PARTIE 13 – Madeleine revient avec un déjeuner familial, mais une remarque anodine révèle à Élodie que son nouveau poste commence déjà à dépasser son contrat

Madeleine traversa le couloir avec l’assurance d’une femme qui avait décidé que personne ne lui demanderait plus jamais ce qu’elle faisait là. Son cabas cognait contre sa jambe à chaque pas. Une baguette dépassait du haut, enveloppée dans du papier brun, tandis qu’une odeur de pommes et de thym l’accompagnait jusque devant le comptoir d’Élodie.

Adrien vint à sa rencontre avant qu’elle n’ait besoin de l’appeler.

« Tu es en avance. »

« Non. Tu es habitué aux gens qui arrivent en retard. Ce n’est pas pareil. »

Il voulut prendre son sac.

Madeleine écarta son bras.

« J’ai encore des muscles. »

« Je le sais. »

« Alors utilise les tiens pour ouvrir la porte de ton bureau. »

Claire détourna le visage pour masquer un sourire. Élodie fit semblant de chercher quelque chose sur son écran.

Adrien obéit.

Madeleine s’arrêta pourtant devant le comptoir.

« Bonjour, Élodie. »

« Bonjour, Madeleine. »

« Lina aime ses nouvelles chaussures ? »

Élodie releva vivement la tête.

« Comment vous savez qu’elle a de nouvelles chaussures ? »

Madeleine eut un air innocent.

« Vous l’avez dit à Adrien. »

Élodie regarda Adrien.

Il secoua immédiatement la tête.

« Absolument pas. »

Madeleine soupira.

« Très bien. Claire l’a mentionné devant moi vendredi. »

Claire ouvrit de grands yeux.

« Moi ? »

« Peut-être Sarah. Enfin, quelqu’un. »

Adrien prit enfin le cabas.

« Maman, tu viens déjeuner ou mener une enquête sociale ? »

« Les deux ne sont pas incompatibles. »

Elle se tourna vers Élodie.

« Dites à Lina qu’elle me doit une démonstration de vitesse avec ses chaussures. »

« Je lui transmettrai. »

Madeleine repartit avec son fils.

Élodie les regarda s’éloigner.

Il y avait quelque chose de profondément banal dans leur façon de se parler. Rien du dirigeant et de la mère du dirigeant. Juste un fils qui portait un sac trop lourd parce qu’il avait enfin compris qu’il ne gagnerait jamais la discussion autrement.

Claire resta près du comptoir.

« Vous avez l’air pensive. »

« Je me demandais si Madame Delcourt connaissait tout ce qui se passe dans cet immeuble. »

« Elle essaie. »

« C’est inquiétant. »

« Beaucoup. »

Claire posa une main sur le dossier de la chaise voisine.

« Au fait, Sarah m’a parlé de votre charge de travail. »

Élodie sentit immédiatement la méfiance revenir.

« C’est-à-dire ? »

« Sonia devait revenir dans un mois, mais son médecin a prolongé son arrêt. Nous allons probablement avoir besoin de vous plus longtemps que prévu. »

Élodie resta immobile.

Depuis sa signature, elle savait que les six mois pouvaient se prolonger. Elle s’était pourtant interdit d’y penser sérieusement. Chaque bonne chose était plus facile à supporter lorsqu’on se préparait à la perdre.

« De combien de temps ? »

« Nous ne savons pas encore. Peut-être trois mois supplémentaires. Peut-être davantage. »

Élodie hocha lentement la tête.

« Ce serait toujours sur le même poste ? »

Claire hésita.

Cette hésitation suffit.

« Quoi ? »

« Sarah pense que votre poste pourrait évoluer. »

Élodie posa ses deux mains sur le bureau.

« Évoluer comment ? »

« Ne faites pas cette tête. Ce n’est pas un piège. »

« Depuis que je travaille ici, chaque phrase qui commence par “votre poste pourrait évoluer” finit avec davantage de classeurs. »

Claire rit.

« Cette fois, il s’agirait surtout de responsabilités supplémentaires. »

Le terme responsabilités supplémentaires sonnait presque toujours comme travail supplémentaire avec le même salaire. Élodie se garda de le dire.

« Lesquelles ? »

« Coordination de certains visiteurs, préparation des réunions de direction, suivi de dossiers administratifs transversaux. Rien n’est décidé. Sarah veut d’abord voir comment vous vous en sortez dans les prochaines semaines. »

Élodie regarda l’écran où une dizaine de rendez-vous s’empilaient déjà.

« Pourquoi moi ? »

Claire répondit sans hésiter.

« Parce que vous êtes devenue fiable. »

Le mot produisit sur Élodie un effet plus fort que ne l’aurait fait un compliment plus spectaculaire.

Fiable.

Depuis sa séparation, elle avait surtout eu l’impression de passer d’une urgence à l’autre. Fiable était un mot qu’elle utilisait pour les autres : une voiture qui démarrait toujours, une voisine qui répondait au téléphone, une personne qui tenait sa promesse.

Pas pour elle-même.

Claire repartit.

À midi, Madeleine ressortit du bureau d’Adrien en tenant une boîte vide.

« Il a mangé », annonça-t-elle à Élodie. « Je considère cela comme un succès professionnel. »

« Vous devriez demander une prime. »

« J’y pense. »

Adrien apparut derrière elle.

« Ne l’encouragez pas. »

Madeleine se tourna vers lui.

« Tu as une réunion dans six minutes. »

Adrien regarda sa montre.

« Comment tu sais ça ? »

« Élodie me l’a dit. »

Élodie leva aussitôt les mains.

