PART 5 – Avant de signer, Lucas découvre la dette qu’André n’a jamais remboursée et comprend que son nouveau poste comporte une attente cachée

André ne retira pas la main du vieux cadre. Pendant quelques secondes, Lucas eut l’impression que l’homme devant lui n’était plus le président d’un groupe financier mais quelqu’un arrêté au bord d’un souvenir qu’il n’avait pas revisité depuis longtemps.

La photographie était passée par le soleil. On distinguait un André beaucoup plus jeune, peut-être vingt-cinq ans, les cheveux épais et une veste trop large. Derrière lui, l’enseigne peinte d’un petit atelier penchait légèrement au-dessus d’une porte métallique. Un autre homme se tenait à ses côtés. Plus âgé. Bras croisés. Expression sévère.

— Qui est-ce ? demanda Lucas.

André prit le cadre.

— Marcel Rivière.

Le nom n’évoquait rien à Lucas.

— Votre premier patron ?

— Quelque chose comme ça.

André reposa la photographie avec soin.

— J’avais vingt-trois ans. Pas d’argent, pas de relations utiles et beaucoup plus d’assurance que de compétences. Mon père venait de mourir. Ma mère avait vendu presque tout ce qu’elle pouvait vendre pour garder notre appartement. J’avais commencé des études que je n’avais pas les moyens de terminer correctement.

Lucas ne bougea pas. Certains détails ressemblaient trop à sa propre vie pour qu’il puisse ignorer le parallèle.

— Marcel possédait une petite société de transport, continua André. Trois camions, un hangar et une comptabilité qui tenait davantage grâce à sa mémoire qu’à ses registres.

— Et vous travailliez pour lui ?

— Je chargeais les camions au début.

Lucas sourit légèrement.

— Donc nous avons aussi les palettes en commun.

— Les miennes étaient probablement plus lourdes.

— J’en doute.

André lui accorda un regard amusé avant de reprendre.

— Un soir, j’ai remarqué qu’un fournisseur facturait certains transports deux fois. Pas systématiquement. Juste assez peu pour que personne ne voie le motif. J’ai vérifié trois mois de factures après mon service.

— Et vous avez trouvé une fraude.

— Oui.

— Marcel vous a promu.

— Non. Il m’a accusé d’avoir fouillé dans des papiers qui ne me regardaient pas.

Lucas eut un rire surpris.

— Voilà une histoire beaucoup moins inspirante.

— Attendez la suite.

André s’assit sur le bord du bureau.

— Deux jours plus tard, il est revenu me voir. Il avait tout vérifié. J’avais raison. Le fournisseur détournait de petites sommes depuis presque deux ans. Pour Marcel, c’était énorme. Il aurait pu simplement me remercier. À la place, il m’a donné les livres comptables de l’entreprise et m’a dit : “Puisque tu penses voir ce que les autres ne voient pas, prouve-le.”

Lucas fixa la photographie.

— Et vous avez prouvé quoi ?

— Au début ? Que j’avais beaucoup à apprendre.

André sourit.

— J’ai fait des erreurs. J’ai proposé des changements stupides. J’ai cru comprendre les marges sans comprendre les chauffeurs. J’ai voulu optimiser un itinéraire et j’ai oublié qu’un client n’acceptait les livraisons qu’après six heures du matin. Marcel me laissait échouer tant que l’échec ne mettait personne en danger.

— Il vous a formé.

— Oui. Et lorsqu’il a voulu agrandir son activité, il m’a laissé entrer au capital pour presque rien.

Lucas fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il disait qu’un homme qui remarque qu’on lui vole vingt francs sans être payé pour regarder les comptes mérite qu’on lui confie davantage.

André eut un sourire sans joie.

— Quelques années plus tard, nous avions douze camions. Puis vingt-sept. J’ai vendu ma part pour financer ma première société d’investissement.

— Et Marcel ?

Le regard d’André se fixa sur la photo.

— Mort avant de voir jusqu’où tout cela irait.

Lucas comprit enfin la nature du silence qui venait de s’installer.

— Vous pensez lui devoir votre carrière.

— Je sais que je lui en dois une partie.

— Et maintenant, vous essayez de faire la même chose avec moi.

André se redressa.

— Non.

La réponse fut si immédiate que Lucas releva la tête.

