Le message resta affiché au milieu de l’écran comme une accusation.
“Faites le nécessaire. Je ne veux pas connaître le détail tant que l’opération se conclut.”
Lucas le relut une quatrième fois. Isolé de ses métadonnées, il semblait dévastateur. N’importe quel enquêteur, journaliste ou administrateur pouvait y voir l’ordre d’un président demandant volontairement de ne pas connaître le mécanisme utilisé pour conclure l’acquisition Bellanger.
André, debout derrière lui, ne disait plus rien.
Claire finit par réduire la fenêtre.
— On ne laisse pas ça ouvert.
Lucas se tourna.
— Les journaux montrent Marc.
— Les journaux montrent qu’un identifiant attribué à Marc a envoyé le message, corrigea-t-elle. C’est très différent d’une preuve judiciaire qu’il était assis devant le clavier.
— Qui d’autre pouvait utiliser son identifiant ?
— C’est ce qu’il faut déterminer.
André se passa les deux mains sur le visage.
— Et en attendant, ce courriel existe avec mon nom en haut.
Claire le regarda.
— Oui.
— Depuis douze ans.
— Oui.
La répétition semblait lui faire plus mal que l’accusation elle-même.
Lucas comprit soudain pourquoi le mécanisme avait été si efficace. Pour protéger une fraude, il n’était pas nécessaire de fabriquer une preuve parfaite. Il suffisait de créer assez d’ambiguïté pour que toute enquête devienne dangereuse pour celui qui la lançait.
Si André exposait Orbis, quelqu’un pouvait ressortir ce courriel.
S’il se taisait, les paiements continuaient.
Dans les deux cas, les Valette — s’ils étaient réellement impliqués — conservaient une forme de pouvoir.
Claire consulta l’heure.
— Le cabinet externe sera là dans vingt minutes.
André alla jusqu’à son bureau et prit son téléphone.
— On reporte.
Claire leva brusquement les yeux.
— Non.
— Je ne leur remets pas ça tant qu’on ne comprend pas comment cette adresse a été utilisée.
— André, c’est précisément la raison pour laquelle ils viennent.
— Et si ce message sort de cette pièce aujourd’hui, qu’est-ce qu’ils vont faire ?
— Leur travail.
— Leur travail consistera à considérer la possibilité que j’ai autorisé tout ça.
Claire ne répondit pas.
André eut un rire bref, sans amusement.
— Voilà.
Lucas intervint.
— Vous vouliez une enquête indépendante.
— Je la veux.
— À condition qu’elle commence par conclure que vous êtes innocent ?
André se retourna.
Claire ferma les yeux une seconde, comme si elle savait exactement ce qui allait suivre.
— Faites attention, Lucas.
— Je fais attention.
— Non. Vous confondez encore votre liberté de poser des questions avec le droit de provoquer.
Lucas se leva à son tour.
— Vous m’avez recruté parce que je ne savais pas encore ce que j’étais supposé ne pas regarder. C’est ce que vous avez dit.
André s’approcha.
— Et je vous ai également dit que la compétence consistait à apprendre.
— Alors apprenez-moi ce qu’il faut faire quand le patron veut retarder l’arrivée des gens capables de vérifier un document qui le met en cause.
Le silence devint lourd.
Claire se plaça presque physiquement entre leurs lignes de regard.
— Personne ne reporte rien.
Elle se tourna vers André.
— Tu peux être en colère. Tu peux avoir peur. Tu peux penser qu’on t’a construit un piège il y a douze ans. Mais si tu bloques maintenant les conseils indépendants, la première chose qu’ils écriront un jour dans leur rapport sera que tu as essayé de contrôler la portée de l’enquête après avoir découvert un document compromettant.
André resta immobile.
Claire poursuivit plus doucement.
— Et cette fois, personne n’aura besoin de falsifier quoi que ce soit.
Cette phrase l’atteignit.
Il retourna lentement vers la fenêtre.
— Fais-les monter.
À 17 h 06, deux avocats du cabinet Morel & Stein — aucun lien avec Lucas malgré le nom — furent introduits dans la salle sécurisée. Marianne Stein, associée spécialisée en enquêtes internes, menait la discussion. À côté d’elle, Karim Bensaïd, expert en conformité financière, prenait des notes rapides.
