Claire avait réservé une petite salle sécurisée avant leur retour à Paris.
Personne ne brancha directement la clé USB sur le réseau de Delmas Capital. L’équipe informatique en fit d’abord une copie isolée, vérifia les fichiers, rechercha tout programme malveillant et créa un environnement fermé.
Lucas regarda la procédure avec impatience.
— Combien de temps ?
— Jusqu’à ce qu’on soit certain que cette clé n’ouvre pas une porte à quelqu’un, répondit Claire.
— Masson n’a pas l’air du genre à construire un logiciel espion.
— Ce n’est pas Masson qui m’inquiète.
André resta silencieux.
Depuis Montpellier, il n’avait presque pas parlé de Bellanger Énergie.
Lucas avait consulté l’historique de l’acquisition pendant le trajet.
Bellanger était alors une entreprise industrielle spécialisée dans les infrastructures énergétiques. Delmas Capital avait pris le contrôle après une négociation difficile avec plusieurs actionnaires familiaux. Deux ans plus tard, la valeur de l’entreprise avait fortement augmenté.
La transaction était régulièrement citée dans les articles retraçant la carrière d’André.
— Pourquoi Masson a dit que vous la considériez comme “propre” ? demanda Lucas.
André resta debout près de la fenêtre.
— Parce qu’elle l’était.
— Vous avez l’air très sûr.
— Nous avons refusé plusieurs intermédiaires. Tout a été audité. Les négociations finales sont documentées. Aucun paiement parallèle.
Claire releva les yeux de son ordinateur.
— Du moins aucun que nous ayons vu.
André lui lança un regard.
— Ne commence pas.
— Je ne commence rien. C’est précisément ce qu’on doit vérifier.
Il ne répondit pas.
Lucas reconnut quelque chose d’inconfortable : André avait toujours exigé qu’il regarde les faits sans s’attacher à une conclusion. À présent que les faits menaçaient sa propre histoire, il résistait exactement comme n’importe quel dirigeant.
— Quand vous m’avez donné les premiers dossiers, dit Lucas, vous m’avez dit de chercher ce qui m’inquiétait.
André se tourna.
— Oui.
— Là, ce qui m’inquiète, c’est que vous avez déjà décidé que Masson se trompe.
Claire leva légèrement les sourcils.
André fixa Lucas.
— Vous avez travaillé ici une semaine.
— Ce qui ne change pas les fichiers.
— Vous ne connaissez pas cette acquisition.
— Justement.
La tension monta.
Lucas sentit qu’il franchissait une limite, mais continua.
— Vous avez dit que vous aviez besoin de quelqu’un sans alliances. Je n’ai aucune raison de protéger votre réputation sur Bellanger.
André s’approcha lentement de la table.
— Et aucune raison de la détruire par impatience.
— Alors regardons.
Claire intervint.
— Ça suffit.
Les deux hommes se turent.
— Lucas a raison sur une chose, dit-elle. Il faut traiter Bellanger comme si André n’était pas dans la pièce.
André eut un rire sec.
— Très pratique.
— Tu voulais une enquête réelle.
— Je la veux.
— Alors accepte ce qu’elle coûte.
Cette phrase ramena Lucas à leur première conversation.
Les valeurs apparaissent quand elles coûtent quelque chose.
André aussi sembla entendre l’écho.
Il s’assit.
— Très bien.
L’informatique valida enfin l’accès aux fichiers.
La clé contenait cent quatre-vingt-sept documents.
Factures.
Courriels imprimés puis scannés.
Tableaux Excel anciens.
Notes personnelles.
Lucas et Claire commencèrent par la chronologie.
Deux ans après la création d’Orbis, la société avait facturé plusieurs missions liées à Bellanger, mais pas directement à l’acquisition.
Les factures étaient rattachées à trois filiales.
— Pourquoi utiliser des filiales pour une transaction gérée par la holding ? demanda Lucas.
Claire ne répondit pas.
André, lui, connaissait déjà la réponse possible.
— Pour éviter que les coûts apparaissent dans le budget de l’acquisition.
Lucas ouvrit les montants.
47 800.
49 100.
48 600.
Encore le même motif.
— Total ?
Claire calcula.
— Un peu plus de 600 000 euros sur neuf mois.
André se pencha.
— Impossible.
Lucas continua.
