PART 14 – Philippe est privé d’accès avant l’aube, mais Marc contre-attaque en utilisant l’histoire du pneu pour transformer Lucas de témoin gênant en cible idéale

À 5 h 32 le lendemain matin, Philippe Valette perdit silencieusement ses accès administratifs étendus.

Il pouvait toujours ouvrir sa messagerie et les documents nécessaires à son poste. Il ignorait que tout ce qu’il consultait était désormais journalisé dans un environnement renforcé et que certaines fonctions sensibles exigeaient une validation externe.

Marc Valette reçut le même traitement quinze minutes plus tard.

La décision avait été prise par Hélène Roux et les avocats, pas par André.

Cette distinction comptait.

Elle n’empêcha pas André de dormir à peine deux heures.

Quand Lucas arriva à sept heures, il trouva Claire devant la machine à café.

— Vous avez l’air affreuse, dit-il.

— Merci.

— Je voulais dire fatiguée.

— C’est nettement mieux.

Elle lui tendit un café.

— Et vous ?

— J’ai dormi quatre heures.

— Donc votre mère avait raison.

Lucas ne demanda pas comment Claire savait que Mireille contrôlait son sommeil. Il avait probablement parlé plus qu’il ne croyait ces derniers jours.

Ils rejoignirent Marianne Stein dans la salle sécurisée.

Pendant la nuit, l’équipe informatique avait créé des copies forensiques des ordinateurs professionnels de Marc et Philippe. Rien ne serait consulté sans cadre juridique précis, mais les données étaient préservées.

— Ils vont comprendre assez vite que quelque chose a changé, dit Lucas.

— Oui, répondit Marianne.

— Et après ?

— Après, on regarde ce qu’ils font.

À 7 h 40, Marc envoya un message à André.

“Je dois te parler immédiatement.”

André le montra à Marianne.

— Pas encore, dit-elle.

— Il va venir.

— Alors Claire lui dit que tu es indisponible.

À 7 h 52, Marc apparut effectivement au trente-huitième étage.

Lucas le vit depuis son bureau.

Il marchait vite, sans veste, téléphone dans la main. Claire sortit à sa rencontre avant qu’il atteigne la porte d’André.

— Il est en réunion.

— Avec qui ?

— Je ne communique pas la liste des rendez-vous du président.

Marc regarda au-delà d’elle.

Ses yeux s’arrêtèrent sur Lucas.

Le temps sembla ralentir.

Il s’approcha.

— Morel.

Lucas se leva.

— Monsieur Valette.

Marc regarda Claire.

— Je peux lui parler ?

— Il est majeur, répondit-elle.

— Très drôle.

Marc reporta son attention sur Lucas.

— Vous avez cinq minutes ?

Lucas regarda Claire.

Elle ne lui donna aucune indication.

Il comprit que c’était son choix.

— Ici.

Marc sourit.

— J’allais proposer un café.

— Ici me convient.

Plusieurs personnes commençaient à arriver sur l’étage.

Marc baissa légèrement la voix.

— Vous savez pourquoi votre accès à certains dossiers va être limité aujourd’hui ?

Lucas ne savait pas.

— Non.

— Parce que vous êtes en train de dépasser très largement ce pour quoi vous avez été recruté.

Lucas choisit la prudence.

— Mes accès sont définis par la présidence.

— Oui. Justement.

Marc regarda sa montre.

— Vous connaissez André depuis combien de temps ? Une semaine ?

— À peu près.

— Moi, vingt-trois ans.

— D’accord.

— Vous pensez que ça ne signifie rien.

— Je n’ai pas dit ça.

— Vous pensez que parce qu’il vous a choisi personnellement, il vous dira tout.

Lucas sentit le piège.

— Je ne sais pas ce qu’il me dira.

Marc eut un léger rire.

— Vous devriez peut-être vous demander pourquoi un milliardaire prend soudain un manutentionnaire sous son aile après une crevaison providentielle.

Le mot frappa Lucas.

— Providentielle ?

— C’est une belle histoire.

— C’en est une vraie.

— Peut-être.

Marc s’approcha d’un demi-pas.

— Ou peut-être qu’André a simplement trouvé quelqu’un qui lui doit trop pour poser les mauvaises questions au mauvais moment.

Lucas ne répondit pas.

Marc poursuivit.

— Vous croyez que votre indépendance l’intéresse. Mais vous travaillez directement pour lui. Votre salaire vient de lui. Votre famille va probablement bénéficier de ce salaire.

