Le samedi soir, Élodie changea quatre fois de tenue.
La quatrième était presque identique à la première.
Elle resta devant le miroir de sa chambre, bras croisés, et se demanda à quel moment elle avait perdu la capacité de s’habiller sans transformer cela en décision stratégique.
À 18 h 07, Sophie lui envoya :
Alors ?
Élodie répondit :
Alors quoi ?
La réponse arriva immédiatement.
Je retire tout ce que j’ai dit sur ton intelligence.
Élodie sourit.
Elle choisit finalement un pantalon noir, un chemisier vert sombre et les boucles d’oreilles qu’elle réservait habituellement aux événements familiaux.
Puis elle se força à arrêter de réfléchir.
Adrien avait proposé de venir la chercher.
Elle avait refusé.
Pas par principe cette fois.
Elle préférait simplement pouvoir rentrer seule si la soirée devenait étrange.
Cette précaution la fit sourire.
Ils se connaissaient depuis des mois.
Ils avaient déjà parlé de leurs familles, de leurs peurs, de leur travail, de leurs erreurs.
Et pourtant, parce que le mot rendez-vous existait maintenant implicitement, tout semblait différent.
À 18 h 58, elle entra dans un petit restaurant près des quais.
Adrien était déjà là.
Il se leva.
Son regard resta une fraction de seconde de trop sur elle.
Élodie sentit immédiatement ses joues chauffer.
« Vous êtes en avance. »
« Deux minutes. »
« Vous aviez promis d’être à l’heure, pas de tricher. »
« J’étais nerveux. »
Elle s’arrêta.
« Vous ? »
« Oui. »
« C’est rassurant. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je croyais être la seule à me sentir ridicule. »
Adrien sourit.
« Nous pouvons être ridicules ensemble. »
Ils s’assirent.
Le restaurant était chaleureux, sans être luxueux. Des tables en bois, des suspensions basses, une carte courte.
Élodie regarda les prix.
Adrien le remarqua.
« Ça respecte vos critères ? »
« Oui. »
« J’ai étudié le dossier sérieusement. »
« Bonne gouvernance. »
Il rit.
Pendant les vingt premières minutes, ils parlèrent presque exactement comme lors de leurs cafés.
Du nouveau poste d’Élodie.
De Marc Gauthier.
De la semaine d’Adrien.
De Madeleine, qui avait tenté trois fois de savoir où ils allaient dîner.
« Vous lui avez dit ? » demanda Élodie.
« Non. »
« Elle va enquêter. »
« Elle a déjà demandé à mon chauffeur. »
Élodie éclata de rire.
« Et ? »
« Il a refusé de répondre. Je pense lui donner une prime. »
Puis le serveur apporta les plats.
Le conversation ralentit.
Quelque chose restait suspendu entre eux.
Pas désagréable.
Mais présent.
Adrien posa sa fourchette.
« Est-ce que je peux dire quelque chose sans que vous me répondiez immédiatement avec une règle ? »
Élodie leva un sourcil.
« Vous pouvez essayer. »
« Je suis très content d’être ici. »
La simplicité de la phrase la désarma.
Elle sourit.
« Moi aussi. »
Adrien ne détourna pas les yeux.
« Très content. »
« Vous insistez. »
« J’ai attendu longtemps. »
Élodie sentit son cœur se serrer doucement.
« Moi aussi. »
Il posa sa main sur la table.
Pas vers elle.
Simplement ouverte entre eux.
Élodie la regarda.
Puis posa la sienne dessus.
Le contact était banal.
Mais aucun des deux ne parla pendant quelques secondes.
Adrien referma doucement ses doigts autour des siens.
« Ça va ? »
Élodie sourit.
« Vous vérifiez toujours ? »
« Avec vous, oui. »
« Ça va. »
Ils restèrent ainsi jusqu’à l’arrivée du serveur.
Élodie retira sa main.
Cette fois, elle ne ressentit aucune peur.
Seulement l’évidence du geste.
Après le dîner, ils marchèrent le long du Rhône.
Il faisait froid.
Le vent poussait des rides rapides sur l’eau.
Adrien lui proposa son bras lorsqu’ils descendirent quelques marches glissantes.
Élodie le prit.
Ils ne parlèrent pas de travail.
Pas une seule fois.
Ce détail sembla à Élodie presque plus intime que le contact de leurs mains.
À vingt-deux heures, ils atteignirent la station de tram.
Adrien s’arrêta.
« Je peux vous raccompagner. »
« Je sais. »
« Et ? »
Élodie réfléchit.
« Marchez avec moi jusqu’à chez moi. »
Il sourit.
Ils firent le reste à pied.
Devant l’immeuble, Élodie chercha ses clés.
Adrien resta à une distance respectueuse.
Elle ouvrit la porte.
Puis se retourna.
« Vous êtes très sage ce soir. »
Il eut un petit rire.
« J’essaie de ne pas gâcher plusieurs mois de patience en vingt secondes. »
Élodie baissa les yeux.
Puis les releva.
« Vous pouvez m’embrasser. »
Adrien ne bougea pas immédiatement.
