PART 6 – Dès son premier matin, Lucas comprend que son ascension dérange déjà et qu’un détail dans les comptes pourrait confirmer les soupçons d’André

Le lundi matin, Lucas arriva à 7 h 12 pour une prise de poste prévue à huit heures trente.

Le hall de Delmas Capital était presque vide. Une équipe de nettoyage terminait les sols, deux agents de sécurité changeaient de poste et les écrans du mur principal diffusaient silencieusement des informations économiques. Lucas reconnut avec un pincement étrange le fauteuil où il avait attendu quelques minutes après son entretien manqué.

Quatre jours plus tôt, il aurait donné beaucoup pour avoir simplement le droit de monter au service recrutement.

À présent, son badge portait une bande noire indiquant un accès à la présidence.

L’agent de sécurité le scanna puis leva les yeux.

— Premier jour ?

— Ça se voit tant que ça ?

— Vous êtes arrivé une heure et quart trop tôt.

Lucas sourit.

— Alors oui.

Il monta au trente-huitième étage avec un sac contenant un carnet, deux stylos, son déjeuner préparé par Mireille et une chemise de rechange que Sophie avait exigé qu’il emporte “au cas où il déciderait encore de réparer un moteur avant une réunion”.

Claire Benoît était déjà là.

— Je pensais être le premier.

— Mauvaise stratégie si vous cherchez à battre quelqu’un qui travaille avec André depuis vingt-deux ans.

Elle lui tendit un badge définitif et une enveloppe avec ses accès.

— Votre bureau est ici.

Lucas s’attendait à une petite pièce. Il découvrit plutôt un poste vitré à quelques mètres du couloir d’André. Assez proche pour comprendre qu’il avait réellement été placé au cœur du dispositif. Assez visible pour que tout le monde sache qu’il n’était pas arrivé là par hasard.

— Vous aurez un ordinateur sécurisé d’ici dix minutes, expliqua Claire. Pas de documents confidentiels sur téléphone personnel. Pas de transfert vers votre messagerie privée. Pas de photographies. Si vous avez un doute, vous demandez.

— D’accord.

— Et si quelqu’un affirme que “tout le monde le fait”, vous demandez quand même.

Lucas la regarda.

— Conseil général ?

— Conseil de survie.

Elle repartit avant qu’il puisse savoir si elle plaisantait.

À huit heures, un homme grand, costume bleu marine, cheveux gris courts, s’arrêta devant le bureau de Lucas. Il devait avoir une cinquantaine d’années. Son badge indiquait : Marc Valette, directeur de la stratégie.

— Vous êtes Morel.

Pas une question.

Lucas se leva.

— Lucas Morel.

Valette lui serra la main sans chaleur.

— On vous attendait la semaine dernière au recrutement.

Lucas sentit immédiatement le piège potentiel.

— J’ai eu un contretemps.

— Apparemment très profitable.

Le sourire de Valette était léger, mais pas amical.

Lucas soutint son regard.

— Je préfère penser que le reste dépendra de mon travail.

Valette inclina à peine la tête.

— C’est ce que tout le monde préfère penser ici.

Il partit.

Lucas se rassit lentement.

Claire reparut derrière lui avec une tablette.

— Marc Valette.

— J’avais lu son badge.

— Alors vous savez déjà presque tout ce que vous avez besoin de savoir ce matin.

— Il n’a pas l’air ravi de me voir.

— Marc n’aime pas ce qu’il ne comprend pas.

— Et il ne comprend pas pourquoi je suis là.

Claire le regarda.

— Pour être juste, très peu de gens le comprennent.

À 8 h 32, André fit venir Lucas dans son bureau.

Pas de cérémonie. Pas de discours de bienvenue.

Trois dossiers étaient posés sur la table.

— Nous allons voir comment vous lisez.

Lucas s’assit.

André lui donna le premier dossier.

— Entreprise de logistique portuaire. Résumez-moi en dix minutes ce qui vous inquiète.

Lucas ouvrit les pages.