La mention de sa famille fit changer quelque chose en Lucas.

— Pourquoi parlez-vous de ma famille ?

Marc sembla comprendre qu’il avait été trop loin.

— Tout le monde a une famille.

— Vous connaissez nos finances ?

— Non.

— Alors ne les utilisez pas dans cette conversation.

La voix de Lucas resta basse.

Claire s’était rapprochée.

Marc recula légèrement.

— Je vous donne seulement un conseil.

— Vous êtes le deuxième Valette à m’en donner un en moins de vingt-quatre heures.

Cette fois, le visage de Marc se ferma.

— Qu’est-ce que Philippe vous a dit ?

Lucas ne répondit pas.

— Intéressant.

Claire intervint.

— Marc, André vous rappellera.

Il partit sans saluer.

Lucas resta debout.

— “Crevaison providentielle”, répéta-t-il.

Claire le regarda.

— Oui.

— Comment sait-il ?

— L’histoire a circulé.

— Jusqu’à ce niveau de détail ?

— André a pu la raconter à quelqu’un.

Lucas secoua la tête.

— Non. Il m’a expressément demandé de ne pas la raconter.

— Ça ne veut pas dire qu’il ne l’a jamais mentionnée lui-même.

Mais Lucas sentait autre chose.

Marc avait utilisé l’événement non comme une anecdote, mais comme une manière de suggérer une manipulation.

À huit heures trente, une nouvelle secousse arriva.

Une employée du service communication appela Claire.

Un journaliste venait de demander une réaction concernant “le recrutement inhabituel d’un proche personnel du président à un poste stratégique sans processus concurrentiel”.

Lucas sentit son ventre se creuser.

— Un proche personnel ?

Claire demanda au téléphone.

— Quel média ?

Elle nota le nom.

Le Courrier Économique.

Le journaliste affirmait disposer de témoignages indiquant que Lucas avait été recruté après avoir rendu “un service personnel” à André.

— Ça n’a pas pris longtemps, murmura Lucas.

Claire raccrocha.

André sortit de son bureau.

— Quoi ?

Elle lui expliqua.

Il jura à voix basse.

— Qui a parlé ?

Marianne Stein, appelée immédiatement, donna une réponse plus utile.

— On ne cherche pas d’abord qui. On sécurise les faits.

Elle regarda Lucas.

— Votre recrutement a-t-il suivi une procédure documentée ?

— André a demandé une vérification de mon dossier. Références, exercices précédents, tout ça.

Claire confirma.

— J’ai les traces.

— Très bien. Votre contrat mentionne-t-il une création exceptionnelle du poste ?

— Oui.

— Validation RH ?

Claire hésita.

— Accélérée.

— Par qui ?

— André.

Marianne nota.

— Ce n’est pas illégal. Mais narrativement, c’est vulnérable.

Lucas eut un rire amer.

— “Narrativement vulnérable”. J’aime beaucoup.

À 9 h 10, le journaliste envoya ses questions par écrit.

Pourquoi Lucas Morel avait-il obtenu un poste mieux rémunéré que celui pour lequel il avait initialement candidaté ?

Pourquoi n’y avait-il pas eu de mise en concurrence ?

Avait-il rencontré André Delmas avant son recrutement ?

Avait-il rendu un service personnel au président ?

Le groupe pouvait-il confirmer que Lucas Morel participait actuellement à des dossiers sensibles concernant d’anciens dirigeants ?

La dernière question changea l’atmosphère.

— Ils savent que je travaille sur quelque chose, dit Lucas.

Marianne acquiesça.

— Oui.

— Donc ce n’est pas seulement une fuite RH.

— Non.

André regarda Claire.

— Marc.

— Peut-être.

— Qui d’autre ?

Claire répondit.

— Philippe. Des gens aux RH. Quelqu’un à l’informatique. Quelqu’un qui nous observe.

Lucas relut les questions.

— Ils essaient de me discréditer avant que ce que j’ai trouvé sorte.

Marianne ne valida pas directement.

— C’est une hypothèse sérieuse.

André frappa doucement la table.

— On répond avec tout.

— Non, dit Marianne.

— Pourquoi ?

— Parce que si vous racontez l’histoire complète du pneu aujourd’hui, vous transformez Lucas en héros choisi personnellement par le président. Ça ne règle pas le problème d’indépendance.

Lucas dit :

— Et si on ne répond pas, ils vont dire que je suis votre protégé mystérieux.