— Je ne cherche pas Marcel en vous. Ce serait injuste pour vous comme pour lui.

— Alors pourquoi me raconter tout ça ?

— Parce que vous m’avez demandé pourquoi je suis prêt à prendre un risque.

André désigna le contrat.

— Quelqu’un a regardé un jeune homme sans pedigree et lui a donné une responsabilité qu’il n’avait pas encore méritée sur le papier. Je ne crois pas que ce genre de dette se rembourse à la personne qui vous a aidé. On la rembourse en refusant que la chaîne s’arrête avec vous.

Lucas resta silencieux.

L’idée avait quelque chose de profondément attirant et d’inquiétant à la fois. Il ne voulait pas devenir le bénéficiaire d’une dette morale vieille de quarante ans. Il ne voulait pas que son avenir dépende d’un souvenir sentimental.

— Si je signe et que je suis mauvais, vous me virerez ?

André sourit.

— Cette question me rassure beaucoup.

— Ce n’est pas une réponse.

— Oui. Si vous êtes durablement incapable de faire le travail, je vous sortirai du poste.

— Même après le pneu.

— Même après dix pneus.

Lucas hocha lentement la tête.

— D’accord.

Il reprit le contrat.

André observa son visage.

— Vous n’êtes pas obligé de décider maintenant.

— Je sais.

Lucas tourna encore quelques pages. Sophie avait raison : certaines clauses demandaient une lecture attentive. Période d’essai, confidentialité, obligations de conformité, déplacements possibles. Rien ne paraissait absurde.

Mais une phrase lui fit lever les yeux.

— “Missions spéciales de revue stratégique à la demande de la présidence.” Ça veut dire quoi ?

André ne répondit pas immédiatement.

— Exactement ce que cela dit.

— C’est-à-dire ?

— Que certaines situations exigent une personne capable de regarder un problème sans avoir déjà choisi un camp.

Lucas posa le contrat.

— Et vous avez déjà un problème comme ça.

La légère pause d’André confirma qu’il avait touché juste.

— Plusieurs.

— Mais un en particulier.

André se dirigea vers son bureau et en retira une chemise bleu foncé. Il ne la donna pas à Lucas.

— Vous commencez à me montrer pourquoi je vous ai fait venir.

— Est-ce que ce dossier fait partie de mon poste ?

— Pas aujourd’hui.

— Si je signe ?

— Peut-être.

Lucas regarda la chemise.

— Vous me demandez de rejoindre votre bureau en sachant déjà que vous pourriez m’utiliser sur quelque chose de sensible.

— Oui.

— Et vous ne me dites pas quoi.

— Pas avant que vous soyez tenu par la confidentialité de l’entreprise.

Lucas se leva.

— Ça change un peu la proposition.

— C’est précisément pour cela que je vous le dis avant votre signature.

André rangea le dossier.

— Je pourrais vous laisser croire que les six prochains mois seront uniquement des tableaux Excel et des réunions d’apprentissage. Ce serait plus séduisant. Ce ne serait pas vrai.

Lucas sentit le poids du choix se déplacer. Jusqu’ici, le poste ressemblait à une chance extraordinaire accompagnée d’un risque professionnel. À présent, il entrevoyait autre chose.

— Il y a un problème dans l’entreprise ?

— Toute entreprise de cette taille en a.

— Ce n’est pas ce que je demande.

André soutint son regard.

— Il existe des incohérences que je veux comprendre.

— Financières ?

— Entre autres.

— Illégales ?

— Je ne l’affirme pas.

Cette prudence impressionna Lucas plus que n’importe quelle assurance.

— Quelqu’un détourne de l’argent ?

— Je viens précisément de dire que je ne sais pas.

Lucas expira lentement.

— Et vous pensez qu’un débutant va voir quelque chose que vos équipes ne voient pas ?

— Je pense qu’un débutant n’a pas encore appris ce qu’il est supposé ne pas regarder.

La phrase resta entre eux.

Lucas pensa à Marcel Rivière parcourant des factures après le service. À André, jeune manutentionnaire, remarquant des doublons que personne d’autre ne voyait.

— Vous recommencez votre propre histoire.

— Peut-être que je suis simplement devenu prévisible avec l’âge.

Un coup discret fut frappé à la porte. Claire Benoît entra.