Il la regarda comme s’il vérifiait encore.
Élodie sourit.
« C’était suffisamment clair ? »
« Exceptionnellement. »
Il s’approcha.
Le baiser fut doux.
Sans précipitation.
Rien de spectaculaire.
Et pourtant, lorsque leurs lèvres se séparèrent, Élodie eut besoin d’une seconde avant d’ouvrir les yeux.
Adrien appuya légèrement son front contre le sien.
« Bonne nuit. »
Elle sourit.
« Bonne nuit. »
Il repartit.
Élodie monta les escaliers presque sans sentir les trois étages.
Elle dormit mal.
Mais pour une fois, ce n’était pas à cause d’une inquiétude.
Le lendemain, Lina revint à dix-huit heures avec Thomas.
Elle entra en parlant de la pâte à pizza qu’ils avaient préparée.
Thomas déposa son sac.
« Tout s’est bien passé. »
« Merci. »
Il hésita.
Puis regarda Élodie.
« Toi aussi ? »
Elle comprit immédiatement.
Son visage devait parler autant que celui de Madeleine.
« Oui. »
Thomas sourit légèrement.
« Bien. »
Il embrassa Lina et partit.
À peine la porte refermée, Lina posa ses mains sur ses hanches.
« T’étais avec Adrien ? »
Élodie resta bouche ouverte.
« Qui t’a dit ça ? »
« Papa. »
« Ton père n’en savait rien. »
« Il a dit que peut-être. »
Élodie murmura quelque chose sur les adultes incapables de s’occuper de leurs affaires.
Lina s’approcha.
« Alors ? »
Élodie réfléchit à la bonne réponse.
« Oui. J’ai dîné avec Adrien. »
Lina sourit immédiatement.
« Je savais ! »
« Tu ne savais rien. »
« Est-ce que c’est ton amoureux ? »
La question arriva avec la brutalité ordinaire des enfants.
Élodie s’assit.
« C’est nouveau. »
« Ça veut dire oui ? »
« Ça veut dire qu’on apprend à savoir ce que c’est. »
Lina réfléchit.
« Vous vous êtes embrassés ? »
Élodie faillit s’étouffer.
« Ça, ce n’est pas une question pour toi. »
« Donc oui. »
« Va ranger tes affaires. »
Lina partit en riant.
Le lundi, Élodie commença son nouveau poste.
Dix-septième étage.
Bureau près d’une grande fenêtre.
Marc Gauthier lui présenta l’équipe.
Aucune référence à Adrien.
Aucune remarque sur son ancienne affectation.
La matinée fut dense.
À midi, elle consulta son téléphone.
Un message d’Adrien :
Comment se passe le premier jour ?
Élodie répondit :
Ils ont déjà découvert que je pose trop de questions.
Adrien :
Donc très bien.
Elle sourit.
Puis posa le téléphone.
Cette séparation professionnelle fonctionnait.
C’était réel.
À dix-huit heures, Adrien passa chez elle.
Cette fois, officiellement invité.
Lina ouvrit la porte.
« L’amoureux de maman est là ! »
Élodie, depuis la cuisine, ferma les yeux.
Adrien entra en essayant visiblement de ne pas rire.
« Bonjour à toi aussi. »
Lina lui prit la main.
« Tu es son amoureux, oui ou non ? »
Élodie apparut.
« Lina. »
Adrien regarda la petite fille.
Puis Élodie.
« Je crois qu’on doit demander à ta mère. »
« Traître », murmura Élodie.
Lina attendait.
Élodie s’accroupit devant elle.
« Adrien et moi, on a décidé d’essayer d’être ensemble. »
« Donc c’est ton amoureux. »
« Si tu veux utiliser ce mot. »
« D’accord. »
Lina sembla satisfaite.
Puis elle se tourna vers Adrien.
« Tu vas habiter ici ? »
Cette fois, Adrien toussa.
Élodie éclata de rire.
« Non. Pas du tout. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’on ne fait pas les choses aussi vite. »
Lina réfléchit.
« Papa avait habité avec toi. »
Le rire disparut.
Élodie sentit immédiatement le poids de la comparaison.
Elle prit les deux mains de sa fille.
« Oui. Mais papa restera toujours ton papa. Adrien ne vient prendre la place de personne. »
Lina regarda Adrien.
Il s’accroupit à son tour.
« Ta mère a raison. Je ne veux pas être ton papa. Tu en as déjà un. »
Lina parut rassurée.
« Alors tu es quoi ? »
Adrien réfléchit.
« Pour l’instant ? Adrien. »
Elle sourit.
« D’accord. »
Puis elle partit chercher un jeu.
Élodie regarda Adrien.
« Merci. »
« C’était évident. »
« Pas pour tout le monde. »
Ils restèrent quelques secondes face à face.
Leur relation venait de franchir une étape qu’aucun baiser n’aurait pu rendre aussi réelle.
Adrien n’entrait plus seulement dans la vie d’Élodie.
Il entrait dans un équilibre familial déjà fragile.
Et tous deux comprirent, sans avoir besoin de le dire, que chaque choix compterait désormais davantage.