PARTIE 19 – Lorsque le père de Lina réapparaît avec de nouvelles promesses, Élodie doit protéger sa fille sans transformer sa colère en décision irréversible

Le dimanche matin, à 9 h 14, le téléphone d’Élodie vibra sur la table pendant qu’elle préparait des tartines.

Elle reconnut immédiatement le nom affiché.

Thomas.

Le père de Lina.

Pendant plusieurs semaines, leurs échanges avaient été réduits aux dépenses, aux horaires et à quelques messages irréguliers. Il appelait rarement. Lorsqu’il le faisait, il promettait souvent un week-end qu’il modifiait ensuite.

Élodie regarda le téléphone sonner.

Lina dessinait dans le salon.

Elle décrocha.

« Oui ? »

« Salut. »

La voix de Thomas portait cette prudence qu’il utilisait lorsqu’il savait avoir quelque chose à se faire reprocher.

« Salut. »

« Lina est là ? »

« Oui. »

« Je voulais lui parler. »

Élodie regarda sa fille.

« Pourquoi ? »

Thomas soupira.

« Parce que c’est ma fille. »

« Ce n’est pas une réponse. »

Un silence.

« Je voulais la prendre le week-end prochain. »

Élodie ferma les yeux.

« Tu devais déjà la prendre il y a trois semaines. »

« Je sais. »

« Et deux semaines avant. »

« Je sais. »

« Elle avait préparé son sac. »

« Élodie, je sais. »

Elle baissa la voix.

« Non. Tu sais que tu as annulé. Ce n’est pas pareil que savoir ce que ça fait à une enfant de six ans qui attend devant la fenêtre. »

Thomas se tut.

Élodie entendit Lina rire devant son dessin animé.

Sa colère monta.

« Qu’est-ce qui est différent cette fois ? »

« J’ai réglé plusieurs choses. Le travail, l’appartement… »

« Tu as un appartement ? »

« Oui. Depuis une semaine. »

Cette information la surprit.

Depuis leur séparation, Thomas logeait chez un ami et utilisait souvent cette instabilité pour justifier les visites irrégulières.

« Où ? »

Il lui donna une adresse à Villeurbanne.

« Il y a une chambre pour elle. »

Élodie s’assit.

« Tu l’as déjà aménagée ? »

« Un peu. »

Elle entendit dans sa voix quelque chose qu’elle n’avait pas entendu depuis longtemps.

De la honte.

« Je ne veux pas te promettre que tout sera parfait », continua-t-il. « Mais je veux recommencer correctement. »

Élodie aurait pu répondre qu’il était tard.

Qu’elle avait appris à vivre sans ses promesses.

Qu’un salaire, un badge et une routine avaient remplacé les discussions interminables sur ce qu’il ferait « bientôt ».

Mais Lina n’était pas un argument dans leur séparation.

Elle était leur fille.

« Tu peux lui parler », dit-elle. « Mais ne lui promets pas le week-end avant qu’on ait fixé les détails ensemble. »

« D’accord. »

Elle apporta le téléphone à Lina.

« C’est papa. »

Le visage de la petite changea immédiatement.

Joie d’abord.

Puis prudence.

Élodie la vit.

Cette prudence lui fit plus mal que l’enthousiasme ne l’aurait fait.

« Salut papa. »

Elle s’éloigna vers la cuisine.

Elle entendit seulement quelques morceaux.

« Oui… mon bras… violet… trois semaines… oui… »

Puis :

« Tu viens vraiment ? »

Élodie ferma les yeux.

Quelques minutes plus tard, Lina lui rendit le téléphone.

« Papa dit qu’il veut me montrer ma chambre chez lui. »

Élodie s’accroupit.

« On va en parler. »

« Il vient samedi ? »

« Je dois d’abord parler avec lui. »

La déception passa sur le visage de Lina.

« Mais il a dit— »

« Je sais. »

Élodie prit ses mains.

« Écoute-moi. Papa veut te voir. C’est une bonne chose. Mais les adultes doivent organiser certaines choses avant. »

« Tu veux pas qu’il vienne ? »

La question la frappa.

« Ce n’est pas ça. »

« T’es fâchée contre lui. »

« Oui. Parfois. Mais ça ne veut pas dire que je veux t’empêcher de voir ton papa. »

Lina étudia son visage.

« Promis ? »

« Promis. »

Le lendemain, Élodie arriva au travail plus fatiguée que d’habitude.

Sarah le remarqua.

« Mauvaise nuit ? »

« Mauvais dimanche. »

« Je peux aider ? »

Élodie secoua la tête.

« Problème personnel. »

Sarah n’insista pas.

À midi, pourtant, Madeleine passa au bureau pour déposer des papiers à Adrien et trouva Élodie seule au comptoir.

« Vous avez une tête à avoir envie de frapper quelqu’un avec une chaise. »

Élodie la regarda.

« Vous avez vraiment le sens de la délicatesse. »

« C’est oui ? »

Élodie hésita.

Puis elle raconta l’essentiel.

Pas Adrien.

Thomas.

Les rendez-vous annulés. Lina qui attendait. Le nouvel appartement. La demande pour le week-end.

Madeleine écouta sans interrompre.

Lorsque Élodie termina, elle demanda :

« Vous pensez qu’il aime sa fille ? »

« Oui. »

« Vous pensez qu’il est dangereux pour elle ? »

« Non. »

« Alors votre problème n’est pas de savoir s’il doit la voir. Votre problème est de savoir combien de fois vous pouvez lui permettre de la décevoir. »

Élodie hocha la tête.

« Exactement. »

Madeleine réfléchit.

