PARTIE 27 – Une décision concernant Lina rapproche définitivement Thomas et Adrien de leurs vraies places, tandis qu’Élodie refuse qu’un nouvel équilibre repose sur des non-dits

Le printemps arriva avec les premières terrasses remplies et les vestes laissées ouvertes l’après-midi.

Lina termina son année de CP avec une passion nouvelle pour la lecture et une aversion profonde pour les additions « qui dépassent dix ».

Elle passait désormais un week-end sur deux chez Thomas.

Il n’avait plus annulé depuis presque quatre mois.

Élodie restait prudente.

Mais elle avait cessé de préparer secrètement un plan de secours chaque vendredi.

Un mardi soir, Thomas l’appela.

Sa voix était hésitante.

« J’ai une proposition. »

Élodie se méfia immédiatement.

« Je t’écoute. »

« Mon entreprise me propose un poste à Grenoble. »

Elle s’arrêta de ranger les assiettes.

« Grenoble ? »

« Oui. »

« Quand ? »

« Septembre. »

Elle regarda Lina dans le salon.

« Tu comptes accepter ? »

« Je ne sais pas. »

Élodie ferma les yeux.

« Thomas, ça change tout pour Lina. »

« Je sais. »

« Un week-end sur deux devient beaucoup plus compliqué. »

« Il y a le train. Et je pourrais venir certains week-ends à Lyon. »

Élodie ressentit la vieille colère essayer de revenir.

Encore un changement.

Encore un adulte qui pouvait partir.

Mais Thomas continua :

« C’est pour ça que je ne veux pas décider sans en parler avec toi. »

Elle se tut.

Ce n’était plus l’homme qui annonçait après coup.

Il demandait.

« Le poste est vraiment meilleur ? »

« Oui. Beaucoup. Salaire supérieur, responsabilités. Et… je crois que j’en ai besoin. »

Élodie comprit la dernière phrase.

Une chance de recommencer correctement.

Elle connaissait ce besoin.

« On doit en parler avec Lina. »

« Oui. Ensemble. »

Ils fixèrent le samedi.

Adrien ne fut pas inclus dans cette conversation.

Et il ne demanda pas à l’être.

Le vendredi soir, pourtant, Élodie lui raconta.

Ils étaient assis dans son salon après que Lina se fut couchée.

« Tu as peur qu’elle revive un départ. »

Élodie hocha la tête.

« Oui. Même si ce n’est pas la même chose. »

« Parce que Thomas resterait présent. »

« Il dit qu’il le fera. »

Adrien entendit la nuance.

« Tu le crois ? »

Élodie prit le temps.

« De plus en plus. »

Adrien regarda ses mains.

« Alors peut-être que la question n’est pas de savoir s’il part. C’est ce qu’il fait après être parti. »

Élodie le regarda.

La phrase venait évidemment de son histoire avec Jean.

« C’est facile pour toi de dire ça ? »

« Non. »

Il sourit légèrement.

« C’est justement pour ça que je le dis. »

Le samedi, Thomas arriva à quinze heures.

Ils s’assirent tous les trois avec Lina autour de la table.

La petite sentit immédiatement la gravité du moment.

« J’ai fait quelque chose ? »

Élodie posa une main sur la sienne.

« Non. »

Thomas prit la parole.

« Mon travail me propose d’aller vivre à Grenoble. »

Lina fronça les sourcils.

« C’est loin ? »

« Un peu. »

« Combien ? »

« Environ une heure vingt en train. »

Elle réfléchit.

« Tu vas partir ? »

Thomas regarda Élodie.

Puis sa fille.

« Je n’ai pas encore décidé. »

Lina se raidit.

« Tu veux partir ? »

Thomas prit une inspiration.

« Je veux ce travail. Mais je veux aussi continuer à te voir beaucoup. »

« Si tu pars, tu vas annuler encore ? »

La question tomba brutalement.

Thomas pâlit.

Élodie sentit son cœur se serrer.

Lina avait pardonné davantage qu’elle n’avait oublié.

Thomas répondit doucement :

« J’ai annulé trop de fois avant. Tu as raison de t’en souvenir. »

Lina regarda la table.

« Je détestais quand tu disais que tu venais et que tu venais pas. »

« Je sais. »

« Maman était fâchée. »

« Je sais aussi. »

Thomas posa ses mains à plat.

« Si j’accepte ce travail, on fera un calendrier. Tu sauras exactement quand je viens. Et si je ne peux pas, je te le dirai moi-même. Mais je vais tout faire pour respecter les dates. »

Lina leva les yeux.

« Adrien viendra avec nous à Grenoble ? »

Élodie cligna des yeux.

Thomas eut une seconde de surprise, puis sourit légèrement.

« Ça, ce n’est pas moi qui décide. »

Lina se tourna vers sa mère.

« Pourquoi elle demande ça ? » souffla Thomas.

Élodie retint un rire.

