À 8 h 51, Lucas Morel n’était plus qu’à quelques rues de la tour de Delmas Capital lorsqu’un bruit métallique claqua derrière lui. Il se retourna malgré lui. Sous la pluie qui balayait l’avenue, une grande berline noire penchait légèrement vers le trottoir. À côté, un homme aux cheveux gris s’accroupissait près d’une roue crevée, un cric mal positionné sous le châssis. Lucas regarda sa montre, puis la tour de verre devant lui. Son entretien commençait dans neuf minutes.
Il connaissait le prix exact de ces neuf minutes. Depuis des semaines, il répétait ses réponses dans le métro, révisait les comptes du groupe pendant ses pauses à l’entrepôt et s’entraînait devant le miroir de la petite salle de bain familiale. Delmas Capital ne recrutait qu’un analyste junior. Le salaire représentait presque deux fois ses revenus actuels. Pour Lucas, pourtant, ce n’était pas une histoire de statut. C’était quatre mois de charges impayées sur la table de la cuisine.
À vingt-huit ans, il vivait toujours avec sa mère, Mireille, dans l’appartement de Saint-Ouen où sa sœur Sophie et lui avaient grandi. Il en avait parfois honte, jamais d’elle. Mireille faisait des ménages le soir dans des bureaux du huitième arrondissement. Ses doigts gonflaient quand elle rentrait. Elle disait que cela venait du froid. Lucas savait que c’était surtout l’usure. Dix-huit années de dettes avaient transformé chaque facture en menace silencieuse.
La veille, Mireille avait étendu sa chemise blanche sur la table à repasser avec une attention presque cérémonieuse. Lucas l’avait trouvée penchée sur un poignet, vérifiant qu’aucun faux pli n’y restait.
— Maman, je suis capable de repasser une chemise.
— Je n’en doute pas.
— Alors pourquoi tu le fais ?
Elle avait haussé une épaule.
— Parce que demain, tu vas essayer de changer notre vie. Laisse-moi au moins participer avec un fer à repasser.
Lucas n’avait rien répondu. Il savait qu’elle plaisantait pour éviter le reste : le courrier du propriétaire, les relances, le découvert, les heures supplémentaires qu’elle acceptait alors qu’elle avait commencé à boiter en fin de journée. Plus tard, avant qu’il aille se coucher, elle lui avait tendu une petite boîte de carton brun. À l’intérieur reposait une paire de boutons de manchette en métal sombre, rayés par le temps.
— Ceux de papi ?
Le grand-père de Lucas avait travaillé des décennies dans les ateliers de Renault-Billancourt. Il ne possédait presque rien lorsqu’il était mort, mais il entretenait ses outils comme d’autres entretenaient de l’argenterie. Mireille avait refermé les doigts de son fils sur les boutons.
— Il disait qu’on peut perdre beaucoup de choses sans perdre ce qu’on vaut. Essaie de t’en souvenir demain, même si tu as peur.
À présent, sous l’orage, Lucas sentit l’un de ces boutons contre son poignet. Huit minutes. Il se remit à marcher. L’homme à la berline avait probablement une assurance, une assistance, un téléphone. Lucas, lui, avait un rendez-vous que des centaines de candidats auraient accepté de traverser Paris à genoux pour obtenir.
Il fit trois pas.
Le cric glissa.
La voiture descendit brutalement de quelques centimètres. L’homme recula trop tard, son pied dérapa sur le bitume détrempé et son épaule heurta la portière. Lucas entendit son juron malgré le tonnerre.
Il s’arrêta.
Son corps avait déjà compris avant sa tête. Il revint en courant.
— Ne touchez plus au cric !
L’homme leva les yeux, surpris.
— Ça va, jeune homme. Je vais recommencer.
— Surtout pas comme ça. Le sol descend vers la chaussée. Si vous remontez la voiture ici, elle peut partir de côté.
Lucas posa son dossier contre la carrosserie et désigna une portion plus plane. Le vieil homme examina son costume, sa cravate, ses chaussures déjà trempées.
— Vous avez manifestement mieux à faire.
Lucas consulta sa montre.
8 h 53.
— Oui.
Ce seul mot lui fit presque mal.
Il aurait pu appeler une dépanneuse pour l’homme, prévenir quelqu’un, puis repartir. Mais le véhicule restait mal stabilisé, et Lucas savait exactement ce qu’un châssis de ce poids pouvait faire à une main ou à une jambe si le cric cédait. Son oncle Pascal lui avait appris à changer des pneus dans le petit garage où Lucas travaillait les week-ends pendant ses études.
— Vous avez une roue de secours ?
— Dans le coffre.
— Ouvrez-le.
Il enleva sa veste. Pendant une seconde, il hésita à la déposer dans une flaque. C’était son unique costume convenable, acheté trois ans plus tôt pour la remise de diplôme. Puis il la plia grossièrement sur le trottoir, s’agenouilla et repositionna le véhicule.
La pluie lui collait la chemise au dos. Ses doigts devinrent noirs de graisse. Le vieil homme tenta de maintenir un parapluie au-dessus d’eux, mais une rafale le retourna presque immédiatement.
— Laissez tomber le parapluie, dit Lucas.
— Votre chemise est en train de devenir transparente.
— Excellente nouvelle pour mon entretien.
L’homme resta immobile.
— Quel entretien ?
Lucas regretta la phrase dès qu’elle sortit.
— Rien.
— Vous venez de dire entretien.
Lucas dégagea un écrou.
— Delmas Capital.
— À quelle heure ?
Cette fois, il ne répondit pas. Le silence suffit.
Le visage de l’homme changea.
— Partez.
— Maintenant, ça ne sert plus à rien.
— Bien sûr que si. Je peux attendre.