— Alors on répond factuellement. Vous aviez réussi les étapes préliminaires. Votre dossier avait été évalué. Le poste de mission a été créé par décision de présidence. Aucun lien antérieur n’existait.

Claire ajouta :

— Et on ne mentionne pas Orbis.

— Évidemment, dit Marianne.

À dix heures, les premières rumeurs circulaient déjà dans le bâtiment.

Deux personnes cessèrent de parler quand Lucas entra dans l’ascenseur.

À la cantine, il surprit son nom dans une conversation.

“Le gars qui a aidé Delmas.”

“Le pneu.”

“C’est sérieux ?”

“Apparemment.”

Lucas prit son plateau et s’installa seul.

Élodie Martin arriva cinq minutes plus tard.

— Je peux ?

— Bien sûr.

Elle s’assit.

— Ça circule.

— J’avais remarqué.

— Tu veux que je te dise ce que les gens racontent ?

Lucas hésita.

— Vas-y.

— Que tu as aidé André sur la route. Qu’il t’a embauché trois jours plus tard. Que tu travailles maintenant directement pour lui sur un audit secret.

— Impressionnant.

— C’est vrai ?

— Quelle partie ?

— Je suppose que tu ne peux pas répondre.

— Bonne supposition.

Élodie piqua sa salade.

— Je vais te dire un truc. Les gens ici pardonnent facilement le favoritisme s’ils pensent pouvoir en bénéficier un jour. Ce qu’ils détestent, c’est ne pas savoir où se trouve le pouvoir.

Lucas la regarda.

— Et toi ?

— Moi, je déteste surtout qu’on utilise mon contrôle interne pour faire joli.

La phrase attira son attention.

— Pourquoi tu dis ça ?

Élodie posa sa fourchette.

— Parce qu’hier soir, quelqu’un a essayé de faire passer une purge d’archives fournisseurs sous une vieille procédure que mon équipe n’a pas validée.

Lucas ne bougea pas.

— Qui ?

— Ça, je ne devrais probablement pas te le dire.

— Alors pourquoi m’en parler ?

Elle le regarda droit dans les yeux.

— Parce que la demande venait du bureau finance.

Philippe.

Lucas sentit la confirmation.

— Et tu l’as signalée ?

— Ce matin.

— À qui ?

— À mon supérieur.

Lucas savait que son supérieur opérationnel dépendait de Philippe.

— Élodie—

Elle comprit immédiatement.

— Quoi ?

— Ne fais rien d’autre toute seule.

Son expression changea.

— Pourquoi ?

Lucas choisit ses mots.

— Parce que si quelque chose te paraît assez bizarre pour venir me parler alors que tout le bâtiment pense déjà que je suis au centre d’un audit secret, tu dois passer directement par Hélène Roux.

Élodie resta immobile.

— La présidente du comité d’audit ?

— Oui.

— Tu me fais peur.

— Ce n’est pas mon intention.

— Tu es mauvais menteur.

Elle se leva avec son plateau.

— Je vais réfléchir.

En quittant la cantine, Lucas reçut un appel de Sophie.

Il décrocha.

— Tu travailles ?

— Oui.

— Il y a un article sur toi.

Lucas s’arrêta.

— Déjà ?

— Pas un article complet. Une brève en ligne.

Il ferma les yeux.

Sophie poursuivit.

— “Le jeune inconnu propulsé dans l’entourage d’André Delmas après une rencontre privée.”

Lucas sentit la colère lui monter au visage.

— Ne lis pas les commentaires.

— Trop tard.

— Sophie.

— Je sais.

Sa voix avait changé.

— Ils parlent de maman.

Lucas se figea.

— Comment ?

— Quelqu’un a publié qu’elle fait des ménages dans des bureaux et que tu avais besoin d’argent.

Le bruit du couloir sembla s’éloigner.

— Quelqu’un a quoi ?

— Ils disent que tu aurais utilisé une histoire personnelle pour te rendre sympathique auprès d’André.

Lucas serra le téléphone.

Très peu de gens dans l’entreprise connaissaient les difficultés financières de sa famille.

André.

Claire.

Peut-être les RH à travers son dossier.

Marc lui-même venait d’y faire allusion.

Sophie continua.

— Lucas, est-ce que quelqu’un te cherche ?

Il regarda au bout du couloir.

Marc Valette se tenait près des ascenseurs.

Leurs regards se croisèrent.

— Je crois que oui, répondit Lucas.

Et pour la première fois depuis le début de l’enquête, l’attaque n’était plus dirigée contre des fichiers.

Elle était entrée chez lui.


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