— Excusez-moi. Le comité des risques commence dans quinze minutes.

André consulta sa montre.

— Merci, Claire.

Elle regarda le contrat encore non signé, puis Lucas. Aucun jugement ne traversa son visage.

— Vous pouvez rester ici aussi longtemps que nécessaire, monsieur Morel.

— Merci.

Lorsqu’elle fut sortie, Lucas demanda :

— Elle sait pour votre dossier bleu ?

André hésita.

— Claire sait beaucoup de choses.

— Ce qui n’est toujours pas une réponse.

— Elle sait qu’il existe des incohérences qui m’inquiètent.

Lucas prit son téléphone.

— Je veux envoyer le contrat à ma sœur.

— Faites.

Il photographia les pages principales, puis reçut presque immédiatement un appel de Sophie.

— Tu es encore avec lui ?

Lucas jeta un regard à André.

— Oui.

— Mets-moi sur haut-parleur.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que j’aimerais peut-être encore avoir un travail dans cinq minutes.

Sophie soupira.

— La période d’essai est classique. La clause de mobilité est large, mais pas délirante. Je ne suis pas juriste, Lucas.

— Je sais.

— Il y a quelque chose qui te gêne ?

Lucas regarda le dossier bleu maintenant enfermé dans le tiroir.

— Le travail pourrait être plus compliqué que prévu.

— Plus compliqué comment ?

— Je ne peux pas vraiment l’expliquer.

— Tu n’as même pas signé et tu deviens déjà mystérieux.

Il sourit.

— Est-ce que tu penses que je devrais accepter ?

Sophie resta silencieuse suffisamment longtemps pour qu’il s’éloigne légèrement de la table.

— Je pense que tu veux accepter.

— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.

— Je sais. Mais si tu refuses uniquement parce que tu as peur de ne pas être à la hauteur, tu vas le regretter. Si quelque chose te paraît réellement mauvais, c’est différent.

Lucas regarda André.

L’homme n’écoutait ostensiblement pas. Il parcourait ses notes près de la fenêtre.

— Rien ne me paraît mauvais.

— Alors ?

Lucas baissa les yeux vers les boutons de manchette de son grand-père.

Il repensa à sa mère disant qu’on pouvait perdre beaucoup de choses sans perdre ce qu’on valait.

Peut-être que la phrase fonctionnait aussi dans l’autre sens. On pouvait gagner énormément et devoir malgré tout protéger ce qu’on valait.

— Je crois que je vais signer.

— Alors lis une dernière fois la clause de remboursement des formations, dit Sophie.

— Tu es incroyable.

— Je sais.

Après l’appel, Lucas retourna à la table.

Il lut encore dix minutes.

Puis il prit le stylo.

André ne parla pas.

Lucas signa la dernière page, puis inscrivit ses initiales aux endroits indiqués.

— Quand est-ce que je commence ?

André récupéra le document.

— Lundi.

— Une semaine ?

— Quatre jours.

— Vous avez une définition ambitieuse de la semaine.

— Habituez-vous-y.

Lucas remit sa veste.

Au moment où il allait partir, André ajouta :

— Une chose encore.

Lucas se retourna.

— Ne racontez pas à vos collègues comment nous nous sommes rencontrés.

— Vous avez honte de votre pneu ?

— J’aimerais que vous puissiez entrer dans ce bâtiment au moins une journée sans que chacun décide qui vous êtes avant que vous ouvriez la bouche.

Lucas comprit.

— Et si quelqu’un pose la question ?

— Ne mentez pas. Mais ne transformez pas non plus cette histoire en carte de visite.

Lucas hocha la tête.

Dans l’ascenseur, son téléphone vibra. Mireille.

Il décrocha.

— Alors ?

Lucas regarda son reflet dans la paroi métallique.

— J’ai signé.

Le cri de Sophie retentit au loin avant même que Mireille puisse répondre.

Lucas se mit à rire.

Pourtant, lorsque les portes de l’ascenseur se refermèrent sur le trente-huitième étage, il pensa moins au salaire qu’au dossier bleu qu’André avait refusé d’ouvrir.

Quatre jours plus tard, ce dossier serait peut-être posé devant lui.

Et pour la première fois, Lucas se demanda si l’occasion qu’il venait d’accepter n’avait pas commencé bien avant la roue crevée.


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