Lucas secoua la tête.
— Avec la voiture levée comme ça ? Non.
Il continua. L’homme, qui avait d’abord essayé d’aider, finit par comprendre qu’il risquait surtout de ralentir Lucas et resta à côté. Il devait avoir près de soixante-dix ans. Son manteau était de belle qualité, mais ses chaussures couvertes de pluie avaient perdu toute élégance. Lucas remarqua une légère raideur dans sa main droite quand il essayait de fermer le coffre. Il se demanda depuis combien de temps l’homme se battait seul avec cette roue.
— Vous faites souvent ça ? demanda-t-il.
— Rater des entretiens ? Première fois.
— Je voulais dire réparer des voitures.
— Mon oncle tenait un garage. J’y ai travaillé pour payer une partie de mes études.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je déplace des palettes la nuit et des chiffres le jour quand quelqu’un veut bien me payer pour ça.
Le vieil homme eut un léger sourire.
— Une combinaison inhabituelle.
— Elle paie le loyer. Enfin… une partie du loyer.
Lucas serra un écrou, vérifia l’assise du véhicule et remit la voiture au sol. Quand il se redressa enfin, ses genoux étaient noirs, ses manches tachées jusqu’aux coudes. Il regarda l’heure.
9 h 02.
Pendant une seconde, tout le bruit de la ville sembla reculer.
Neuf heures deux.
Il imagina Sophie devant son téléphone. Sa mère essayant de ne pas demander de nouvelles trop tôt. Le propriétaire qui avait laissé un dernier courrier dans la boîte aux lettres. Il avait consacré des mois à obtenir une chance de quarante-cinq minutes, et cette chance avait commencé sans lui.
— Vous êtes en retard, murmura l’homme.
Lucas ramassa sa veste détrempée.
— Oui.
— À cause de moi.
— À cause d’un pneu. Nuance.
— Pourquoi êtes-vous revenu ?
La question l’irrita presque. Peut-être parce que Lucas aurait préféré qu’elle ait une réponse simple. Il ne se considérait pas comme particulièrement généreux. Il avait hésité. Il avait même choisi de partir pendant quelques secondes.
Il regarda le vieil homme.
— J’ai grandi dans une famille où quelqu’un venait toujours quand ça tournait mal. Un voisin prêtait une voiture. Un collègue avançait vingt euros. Mon oncle réparait gratuitement quelque chose qu’on n’avait pas les moyens de remplacer. Si tout le monde avait décidé que ses propres problèmes étaient plus importants, je ne sais pas où on serait aujourd’hui.
Le vieil homme ne détourna pas les yeux.
Lucas ajouta, plus bas :
— Et si je vous avais laissé avec ce cric pour gagner un meilleur salaire, j’aurais peut-être obtenu le poste. Je ne suis juste pas certain que j’aurais été fier de celui qui l’obtenait.
Le silence dura assez longtemps pour mettre Lucas mal à l’aise. Finalement, l’homme tendit la main.
— André.
Lucas regarda ses propres doigts couverts de cambouis.
— Vous êtes sûr ?
— À mon âge, on survit à une poignée de main sale.
Lucas la serra.
— Lucas.
André désigna la voiture.
— Montez.
— Pardon ?
— Vous avez sacrifié suffisamment de temps pour cette roue. Je peux au moins vous conduire.
Lucas hésita. Son instinct lui criait de partir en courant, même si courir ne récupérait pas dix-sept minutes. Il accepta finalement. Il posa son dossier sur la banquette arrière, retira ce qu’il put de graisse avec un mouchoir et monta à côté d’André.
La berline traversa les dernières rues sous la pluie. André conduisait sans empressement excessif, mais avec une précision étonnante. Lucas essaya de lisser sa chemise. Chaque geste semblait inutile. Ses cheveux dégoulinaient sur son front. Ses chaussures faisaient un bruit humide à chaque mouvement.
— Vous voulez que je téléphone à quelqu’un ? demanda André.
— À qui ?
— À votre recruteur.
Lucas secoua la tête.
— Je ne vais pas demander à un inconnu que j’ai dépanné de justifier mon retard.
— Je ne suis plus tout à fait un inconnu.
— André, alors.
Le vieil homme sourit.
— Têtu.
— Ma mère utilise un autre mot.
À 9 h 17, la voiture s’arrêta devant l’entrée principale de Delmas Capital. Lucas attrapa son dossier, remercia André et se précipita dans le hall sans se retourner. Les agents de sécurité le regardèrent comme s’il venait de traverser la Seine à la nage. Dans l’ascenseur, son reflet lui confirma ce qu’il savait déjà : il ressemblait exactement à un candidat que personne n’attendait.
Au service recrutement, une assistante consulta son nom puis l’heure affichée sur son écran.
— Monsieur Morel, votre entretien était à neuf heures.
— Je sais. J’ai eu un problème sur le trajet. Je peux expliquer.
— Monsieur Vasseur reçoit déjà le candidat suivant.
— Donnez-moi cinq minutes.
Elle eut une expression sincèrement désolée.
— Je ne peux pas interrompre le processus.
— Deux minutes. Même debout dans le couloir.
— Je suis désolée.
Lucas resta là une seconde de trop. Puis il hocha la tête, remercia l’assistante comme sa mère lui avait appris à le faire même lorsqu’il avait envie de frapper un mur, et reprit l’ascenseur.
En ressortant de la tour, la pluie avait diminué. Le ciel, lui, restait bas et gris. Lucas s’arrêta sous l’auvent, son dossier humide serré contre sa poitrine, et réalisa qu’il ne savait même pas comment il allait raconter à sa famille qu’à huit minutes de la chance qu’ils attendaient depuis des mois, il avait choisi de faire demi-tour.