Lucas resta près de dix minutes sous l’auvent de Delmas Capital avant de se décider à rentrer. Des employés passaient devant lui avec leurs badges, leurs parapluies impeccables et leurs conversations déjà absorbées par la journée. Il regarda les portes vitrées s’ouvrir et se refermer. Derrière elles se trouvait le travail pour lequel il avait appris les rapports annuels du groupe presque par cœur. Devant elles se trouvait sa réalité : une chemise tachée, un dossier gondolé et aucun entretien.
Il prit le métro sans appeler chez lui. Pendant le trajet, il relut sur son téléphone l’annonce du poste, comme si elle pouvait contenir une seconde chance cachée dans une ligne qu’il aurait négligée. Il avait préparé une analyse de cas, étudié trois acquisitions récentes et demandé à un ancien professeur de relire sa présentation. Tout ce travail tenait désormais dans une pochette humide posée sur ses genoux.
À Saint-Ouen, le ciel s’était éclairci, mais ses vêtements n’avaient pas séché. Quand il poussa la porte de l’appartement, une odeur d’oignons revenus dans l’huile flottait depuis la cuisine. Il entendit les voix de Mireille et Sophie avant de les voir.
— C’est moi.
Le silence fut immédiat.
Sophie apparut la première dans le couloir. À trente-deux ans, elle travaillait dans une pharmacie à Clichy et possédait cette énergie nerveuse des gens qui avaient appris très tôt à calculer les conséquences avant les rêves. Son regard descendit des cheveux trempés de Lucas jusqu’à ses chaussures sales.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Lucas posa ses clés.
— Je n’ai pas passé l’entretien.
Mireille sortit lentement de la cuisine.
— Tu vas bien ?
C’était sa première question. Pas “pourquoi”, pas “comment”. Lucas sentit une honte plus vive encore.
— Oui.
Sophie, elle, croisa les bras.
— Tu avais quarante-cinq minutes d’avance.
— Il y a eu l’orage. Le métro était bloqué. J’ai continué à pied.
— Et ?
Lucas aurait préféré inventer un retard de train, une chute, n’importe quel événement qui le transformerait en victime. Il en fut incapable.
— Une voiture était en panne. Un homme essayait de changer sa roue. Son cric était mal placé.
Sophie cligna des yeux.
— Non.
— Sophie…
— Dis-moi que tu n’as pas raté cet entretien pour changer un pneu.
— La voiture pouvait lui tomber dessus.
— Il y avait des centaines de personnes autour !
— Justement. Personne ne s’arrêtait.
Elle recula comme si la logique de Lucas était physiquement difficile à supporter.
— Maman a quatre mois de charges en retard.
— Je sais.
— Le propriétaire a envoyé une mise en demeure.
— Je sais.
— Tu travailles de nuit trois fois par semaine parce que ton contrat de journée ne suffit pas.
— Je sais, Sophie.
Sa voix monta malgré lui.
Sophie désigna son costume.
— Alors explique-moi comment quelqu’un qui sait tout ça décide qu’une roue crevée est plus urgente que l’entretien qui pouvait changer la situation.
Lucas sentit Mireille observer chacun d’eux. Sa mère ne prenait pas parti. Cela l’inquiétait davantage qu’une réprimande.
— Ce n’était pas une roue. C’était un homme avec une voiture instable au-dessus de lui.
— Il avait un téléphone ?
— Probablement.
— Une assurance ?
— Sans doute.
— Une voiture à combien ? Soixante mille euros ? Quatre-vingt mille ?
— Je n’ai pas vérifié sa facture avant de l’aider.
— Ne plaisante pas.
Sophie avait les yeux brillants, et Lucas comprit soudain qu’elle n’était pas seulement en colère. Elle avait peur. Depuis le décès de leur père quand ils étaient adolescents, Sophie était devenue l’enfant qui vérifiait les échéances, accompagnait leur mère à la banque et connaissait le solde du compte familial. Elle n’avait jamais quitté ce rôle.
— Je n’ai pas fait ça pour jouer au héros, dit Lucas.
— Le résultat est le même.
Mireille posa enfin une main sur la table.
— Asseyez-vous tous les deux.
Sophie resta debout.
— Maman, tu ne peux pas trouver ça normal.
— Je n’ai pas dit que je trouvais quoi que ce soit normal.
Elle regarda Lucas.
— Tu savais que tu risquais de rater l’entretien ?
— Oui.
— Et tu es quand même resté ?
— Oui.
— Tu aurais pu appeler les secours.
— Quand le cric a glissé, j’ai eu peur qu’il recommence seul. Je savais comment sécuriser la voiture. Il fallait quelques minutes.
— Quelques minutes qui sont devenues assez pour perdre ton rendez-vous.
— Oui.
Mireille baissa les yeux vers ses mains. Lucas remarqua une petite coupure près de son pouce, probablement faite pendant un ménage. Elle porta machinalement ce doigt contre sa paume.
— Est-ce que tu regrettes ?
La question traversa la pièce.