— Vous voulez un résumé financier ?

— Je veux ce qui vous inquiète.

La nuance lui parut volontaire.

Pendant deux heures, André lui soumit trois situations différentes : une acquisition en Belgique, un portefeuille immobilier et une participation dans une entreprise industrielle. Chaque fois, il demandait moins de calculs que de questions.

Pourquoi cette marge progressait-elle alors que le volume reculait ?

Pourquoi la direction avait-elle modifié son indicateur principal ?

Pourquoi une filiale restait-elle déficitaire si longtemps alors qu’on promettait sa fermeture depuis trois exercices ?

Lucas se trompa plusieurs fois.

Sur le dossier immobilier, il s’attarda sur une dette qu’André jugeait correctement couverte et passa presque à côté d’une dépendance à un unique locataire.

— Vous regardez encore trop la valeur absolue, dit André.

— C’est important.

— Oui. Mais la concentration du risque peut tuer plus vite qu’une dette élevée.

Lucas nota la remarque.

— Vous ne comptez pas me ménager le premier jour.

— Je vous ai embauché pour éviter de devoir vous ménager le centième.

À midi, Claire l’emmena déjeuner à la cantine des cadres. Les conversations baissèrent légèrement lorsqu’ils entrèrent. Lucas s’en aperçut.

— C’est subtil, dit-il.

— Ça va empirer avant de s’améliorer.

Ils s’installèrent près d’une fenêtre.

— Qu’est-ce qu’ils savent ?

— Qu’André a personnellement demandé votre recrutement. Que vous n’étiez pas dans la sélection finale du poste pour lequel vous aviez candidaté. Que vous avez été nommé directement à la présidence.

— Donc suffisamment pour penser que je suis le fils caché de quelqu’un.

Claire prit une gorgée d’eau.

— J’ai entendu neveu, filleul et fils illégitime.

Lucas faillit s’étouffer.

— Déjà ?

— Les gens sont créatifs quand ils manquent d’informations.

— Et vous ?

— Moi quoi ?

— Vous vous êtes demandé pourquoi André m’avait choisi ?

— Bien sûr.

— Et maintenant ?

Claire posa sa fourchette.

— Maintenant j’attends de voir si sa décision était bonne.

Lucas apprécia cette franchise.

Après le déjeuner, on lui confia un dossier plus banal : vérifier des écarts dans des tableaux consolidés concernant plusieurs filiales européennes. Travail répétitif. Des milliers de lignes. Exactement le genre de tâche qu’un débutant devait apprendre à faire sans chercher à paraître brillant.

Lucas s’y plongea.

Vers seize heures, il remarqua un poste récurrent : “services de conseil opérationnel”.

Les montants étaient modestes par rapport à l’ensemble du groupe. Trois cent mille euros ici. Cent quatre-vingt mille là. Dans une société brassant des milliards, presque du bruit.

Pourtant, quelque chose l’arrêta.

Le même prestataire apparaissait dans quatre filiales différentes.

Orbis Conseil.

Lucas ouvrit les descriptions.

Optimisation stratégique.

Accompagnement opérationnel.

Support de transformation.

Audit de performance.

Des expressions suffisamment vagues pour tout signifier.

Il chercha dans le système interne. Orbis Conseil existait bien comme fournisseur référencé depuis cinq ans.

Lucas ouvrit plusieurs factures.

La structure des montants était étrange. Toujours juste sous certains seuils d’approbation supplémentaires.

49 600 euros.

49 850.

49 400.

Jamais 50 000.

Il pensa immédiatement à l’histoire d’André et Marcel Rivière. Les doubles facturations discrètes.

Lucas repoussa cette association.

Il venait de commencer. Il ne devait pas transformer chaque anomalie en complot.

Il prit un échantillon plus large.

Sur vingt-trois factures, dix-sept se situaient entre 47 000 et 49 950 euros.

Cela pouvait avoir une explication contractuelle.

Il chercha les bons de commande.

Plusieurs avaient été approuvés par des directions différentes.