« Quand Adrien avait treize ans, son père lui a promis de venir à un match. »

Élodie leva les yeux.

« Il n’est pas venu ? »

« Non. Adrien a prétendu que ça ne lui faisait rien. Il a même marqué deux buts. Puis il a attendu vingt minutes devant les vestiaires après tout le monde. »

Madeleine regarda ses mains.

« J’étais tellement furieuse que j’ai voulu empêcher son père de le revoir. »

« Vous l’avez fait ? »

« Pendant quelque temps. »

« Et ? »

« Adrien m’en a voulu. »

Élodie resta silencieuse.

« Pas parce qu’il préférait son père à moi », poursuivit Madeleine. « Parce qu’il voulait avoir le droit de découvrir lui-même qui était cet homme. »

Elle soupira.

« Les enfants ont parfois besoin qu’on les protège. Mais parfois, notre colère les protège surtout de choses qu’ils doivent pouvoir comprendre à leur rythme. »

Élodie regarda le comptoir.

« Donc je dois laisser Thomas recommencer comme si rien ne s’était passé ? »

« Non. Mettez des conditions. Demandez des actes. Mais ne décidez pas à la place de Lina qu’elle ne veut plus espérer. »

La réponse était agaçante parce qu’elle était raisonnable.

Le soir, Élodie appela Thomas.

« Voilà ce que je propose. »

Il écouta.

« Tu viens la chercher samedi matin. Pas vendredi soir. Tu la ramènes samedi à dix-neuf heures. Une journée, pas un week-end entier. »

« D’accord. »

« Et si tu annules, tu l’appelles toi-même. Pas de message pour que je fasse le sale travail. »

Silence.

« D’accord. »

« Ensuite, si ça se passe bien, on organisera un week-end. »

« Ça me va. »

Élodie fut presque frustrée qu’il ne proteste pas.

« Et je veux l’adresse exacte, ton numéro professionnel et savoir qui vit avec toi. »

« Personne. Je t’envoie tout. »

« Très bien. »

Thomas hésita.

« Merci. »

« Ne me remercie pas. Fais ce que tu as dit. »

Samedi, il arriva à 9 h 02.

Deux minutes de retard.

Mais il arriva.

Lina était prête depuis huit heures quinze.

Elle portait son petit sac à dos malgré le plâtre.

Thomas monta.

Lorsqu’il vit son bras, son visage se décomposa.

« Ça va ? »

« Oui. Regarde, Adrien a écrit dessus. »

Élodie sentit immédiatement la gêne tomber dans l’entrée.

Thomas leva les yeux.

« Adrien ? »

Lina répondit avant elle.

« Le patron de maman. Il est venu manger. »

Élodie ferma les yeux intérieurement.

Thomas regarda Élodie.

« On peut parler deux secondes ? »

Elle demanda à Lina d’attendre dans le salon.

Dans la cuisine, Thomas croisa les bras.

« Ton patron vient manger chez toi ? »

Élodie sentit la colère revenir instantanément.

« Tu as annulé trois visites avec ta fille et ta première préoccupation est qui mange chez moi ? »

« Je demande juste. »

« Non. Tu marques ton territoire dans une maison que tu as quittée. »

Thomas se passa une main dans les cheveux.

« C’est sérieux ? »

Élodie pensa à Adrien.

À leur dîner.

À ce qui n’avait pas encore commencé.

« Ce n’est pas ton affaire tant que ça ne concerne pas Lina. »

« Apparemment ça la concerne puisqu’elle connaît son prénom. »

« Il l’a aidée deux fois. Il est le fils d’une femme qu’elle connaît. Et il a dîné ici une fois. »

Thomas eut un rire sec.

« Rapide. »

Élodie fit un pas vers lui.

« Arrête tout de suite. »

Il se tut.

« Tu n’as plus le droit de contrôler ma vie privée. Je ne contrôle pas la tienne. Ce qu’on doit faire, c’est être des parents corrects. Aujourd’hui, tu emmènes ta fille passer une bonne journée. C’est la seule chose qui compte. »

Thomas baissa les yeux.

« D’accord. »

Elle attendit.

« Désolé. »

Cette excuse la surprit davantage que la question.

Quelques minutes plus tard, Lina partit avec lui.

Élodie resta seule dans l’appartement.

Le silence lui sembla immense.

Elle regarda l’heure.

9 h 17.

Pour la première fois depuis des mois, elle avait presque dix heures devant elle sans travail et sans Lina.

Son téléphone vibra.

Un message d’Adrien.

Comment va le plâtre violet ?

Élodie fixa l’écran.

Puis répondit :

En excursion avec son père aujourd’hui.

La réponse mit un peu plus de temps.

J’espère que ça se passera bien.

Aucune question indiscrète.

Aucun commentaire.

Élodie posa le téléphone.

Puis le reprit.

Vous faites quoi aujourd’hui ?

Elle regarda la phrase avant de l’envoyer.

C’était elle, cette fois.

Pas Lina.

Pas Madeleine.

Pas une urgence.

Elle appuya sur envoyer.

Adrien répondit :

Je devais travailler. Mais je peux être convaincu de faire quelque chose de plus intelligent.

Élodie sourit.

Puis elle écrivit :

Café. Pas réunion. Pas voiture officielle. Pas mère espionne.

Quelques secondes plus tard :

Marché conclu.

Et en envoyant l’adresse d’un café, Élodie comprit que la frontière n’avait pas disparu sous la pression d’un accident, d’un enfant ou d’une rumeur.

Cette fois, elle venait de la franchir volontairement.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 20 : Un café choisi librement change enfin la nature de leur relation, mais Élodie pose une condition qu’Adrien ne peut contourner

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