Les intitulés étaient vagues : études de marché, analyse réglementaire, soutien opérationnel.
Puis il trouva un tableau de Masson.
Une colonne indiquait les montants Orbis.
Une autre : “BLG”.
Une troisième : “JR”.
— BLG peut être Bellanger, dit Lucas.
— Probablement, répondit Claire.
— JR ?
Personne ne savait.
Ils poursuivirent.
Un ancien courriel de Ravel adressé à Masson disait : “Merci de maintenir la ventilation actuelle. JR confirme que la couverture par les trois entités reste acceptable.”
Lucas relut.
— “Couverture”.
— Peut être une couverture budgétaire, dit Claire.
— Ou autre chose.
André était devenu très silencieux.
Un second message parlait d’un “solde après closing”.
Le closing correspondait exactement à la date de l’acquisition Bellanger.
Lucas sentit la pièce changer.
— Ça ressemble à un paiement lié au succès de l’opération.
— Beaucoup de consultants ont des success fees, répondit André.
— Mais vous venez de dire qu’Orbis ne travaillait pas directement sur la transaction.
André ne répondit pas.
Claire ouvrit les dossiers officiels de Bellanger.
La liste des intermédiaires était courte.
Aucun Orbis.
Aucun Sébastien Ravel.
Aucun JR.
Ils cherchèrent “JR” dans les archives générales.
Des centaines de résultats.
Julien Renaud.
Jacques Rivet.
Jean Roche.
Rien d’évident.
Lucas examina les courriels autour de la date du closing.
Un message retint son attention.
Objet : “déjeuner JR / MV”.
— MV peut être Marc Valette.
Claire hocha la tête.
— Oui.
Le corps du message était bref.
“Vu avec JR. Accord final. MV reprend demain.”
Lucas sentit sa respiration ralentir.
— Qui a envoyé ça ?
— Ravel à Masson.
— Date ?
— Trois jours avant la signature Bellanger.
André se leva.
— Marc n’était pas sur l’équipe Bellanger.
— Officiellement, dit Claire.
Lucas comprit pourquoi André résistait.
Si Marc avait agi en coulisses, alors l’une des plus grandes opérations du groupe avait impliqué un réseau parallèle bien avant qu’Orbis ne devienne un fournisseur majeur.
— Est-ce que Bellanger avait un problème particulier à l’époque ? demanda Lucas.
André réfléchit.
— Un actionnaire minoritaire refusait de vendre.
— Nom ?
— Jérôme Roussel.
Lucas et Claire se regardèrent.
JR.
André comprit immédiatement.
— Non.
Claire rechercha le nom.
Jérôme Roussel détenait à l’époque 8,4 % du capital.
Les archives de presse indiquaient qu’il s’était opposé publiquement à la vente pendant des mois.
Puis, trois jours avant l’accord final, il avait brusquement accepté.
Lucas sentit les pièces s’aligner.
— Trois jours avant le closing, Ravel écrit “vu avec JR. Accord final.”
André fixa l’écran.
— Ça peut signifier qu’il a simplement négocié.
— Alors pourquoi Orbis facture six cent mille euros par plusieurs filiales ? demanda Lucas.
Aucune réponse.
Claire ouvrit le dossier juridique Bellanger.
— Le prix payé à Roussel est identique à celui des autres actionnaires.
— Donc s’il a reçu quelque chose de plus, ça ne figure pas dans la transaction, dit Lucas.
André passa une main sur son visage.
— Je n’ai jamais autorisé un paiement parallèle.
— Je vous crois, répondit Lucas.
André releva la tête, surpris.
— Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y en a pas eu.
La phrase resta suspendue.
Ils recherchèrent les paiements d’Orbis après le closing.
Deux semaines plus tard, une facture de 49 900 euros.
Puis une autre.
Puis trois autres vers une société partenaire.
Claire agrandit une référence bancaire.
— Destination finale inconnue.
Lucas demanda :
— On peut demander les relevés historiques ?
— Oui, mais il faut passer par la conformité et probablement les banques.
André resta silencieux.
Claire le regarda.
— C’est le moment où il faut élargir officiellement.
— Pas encore.
— André.
— Pas encore.
Lucas sentit sa frustration revenir.
— Pourquoi ?
André frappa doucement la table avec deux doigts.