Claire leur présenta les faits sans interprétation.
Orbis.
Les factures sous seuil.
Les documents internes réutilisés.
La relation avec Ravel.
Les premiers faux appels d’offres.
Bellanger.
Lumen Conseil.
Les paiements au neveu de Jérôme Roussel.
Puis le courriel envoyé depuis la boîte d’André.
Marianne Stein ne réagit presque pas pendant l’exposé.
Quand Claire eut terminé, elle posa son stylo.
— À partir de maintenant, je recommande une préservation complète de tous les documents liés à Bellanger, Orbis, Ravel, Marc Valette, Philippe Valette, Julien Valette et Jérôme Roussel.
André hocha la tête.
— Faites.
— Deuxièmement, aucun des Valette ne doit savoir ce que nous avons précisément.
— D’accord.
— Troisièmement, monsieur Delmas, vous ne dirigez plus personnellement les entretiens relatifs à cette affaire.
André se raidit.
— Pardon ?
— Vous êtes potentiellement témoin. Peut-être victime d’une usurpation interne. Et votre nom figure aussi sur des éléments qui pourraient être interprétés autrement. Vous ne pouvez pas à la fois être la personne examinée et celle qui décide comment examiner.
Lucas vit la mâchoire d’André se contracter.
— Je reste président de cette entreprise.
— Oui. Mais pour cette enquête, vous devez accepter une séparation.
Claire intervint.
— Je suis d’accord.
André la regarda.
— Évidemment.
Marianne Stein continua comme si elle n’avait pas entendu.
— Nous devons également informer la présidente du comité d’audit aujourd’hui.
— Elle vient à dix-huit heures, dit Claire.
— Parfait.
Lucas observait André. Quelques jours plus tôt, celui-ci lui avait expliqué que les choix révélaient la personne lorsqu’ils avaient un coût. Il comprenait maintenant que le prix réel commençait.
À 18 h 14, Hélène Roux, présidente du comité d’audit, arriva.
Elle avait soixante ans passés, une voix calme et aucune patience pour les formulations vagues.
— Est-ce que nous parlons d’une suspicion de corruption historique ? demanda-t-elle après vingt minutes.
Marianne répondit.
— Nous parlons de paiements suspects reliés à une acquisition, d’éléments indiquant une manipulation possible des procédures et d’un message dont l’origine technique semble incompatible avec son expéditeur apparent.
Hélène regarda André.
— Et tu ne savais rien ?
— Rien de ce mécanisme.
— Tu en es certain ?
André soutint son regard.
— Oui.
— Alors il faut être assez solide pour laisser quelqu’un essayer de prouver le contraire.
Lucas vit André encaisser la phrase.
— D’accord.
Hélène se tourna vers Claire.
— Qui sait que vous travaillez sur Orbis ?
— André, Lucas, moi, l’informatique restreinte. Et probablement Marc, au moins partiellement.
— Pourquoi probablement ?
Lucas raconta les deux interactions avec lui.
Hélène l’écouta attentivement.
— Et Philippe ?
Claire indiqua la tentative de réinitialisation des accès Ravel.
Hélène posa son stylo.
— Alors on considère qu’ils savent que quelque chose bouge.
Marianne Stein proposa de sécuriser discrètement les accès sensibles tout en évitant une suspension immédiate susceptible de provoquer une destruction externe de documents.
— On doit préserver leurs ordinateurs avant toute confrontation, dit-elle.
Karim ajouta :
— Et leurs téléphones professionnels, archives cloud, répertoires partagés.
André demanda :
— Combien de temps ?
— Quelques heures pour les systèmes internes.
Lucas pensa aux téléphones personnels.
— Et ce qui est hors du groupe ?
Marianne le regarda.
— C’est là que ça devient plus compliqué.
À 19 h 02, un message arriva sur le téléphone de Claire.
Elle le lut, puis le montra à Marianne.
— Philippe demande une réunion urgente avec André.
André fronça les sourcils.
— Sur quoi ?
— “Anomalies d’accès aux archives finance.”
Lucas sentit son pouls accélérer.
Philippe avait remarqué que sa requête était bloquée.
Marianne réfléchit quelques secondes.