Lucas pensa à la réceptionniste. Au salaire. À la possibilité d’offrir à Mireille une semaine sans regarder son compte avant d’acheter des courses. Il pensa ensuite au bruit du cric et au corps d’André reculant sur le bitume.
— Je regrette d’avoir raté l’entretien.
Sophie eut un geste impatient.
— Ce n’est pas ce qu’elle demande.
— Je sais.
Lucas regarda sa mère.
— Mais non. Je ne regrette pas d’avoir empêché cet homme de se faire écraser par sa voiture.
Sophie se détourna.
— Incroyable.
Mireille resta silencieuse quelques secondes, puis soupira.
— Alors il va falloir vivre avec les deux vérités. Tu as peut-être perdu une très belle occasion. Et tu as peut-être évité un accident. L’une n’efface pas l’autre.
Cette réponse calma Lucas davantage qu’un pardon. Sophie, au contraire, ouvrit le tiroir où étaient rangés les courriers et posa sur la table une enveloppe du propriétaire.
— Voilà la troisième vérité.
Lucas reconnut immédiatement le logo de l’agence.
— Combien de temps ?
— Il veut les charges régularisées rapidement. Il n’a pas encore lancé de procédure, mais ça viendra.
Mireille récupéra la lettre.
— On trouvera une solution.
— Tu dis toujours ça, répondit Sophie.
— Et jusqu’ici, on en a toujours trouvé une.
— Parce que tu travailles jusqu’à ce que tes mains ne ferment plus correctement.
Mireille se raidit.
— Ça suffit.
Lucas regarda sa mère, puis le courrier. Il n’avait jamais ressenti aussi clairement la violence tranquille de l’argent manquant. Rien de spectaculaire. Seulement des gens qui s’aimaient et qui finissaient par se parler durement parce qu’une somme sur un papier était devenue plus forte qu’eux.
Il prit sa pochette.
— Je vais demander à reprendre davantage de nuits à l’entrepôt.
— Non, dit Mireille.
— On n’a pas le choix.
— Tu vas continuer tes candidatures.
— Et payer les charges avec des candidatures ?
Sophie ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, sa colère avait perdu sa dureté.
— Je suis désolée.
Lucas pensa qu’elle parlait de la dispute.
Puis elle ajouta :
— Mais j’espère vraiment que ce type comprendra un jour ce que ton arrêt nous a coûté.
Cette phrase resta dans la pièce.
Mireille lança à sa fille un regard sévère. Lucas, lui, ne répondit pas. Il monta changer de vêtements. Dans sa chambre, il retira les boutons de manchette de son grand-père et les posa sur le bureau. Il contempla un moment leurs surfaces rayées. Pour la première fois, la phrase de Mireille sur la valeur d’un homme lui parut beaucoup moins simple qu’elle ne l’avait été la veille.
Les trois jours suivants furent presque ordinaires, ce qui les rendit plus difficiles. Lucas retourna à son poste administratif temporaire le matin et à l’entrepôt deux nuits. Il envoya onze candidatures. Delmas Capital lui adressa un courriel automatique confirmant que le recrutement se poursuivait avec d’autres candidats. Il le lut deux fois avant de l’archiver.
André lui revint parfois à l’esprit. Lucas n’avait ni son nom de famille ni son numéro. Il espérait simplement que la roue de secours avait tenu. À aucun moment il ne pensa que leur rencontre pouvait avoir une suite.
Le troisième jour, peu après midi, son téléphone vibra pendant qu’il mangeait un sandwich devant son ordinateur. Numéro inconnu.
Il faillit laisser sonner.
— Lucas Morel ?
La voix était féminine, posée.
— Oui.
— Bonjour, monsieur Morel. Je suis Claire Benoît, assistante personnelle de la présidence de Delmas Capital.
Lucas posa lentement son sandwich.
— Vous avez peut-être le mauvais numéro.
— Je ne pense pas.
Il se leva et s’éloigna de ses collègues.
— J’avais un entretien chez vous lundi, mais je suis arrivé trop tard.
— Je suis au courant.
Son ventre se serra.
— D’accord.
— Le président souhaiterait vous recevoir cet après-midi.
Lucas regarda le mur devant lui sans le voir.
— Le président ?
— Oui.
— Pour quoi ?
La femme marqua une courte pause.
— Monsieur Delmas préfère vous l’expliquer lui-même.
Quelque chose dans son ton poussa Lucas à poser la question suivante.
— Quel monsieur Delmas ?
— André Delmas.
Lucas ne bougea plus.
Dans sa tête, il revit un homme sous un parapluie retourné, une voiture inclinée sur un cric et une poignée de main couverte de graisse.
— André… Delmas ?
— Le fondateur et président du groupe, confirma l’assistante. Il vous attend à quatorze heures au dernier étage.
Lucas regarda l’heure.
Puis ses mains.
Trois jours plus tôt, il avait cru avoir sacrifié l’occasion la plus importante de sa vie pour aider un inconnu. À présent, cet inconnu lui demandait de revenir dans la même tour, non pas au service recrutement, mais directement dans le bureau que presque aucun candidat ordinaire ne voyait jamais.