attendit.
— Qu’est-ce que vous avez encore ?
Philippe sortit une feuille de sa poche.
Pas un document interne.
Un numéro écrit à la main.
— Marc m’a donné ça il y a deux semaines. Un téléphone de secours.
— Vous l’avez utilisé ?
— Non.
— Il fonctionne ?
— Je ne sais pas.
La police lança une demande de localisation.
Le téléphone était actif.
Belgique.
À moins de cinq kilomètres de l’ancien entrepôt Rivière.
Les enquêteurs se mobilisèrent.
Puis Philippe ajouta :
— Il y a autre chose.
Marianne se retourna.
— Mathieu ne possède pas seulement des fichiers.
— Quoi d’autre ?
— Laurent enregistrait les réunions importantes sur un appareil séparé.
Lucas sentit son estomac se nouer.
— Audio ?
— Oui.
— Avec Marc ?
— Oui.
— Avec vous ?
Philippe baissa les yeux.
— Oui.
— Avec André ?
Il répondit immédiatement.
— Jamais pour le système.
Cette précision importait.
— Les enregistrements prouvent qu’André ne savait pas ?
Philippe prit une lente inspiration.
— Il y en a au moins un où Marc dit explicitement qu’il faut empêcher André de comprendre.
Lucas ferma les yeux une seconde.
C’était la preuve qu’ils cherchaient depuis le début.
Pas une reconstruction.
Pas une métadonnée.
Pas une note de Marcel.
La voix de Marc, enregistrée au moment même du système.
Marianne demanda :
— Mathieu sait-il ce qu’il possède ?
— Maintenant, oui.
— Et Marc aussi.
Philippe acquiesça.
À 17 h 12, le téléphone de secours se déplaça.
Direction nord-est.
Vers la frontière allemande.
— Ils partent, dit Claire.
Mais Lucas regarda la carte.
Quelque chose n’allait pas.
— Et l’entrepôt ?
Les enquêteurs belges y arrivèrent onze minutes plus tard.
Ils trouvèrent la porte ouverte.
À l’intérieur, une table.
Deux chaises.
Des bouteilles d’eau.
Aucune mallette.
Aucun ordinateur.
Mais une tache de sang récente près d’un mur.
Et le téléphone personnel de Mathieu, brisé au sol.
La piste venait de cesser de ressembler à une négociation.