PART 7 – André ouvre enfin le dossier bleu, mais la piste découverte par Lucas mène vers un cadre que personne ne peut accuser sans conséquences

À 7 h 27 le lendemain, Lucas était assis dans le bureau d’André avec un café qu’il n’avait pas touché.

Le dossier bleu se trouvait devant lui.

Cette fois, André l’ouvrit.

La première page contenait une liste de paiements. Orbis Conseil apparaissait partout.

Lucas ne put retenir sa réaction.

— Depuis combien de temps vous regardez ça ?

— Sept semaines.

— Et vous m’avez laissé tomber dessus seul.

— Je vous ai donné des comptes réels sans vous indiquer ce que je cherchais.

— Pour me tester.

— Pour vérifier si le motif existait uniquement parce que je voulais le voir.

Lucas considéra les pages.

— Vous aviez besoin d’un regard indépendant.

— Oui.

Claire Benoît entra et referma la porte derrière elle. Elle tenait un classeur beaucoup plus épais.

— Alors il l’a vu, dit-elle.

— Il a vu une partie, répondit André.

Lucas regarda Claire.

— Vous saviez.

— Oui.

— Hier à la cantine ?

— Oui.

— Quand vous m’avez dit de ne pas interpréter vos respirations ?

— C’était un excellent conseil.

Elle s’assit.

André prit la parole.

— Orbis Conseil facture neuf entités du groupe. Les prestations sont vagues, mais pas nécessairement fictives. Certains livrables existent. Nous avons des présentations, des comptes rendus, des analyses.

— Donc ce n’est pas une société fantôme.

— Non.

— Qui la possède ?

Claire fit glisser une feuille vers lui.

Deux holdings intermédiaires. Une société enregistrée au Luxembourg. Puis une structure familiale.

Le bénéficiaire final n’était pas indiqué sur la page.

Lucas leva les yeux.

— Vous ne savez pas ?

— Nous savons qui apparaît légalement, répondit Claire. Ce n’est pas la même chose que savoir qui bénéficie réellement de certaines opérations.

Lucas parcourut le schéma.

— Et Valette ?

Un silence.

André répondit :

— Son département a recommandé Orbis sur les premiers contrats.

— Il approuve aussi certaines missions.

— Oui.

— Il connaît les seuils.

— Évidemment.

Lucas referma les pages.

— Pourquoi n’avez-vous pas lancé un audit externe ?

Claire répondit avant André.

— Parce que si nous avons tort, nous détruisons la réputation de plusieurs personnes et déclenchons une crise interne pour des factures peut-être parfaitement légitimes.

André ajouta :

— Et si nous avons raison, lancer officiellement un audit trop tôt peut prévenir exactement ceux qui doivent l’être le moins.

Lucas sentit le problème prendre sa vraie dimension.

— Vous pensez que quelqu’un de haut placé organise ces dépenses.

— Nous pensons que c’est possible.

— Et vous me faites travailler là-dessus après une journée dans l’entreprise.

— Je vous ai fait examiner une consolidation normale, corrigea André. Vous avez trouvé vous-même la piste.

— Ce qui revient presque au même.

— Non. Si je vous avais donné Orbis comme cible, vous auriez cherché à confirmer mes soupçons. Je voulais savoir ce qui ressortait sans direction.

Lucas se leva et marcha jusqu’à la fenêtre.

Paris s’éveillait en contrebas.

— Pourquoi ne pas utiliser Claire ?

— Je suis là, rappela-t-elle.

— Je veux dire pour l’analyse initiale.

Claire ne sembla pas offensée.

— Parce que je connais déjà trop bien les personnes et les dossiers. Chaque information nouvelle se colle à vingt ans d’histoire interne.

André ajouta :

— J’ai besoin de quelqu’un sans alliances.

Lucas se retourna.

— Pour le moment.

— Exactement.

Cette réponse lui plut moins qu’elle n’aurait dû.

— Que voulez-vous que je fasse ?

André poussa un second dossier.

— Rien d’illégal. Rien qui dépasse vos accès. Vous comparez les missions, les dates, les validations et les livrables. Vous cherchez les contradictions factuelles.