— Parce que si nous déclenchons maintenant un audit large avec une hypothèse de corruption historique, nous devons être capables d’expliquer ce que nous avons.
— Nous avons six cent mille euros facturés hors budget, un consultant non déclaré sur la transaction, des courriels faisant référence à l’actionnaire bloquant et des paiements après le closing.
— Nous avons des indices.
— Beaucoup.
Claire intervint.
— Il a raison sur un point. Une accusation formelle doit être construite.
Lucas recula.
— Alors continuons.
Ils passèrent les trois heures suivantes à reconstruire l’emploi du temps de Marc Valette pendant les négociations Bellanger.
Les agendas historiques n’étaient pas complets.
Mais plusieurs déplacements correspondaient à des réunions dans la même ville que Jérôme Roussel.
— Coïncidence possible, dit Claire.
Lucas nota les dates.
Une semaine avant le closing : Marc à Lyon.
Roussel vivait près de Lyon.
Deux jours plus tard : une facture Orbis “accompagnement réglementaire”.
Le lien restait circonstanciel.
Puis Claire trouva quelque chose de différent.
— Regardez.
Un remboursement de frais de Marc Valette.
Hôtel à Lyon.
Dîner.
Deux personnes.
Le reçu avait été scanné.
Nom manuscrit du second convive : “J. Roussel”.
Personne ne parla.
André s’assit lentement.
— Il l’a rencontré.
— Oui.
— Sans me le dire.
— Apparemment.
Lucas observa son visage.
Ce n’était plus seulement de la colère. C’était une forme de deuil.
— Vous lui faisiez confiance.
André eut un sourire vide.
— J’ai fait de lui directeur de la stratégie.
Claire continua à chercher.
— Le dîner a été remboursé comme “développement commercial”.
Lucas relut le montant.
— Pourquoi garder une trace si quelqu’un voulait cacher la rencontre ?
— Parce que les gens ne cachent pas toujours ce qu’ils pensent être anodin, répondit Claire.
Ils analysèrent ensuite les jours suivants.
Un courriel de Ravel à Marc avait été archivé dans une ancienne boîte partagée.
Objet : “confirmation”.
Corps : “JR est aligné. Conditions vues hier. S’assurer que le traitement convenu reste hors dossier central.”
Lucas sentit un froid dans le dos.
— Là, c’est plus clair.
André prit le clavier.
Il relut le message plusieurs fois.
— Qui avait accès à cette boîte ?
Claire vérifia.
— Ravel, Marc, deux assistants à l’époque.
— Ça suffit.
André se leva.
— On convoque Marc.
Lucas fut surpris.
— Maintenant ?
— Oui.
Claire secoua immédiatement la tête.
— Mauvaise idée.
— J’ai un courriel—
— Tu as un courriel qui peut avoir plusieurs interprétations. S’il est impliqué, tu vas lui montrer exactement ce qu’on sait.
André se tourna vers elle.
— Alors quoi ?
— On sécurise d’abord tout ce qu’on peut.
Lucas ajouta :
— Et on trouve Ravel.
André le regarda.
— Vous pensez qu’il parlera ?
— Je pense qu’il est au centre de presque tous les fils.
Claire lança une recherche sur ses coordonnées actuelles.
Sébastien Ravel vivait officiellement en Suisse.
Mais ses traces professionnelles récentes étaient rares.
Dernier mandat public : trois ans auparavant.
Dernière adresse connue : Lausanne.
Lucas regarda les documents.
— Masson a dit qu’il l’avait appelé l’an dernier.
— Donc il est vivant, dit Claire.
André acquiesça.
— Et probablement inquiet.
À cet instant, le téléphone de Claire vibra.
Elle lut le message.
Son expression changea.
— Quoi ? demanda André.
— La conformité vient de recevoir une demande étrange.
— Laquelle ?
Claire leur montra l’écran.
Quelqu’un avait demandé la réinitialisation urgente des accès archivés de Sébastien Ravel.
— Qui ? demanda Lucas.
Claire ouvrit le détail.
La demande avait été introduite à 14 h 03.
Par le compte administratif du bureau du directeur financier.
Philippe Valette.
Lucas regarda l’heure.
14 h 11.
Huit minutes plus tôt.
André fixa l’écran.
Puis il dit doucement :
— Ils savent que nous regardons.