Puis un nom apparut à plusieurs reprises dans le circuit de validation indirecte.

M. Valette.

Lucas se recula de l’écran.

Il sentit immédiatement le danger d’une conclusion prématurée. Marc Valette dirigeait la stratégie. Il pouvait être parfaitement normal que son service supervise des consultants.

Lucas ouvrit encore des documents.

À 18 h 20, presque tout l’étage était parti. Claire sortit de son bureau, manteau sur le bras.

— Vous comptez dormir ici ?

— Non.

Elle regarda son écran.

— Qu’est-ce que vous faites ?

— Le contrôle des écarts européens.

— Il était prévu pour demain.

— J’ai presque terminé.

Claire observa les lignes ouvertes.

— Orbis ?

Lucas tourna légèrement la tête.

Sa réaction avait été trop rapide.

— Vous connaissez ?

— De nom.

— Ils travaillent beaucoup avec nous ?

— Apparemment.

— Vous n’avez pas l’air convaincue.

Claire reprit immédiatement un visage neutre.

— N’interprétez pas chacune de mes respirations, Lucas.

— André m’a embauché pour regarder ce qui inquiète.

— Et moi je vous conseille d’apprendre à distinguer une intuition d’une preuve.

Elle remit son manteau.

— Rentrez chez vous.

Lucas attendit qu’elle s’éloigne.

Puis il sauvegarda ses notes dans un dossier interne.

À 18 h 43, Marc Valette apparut à l’entrée de son bureau.

Lucas sentit une tension dans son dos.

— Vous êtes toujours là.

— Je termine une vérification.

Valette entra sans y être invité.

Son regard glissa vers l’écran.

— Consolidation fournisseurs.

— Oui.

— Travail passionnant.

— Je commence doucement.

Valette sourit.

— Bonne philosophie.

Son regard revint sur le nom Orbis Conseil.

Il n’y eut qu’une fraction de seconde.

Mais Lucas la vit.

— Un problème ? demanda-t-il.

— Aucun.

Valette se tourna vers lui.

— Un conseil, Morel. Vous avez reçu une occasion exceptionnelle. Profitez-en pour apprendre avant de chercher des choses que les autres auraient supposément ratées.

Le choix des mots fit battre le cœur de Lucas plus vite.

— Je fais uniquement ce qu’on m’a demandé.

— Parfait.

Valette partit.

Lucas attendit trente secondes.

Puis il ferma tout, prit son sac et se dirigea vers l’ascenseur.

À l’intérieur, il sortit son téléphone personnel par réflexe, puis se souvint de l’interdiction de photographier des documents.

Les portes étaient presque fermées lorsqu’une main les arrêta.

André entra.

— Première journée ?

— Instructive.

L’ascenseur descendit.

André observa son expression.

— Vous avez trouvé quelque chose.

Lucas hésita.

— Peut-être rien.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

Lucas choisit ses mots.

— Un fournisseur apparaît souvent dans plusieurs filiales. Des factures répétées juste sous un seuil de validation. Je n’ai pas encore assez d’éléments pour savoir si c’est inhabituel.

André ne demanda pas le nom.

Ce détail frappa Lucas.

— Vous ne voulez pas savoir lequel ?

André regarda les chiffres de l’ascenseur.

— Orbis Conseil ?

Lucas sentit son estomac se contracter.

Les portes s’ouvrirent au rez-de-chaussée.

André sortit puis se retourna.

— Demain matin. Sept heures trente. Mon bureau.

— C’était dans le dossier bleu ?

André le fixa.

— Rentrez chez vous, Lucas.

Cette fois, le ton ne laissait aucune place à une autre question.

Lucas traversa le hall.

Dehors, la nuit était tombée.

Il comprit alors que le dossier bleu n’était pas une possibilité future.

Il travaillait déjà dessus depuis plusieurs heures sans le savoir.


Click here to continue reading: PART 7: André ouvre enfin le dossier bleu, mais la piste découverte par Lucas mène vers un cadre que personne ne peut accuser sans conséquences