« Parce qu’elle pense que tous les adultes doivent être dans chaque plan. »

Lina protesta.

« Non ! »

Puis elle ajouta :

« Mais Adrien fait partie de nous. »

Le silence tomba.

Élodie sentit Thomas se raidir.

Adrien n’était même pas là.

Et pourtant, sa place venait d’être nommée par Lina avec une simplicité redoutable.

Thomas baissa les yeux.

Élodie attendit sa réaction.

Il finit par demander :

« Il fait partie de vous comment ? »

Lina réfléchit.

« Il mange ici. Il vient à mes spectacles. Il connaît Madame Julie. Il sait que j’aime pas les petits pois. »

La logique était implacable.

Thomas sourit tristement.

« D’accord. »

Lina l’observa.

« T’es triste ? »

« Un peu. »

Élodie sentit sa respiration se bloquer.

Thomas poursuivit :

« Pas parce que j’aime pas Adrien. Parce que parfois, quand on réalise qu’on a raté des choses, ça fait mal. »

Lina prit sa main.

« Mais t’es toujours mon papa. »

Thomas ferma les yeux une seconde.

« Oui. »

Élodie détourna le visage.

Elle avait voulu protéger Lina des conflits de loyauté.

Et sa fille venait, avec six mots, de remettre chacun à sa place.

Adrien pouvait compter.

Sans remplacer Thomas.

Thomas pouvait être son père.

Sans posséder toute la vie d’Élodie.

Après la conversation, Lina partit jouer dans sa chambre.

Thomas resta à table.

« J’avais peur qu’il me remplace. »

Élodie répondit doucement :

« Personne ne peut te remplacer si tu restes présent. »

Il hocha la tête.

« Je commence à comprendre. »

« Ça nous a pris du temps à tous. »

Thomas regarda vers le couloir.

« Je crois que je vais accepter Grenoble. »

Élodie sentit la peur.

Mais aussi autre chose.

Confiance, peut-être.

Pas complète.

Mais suffisante.

« Alors on organisera. »

Thomas sourit.

« Merci. »

Quelques semaines plus tard, Adrien accompagna Élodie au spectacle de fin d’année de Lina.

Thomas était déjà assis au deuxième rang.

Quand ils arrivèrent, il leva la main.

« Il y a deux places ici. »

Élodie s’arrêta.

Adrien aussi.

Puis ils s’assirent à côté de lui.

La scène aurait semblé impossible quelques mois auparavant.

Lina entra avec sa classe, vêtue d’un tee-shirt jaune et d’un serre-tête ridicule représentant un soleil.

Lorsqu’elle aperçut les trois adultes côte à côte, son visage s’illumina.

Élodie sentit sa gorge se serrer.

Adrien lui prit discrètement la main.

Thomas le vit.

Il ne détourna pas le regard.

Après le spectacle, Lina courut vers eux.

« Vous étiez tous là ! »

Comme si cela constituait le plus grand succès de la soirée.

Thomas se pencha.

« Évidemment. »

Adrien ajouta :

« On a même survécu à la chanson sur les légumes. »

Lina le frappa doucement avec son programme.

« Elle était bien ! »

« Très bien. Surtout le couplet sur les carottes. »

Élodie éclata de rire.

Plus tard, sur le parking, Thomas s’approcha d’Adrien pendant qu’Élodie aidait Lina à remettre sa veste.

« Je peux te parler une seconde ? »

Adrien sembla surpris.

« Bien sûr. »

Élodie n’entendit pas toute la conversation.

Seulement quelques mots.

Puis Thomas tendit la main.

Adrien la serra.

Dans la voiture, Élodie demanda :

« Qu’est-ce qu’il voulait ? »

Adrien regarda la route.

« Rien de grave. »

« Adrien. »

Il sourit.

« Il m’a dit qu’il savait que je comptais pour Lina. »

Élodie attendit.

« Et ? »

« Et il m’a demandé de ne jamais lui faire croire que je resterais si je n’en étais pas sûr. »

Élodie sentit immédiatement le poids de cette phrase.

« Qu’est-ce que tu as répondu ? »

Adrien resta silencieux quelques secondes.

« Que je ne lui promettrais jamais quelque chose que je n’étais pas prêt à tenir. »

Élodie regarda le profil d’Adrien.

« Et tu es prêt à quoi ? »

Il ralentit à un feu.

Puis tourna la tête vers elle.

« À rester. »

Le feu passa au vert.

Adrien reprit la route.

Mais Élodie resta immobile dans son siège.

Ils avaient parlé de limites.

De contrats.

De prudence.

De temps.

Jamais encore Adrien n’avait utilisé ce mot.

Rester.

Dans leur histoire à tous, c’était peut-être le mot le plus sérieux qu’il pouvait choisir.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 28 : Au moment où Adrien parle enfin d’un avenir commun, Élodie reçoit une proposition qui l’oblige à choisir sans sacrifier ce qu’elle a construit

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