— Et je parle à qui ?

— Pour l’instant, personne d’Orbis.

— Valette ?

— Non.

Lucas pensa à leur conversation de la veille.

— Lui m’a déjà parlé.

André releva immédiatement les yeux.

— À propos de quoi ?

Lucas rapporta l’échange presque mot pour mot.

Claire cessa d’écrire.

André demanda :

— Il a utilisé l’expression “chercher des choses que les autres auraient ratées” ?

— Oui.

— Vous lui aviez parlé de votre analyse ?

— Non.

Un silence plus lourd s’installa.

Claire prit la parole.

— Il a pu voir votre écran.

— Il l’a vu.

— Donc prudence avant de lui attribuer une signification.

Lucas hocha la tête.

André semblait néanmoins préoccupé.

— Vous ne restez plus seul tard le soir sur ce dossier.

Lucas eut presque envie de rire.

— Vous pensez qu’on va m’attaquer dans les toilettes ?

— Je pense que l’information circule vite. Et qu’un nouveau venu est facile à observer.

— Très rassurant.

— Je préfère que vous soyez légèrement inquiet que naïf.

Ils travaillèrent ensuite sur une méthode. Lucas devait traiter Orbis comme n’importe quel fournisseur. Aucun dossier secret enregistré sous un nom évident. Les analyses sensibles resteraient dans un espace restreint accessible uniquement à André, Claire et lui.

À neuf heures, la journée officielle commença.

Lucas passa la matinée en réunion avec l’équipe finance. Plusieurs personnes l’accueillirent poliment. Certaines avec curiosité. Une femme nommée Élodie Martin, responsable du contrôle interne, lui posa des questions directes sur son parcours.

— Vous venez d’où avant ici ?

— D’un poste administratif dans une PME et d’un entrepôt la nuit.

Elle cligna des yeux.

— Sérieusement ?

— Sérieusement.

— Et maintenant présidence.

— Apparemment.

Élodie sourit.

— Je respecte l’efficacité.

Lucas remarqua qu’elle ne lui demanda pas qui il connaissait.

Plus tard, il découvrit qu’Élodie avait elle-même commencé dans le groupe comme auditrice junior seize ans plus tôt. Son équipe contrôlait justement plusieurs processus fournisseurs.

À midi, Lucas consulta les rapports de contrôle.

Orbis n’apparaissait dans aucune alerte majeure.

Cela lui sembla étrange.

Les factures juste sous les seuils n’étaient pas cachées. Pourquoi personne n’avait-il relevé le motif ?

Il trouva une explication partielle : chaque filiale était analysée séparément. Dans une seule entité, il n’y avait que deux ou trois factures sous le seuil. Ce n’est qu’en réunissant les neuf sociétés que la répétition devenait visible.

Il demanda à Élodie, en termes généraux :

— Les contrôles fournisseurs croisent-ils les paiements entre filiales ?

— Pas systématiquement.

— Pourquoi ?

— Historiquement, les filiales gardent beaucoup d’autonomie. On centralise les sanctions, la conformité et certains gros fournisseurs. Pour le reste, les contrôles sont locaux.

— Donc quelqu’un travaillant avec plusieurs entités pourrait exploiter les seuils séparément.

Élodie le regarda un peu plus longtemps.

— Théoriquement.

— Est-ce déjà arrivé ?

— Pas à ma connaissance.

Puis elle ajouta :

— Pourquoi ?

Lucas avait préparé une réponse.

— J’essaie de comprendre l’architecture du contrôle.

Elle hocha la tête, mais son regard disait qu’elle n’était pas entièrement convaincue.

L’après-midi, Lucas compara les livrables Orbis.

Certains semblaient sérieux. Analyses détaillées, recommandations spécifiques, tableaux de données.

D’autres étaient beaucoup plus faibles.

Une présentation facturée 48 900 euros contenait vingt-sept diapositives dont plusieurs reproduisaient presque mot pour mot des documents internes créés avant le début de la mission.

Lucas vérifia les métadonnées.

Le fichier avait été créé par un salarié de Delmas Capital.