— Acceptez.
André la regarda.
— Vous venez de dire que je ne devais pas mener les entretiens.
— Ce ne sera pas un entretien. Il vous a demandé un rendez-vous. Vous écoutez. Vous ne posez aucune question sur Orbis.
— Et vous ?
— Nous surveillons depuis la salle voisine avec votre accord.
Claire consulta l’agenda.
— Il est encore dans le bâtiment.
La réunion fut fixée à 19 h 20.
Lucas n’y assisterait pas.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
Marianne répondit.
— Parce que vous êtes trop nouveau et trop directement lié aux recherches qui ont attiré l’attention. Votre présence modifierait son comportement.
Lucas n’aima pas être écarté, mais l’argument était solide.
À 19 h 18, il s’installa avec Claire, Hélène, Marianne et Karim dans une petite salle reliée au système de visioconférence interne du bureau d’André, caméra éteinte de leur côté.
Philippe Valette entra exactement à l’heure.
Il ressemblait à son frère sans lui ressembler vraiment : plus massif, visage plus rond, lunettes épaisses, comportement moins agressif.
— André, désolé de te déranger tard.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Un problème avec les archives.
Philippe posa une tablette sur la table.
— Mon bureau a demandé la restauration d’anciens accès concernant Ravel. L’informatique bloque sans explication.
André resta neutre.
— Pourquoi récupérer les accès de Sébastien ?
— Revue fiscale sur de vieux contrats.
Lucas regarda Claire.
Elle ne bougea pas.
— Quelle revue ? demanda André.
Marianne murmura immédiatement :
— Trop direct.
Philippe ne sembla pourtant pas inquiet.
— Une demande sur certaines prestations historiques. Rien d’important.
— Quelles prestations ?
Philippe eut un léger sourire.
— Tu te souviens de tout à coup ?
André ne répondit pas.
Philippe poursuivit.
— Orbis, notamment.
Dans la salle voisine, personne ne bougea.
André posa ses mains sur le bureau.
— Pourquoi Orbis ?
— Parce que certaines factures ont été rouvertes par ton nouveau protégé.
Lucas sentit sa nuque se contracter.
Philippe savait.
— Lucas ? demanda André.
— Oui.
Philippe secoua la tête.
— Marc m’a dit qu’il avait vu le garçon passer sa première journée à chercher dans des fournisseurs qui n’étaient même pas dans sa mission.
Lucas murmura :
— Faux.
Claire posa un doigt devant ses lèvres.
André répondit.
— Il travaillait sur une consolidation.
— Peut-être.
Philippe se pencha.
— André, je te connais depuis vingt-trois ans. Tu n’embauches pas quelqu’un directement auprès de toi parce qu’il a réussi un exercice Excel.
Le silence s’étira.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda André.
— Je veux dire que si tu as une question sur Orbis, demande-la. Ne transforme pas ça en jeu.
Marianne Stein griffonna quelque chose.
André garda son ton calme.
— Tu as quelque chose à me dire sur Orbis ?
Philippe sourit.
— Non.
Puis son sourire disparut.
— Mais toi, peut-être.
Lucas vit André se figer.
Philippe poursuivit.
— Tu as oublié Bellanger ?
Personne dans la salle voisine ne respirait normalement.
André parla lentement.
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Parce que certains vieux dossiers ne sont pas toujours agréables à rouvrir.
Claire serra son stylo.
Philippe se leva.
— Fais attention à ce que ton nouveau garçon déterre, André.
— C’est une menace ?
— Un conseil.
Il prit sa tablette.
— Nous avons tous fait ce qu’il fallait à l’époque pour que cette maison existe aujourd’hui.
André le fixa.
— “Nous” ?
Philippe s’arrêta.
Pendant une seconde, son visage trahit quelque chose.
Puis il haussa les épaules.
— Le groupe. Les équipes. Tout le monde.
Il sortit.
La porte venait à peine de se fermer que Marianne Stein se leva.
— On gèle ses accès maintenant.
Claire donna l’ordre.
Lucas regarda l’écran vide.
Philippe n’avait rien avoué.
Mais il avait fait quelque chose de presque aussi important.
Il avait mentionné Bellanger alors qu’André n’en avait jamais parlé.