Pas par Orbis.

Il sentit une montée d’adrénaline.

Le nom de l’auteur interne : Julien Valette.

Lucas fixa l’écran.

Même nom de famille.

Il chercha dans l’annuaire.

Julien Valette, chargé de développement stratégique, filiale Sud-Europe.

Trente ans.

Lucas ouvrit son profil professionnel interne.

Formation prestigieuse. Entré dans le groupe quatre ans plus tôt.

Il lança une recherche publique autorisée sur les informations déjà présentes dans les dossiers fournisseurs. Rien n’établissait encore un lien avec Orbis.

Mais le fils d’un directeur stratégique avait apparemment créé un document ensuite facturé comme travail externe.

Cela pouvait être innocent. Un salarié pouvait transmettre une base à un consultant.

Lucas ouvrit l’historique du document.

La première version interne précédait le contrat Orbis de six semaines.

La version facturée comme livrable reprenait 80 % du contenu.

Il prit des notes.

À 17 h, André était encore en réunion. Claire l’appela dans son bureau.

— Qu’avez-vous ?

Lucas lui montra la comparaison.

Elle lut sans commenter.

Puis son visage se ferma.

— Julien est le fils de Marc Valette.

— Je m’en doutais.

— Ne dites cela à personne.

— Ce n’était pas mon intention.

Claire relut les dates.

— Ce document seul ne prouve pas une fraude.

— Non.

— Il peut exister une justification.

— Oui.

— Mais…

— Mais une société a facturé près de cinquante mille euros pour un livrable qui existait essentiellement avant qu’elle soit mandatée.

Claire ferma le dossier.

— André doit voir ça.

Ils attendirent son retour.

Lorsqu’André entra vingt minutes plus tard, il comprit immédiatement à leurs visages que quelque chose avait changé.

Lucas lui exposa les faits.

André ne parla pas pendant toute la démonstration.

À la fin, il demanda :

— Êtes-vous certain des dates ?

— Je les ai vérifiées trois fois.

— Les métadonnées peuvent être modifiées.

— Oui. Mais les sauvegardes internes correspondent. La version de Julien est archivée six semaines avant le contrat.

André s’assit.

Claire demanda :

— On informe le contrôle interne ?

André réfléchit.

— Pas encore.

Lucas fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce qu’Élodie Martin rapporte fonctionnellement au comité d’audit, mais opérationnellement au directeur financier.

— Et ?

André regarda Lucas.

— Le directeur financier est Philippe Valette.

Lucas sentit son corps se figer.

— Frère de Marc ?

— Oui.

— Combien de Valette travaillent ici ?

— Assez pour compliquer ce problème.

Claire ajouta :

— Marc et Philippe sont dans le groupe depuis plus de vingt ans. Julien est le fils de Marc. La famille est respectée. Très respectée.

Lucas repensa au commentaire de Marc lors de son premier matin.

“Profitez-en pour apprendre avant de chercher des choses que les autres auraient supposément ratées.”

Cela sonnait désormais autrement.

— Vous soupçonniez Marc depuis le début ?

André secoua la tête.

— Je soupçonnais un contournement organisé des contrôles. Je refusais d’attacher un nom sans preuve.

Lucas fixa les documents.

— Et maintenant ?

— Maintenant nous avons une raison de poser davantage de questions.

Son téléphone vibra.

André regarda l’écran.

Son visage changea.

— Quoi ? demanda Claire.

André lui montra le message.

Lucas ne pouvait pas le lire.

Claire devint pâle.

— Depuis quand ?

— Il y a moins de dix minutes.

Lucas attendit.

André posa le téléphone.

— Quelqu’un vient de demander la suppression administrative de l’ensemble des anciens dossiers fournisseurs Orbis datant de plus de trois ans.

Lucas sentit sa nuque se tendre.

— Qui ?

André regarda Claire.

Puis lui.

— La demande porte l’autorisation du service de Marc Valette.


Click here to continue reading: PART 8: Alors que des dossiers commencent à disparaître, Lucas doit choisir entre rester discret ou agir assez vite pour préserver la seule preuve exploitable