« Je n’ai absolument rien dit. »

Madeleine éclata de rire.

« Vous êtes tous trop faciles à inquiéter. »

Puis son expression changea légèrement lorsqu’elle regarda Élodie.

« Vous avez cinq minutes un de ces jours ? »

Élodie hésita.

« Pour quoi faire ? »

« Boire un café. Sans ressources humaines, sans fils millionnaire et sans cabas de légumes. »

Adrien eut un soupir.

« Maman. »

« Quoi ? »

« Laisse-la travailler. »

Madeleine haussa les épaules.

« Elle sait dire non. C’est précisément pour ça que je lui demande. »

Élodie sourit.

« Un café, d’accord. »

« Parfait. Samedi matin ? »

Élodie pensa à Lina.

« Si ma fille peut venir. »

« Je comptais sur elle. »

Adrien lança à sa mère un regard soupçonneux.

« Qu’est-ce que tu prépares ? »

« Un café. Tu devrais essayer, parfois. Ça détend. »

Elle repartit vers l’ascenseur.

Élodie retourna à ses dossiers, mais la conversation resta dans sa tête.

Le samedi matin, elle retrouva Madeleine devant une petite boulangerie de la Croix-Rousse.

Lina portait évidemment ses chaussures bleu clair.

« Regardez ! » cria-t-elle avant même de dire bonjour.

Elle courut jusqu’au prochain arbre puis revint.

Madeleine applaudit.

« Impressionnant. Adrien avait des chaussures rouges à ton âge. Il croyait qu’elles le faisaient courir plus vite aussi. »

Lina ouvrit de grands yeux.

« Vraiment ? »

« Non », répondit une voix derrière elles. « Elle invente. »

Adrien arrivait du marché avec deux sacs en papier.

Élodie se figea.

Madeleine, elle, ne sembla pas le moins du monde surprise.

« Ah. Tu es là. »

Adrien la regarda.

« Tu m’as demandé de venir chercher les bocaux que tu avais oubliés chez le fromager. »

« C’est vrai. Quelle coïncidence. »

Élodie comprit immédiatement.

« Madeleine. »

La vieille femme prit un air offensé.

« Quoi ? »

« Vous saviez qu’il viendrait. »

« Bien sûr. C’est mon fils. Je sais généralement où je lui demande d’aller. »

Adrien posa les sacs sur une table extérieure.

« Je peux repartir. »

Élodie observa son embarras.

Étrangement, cela la détendit.

« Vous pouvez rester cinq minutes. Tant que personne ne transforme ça en réunion de travail. »

Lina tira la manche d’Adrien.

« Madame Madeleine dit que t’avais des chaussures rouges. »

Il regarda sa mère.

« Elles étaient bleues. »

Madeleine triompha.

« Donc l’histoire était presque vraie. »

Ils s’assirent.

Le café dura cinq minutes, puis quinze, puis presque une heure.

Madeleine parla davantage que tous les autres réunis. Elle raconta le marché, un voisin qui refusait d’admettre qu’il avait besoin de lunettes, le prix absurde des tomates hors saison. Lina expliqua longuement une dispute entre deux camarades à propos d’un feutre violet.

Adrien l’écouta avec un sérieux qui amusait Élodie.

« Et finalement qui avait le feutre ? » demanda-t-il.

« Emma. Mais Zoé croyait que c’était le sien. »

« Donc il n’y avait pas de voleuse. »

« Non. Mais Zoé a quand même crié. »

Adrien hocha la tête.

« Problème classique de gouvernance. »

Lina regarda sa mère.

« Ça veut dire quoi ? »

« Que Monsieur Delcourt parle parfois comme un manuel. »

Adrien sourit.

« Vous pouvez m’appeler Adrien en dehors du bureau. »

La phrase tomba avec une simplicité qui surprit Élodie.

Elle regarda Madeleine, qui s’intéressait soudain de très près à sa tasse.

« D’accord », répondit-elle finalement. « Adrien. »

Il ne se passa rien de spectaculaire.

Et pourtant, quelque chose changea imperceptiblement.

Lorsqu’ils se séparèrent, Adrien accompagna sa mère vers le marché tandis qu’Élodie repartait avec Lina.

Au coin de la rue, la petite tira sur sa main.

« Maman ? »

« Oui ? »

« Adrien est gentil. »

Élodie faillit corriger la familiarité.

Puis elle renonça.

« Oui. »

« Tu l’aimes bien ? »

Elle trébucha presque sur une bordure.

« Comme patron ? »

« Je sais pas. Comme personne. »

Élodie regarda sa fille.

« Tu poses beaucoup de questions pour quelqu’un qui s’est battu toute la semaine pour un feutre violet. »

Lina sourit.

« C’était pas moi. »

Élodie évita soigneusement de répondre.

Le lundi suivant, Sarah l’attendait avec un dossier inhabituellement mince.

« J’ai une mission pour vous. »

Élodie regarda la couverture.

« Ça ne ressemble pas au classeur de la mort. »

« C’est plus délicat. »

À l’intérieur figurait la liste d’une délégation étrangère attendue la semaine suivante, accompagnée d’un programme complexe.

« Vous allez coordonner leur arrivée de bout en bout. Chauffeurs, salles, badges, traductions, déjeuner, modifications de dernière minute. Je vérifierai derrière vous, mais le dossier est à vous. »

Élodie sentit la peur et l’excitation se mélanger.

« Pourquoi moi ? »

Sarah leva un sourcil.

« Parce que je pense que vous pouvez le faire. »

Encore cette idée.

La confiance.

Élodie prit le dossier.

Cette fois, au lieu de penser immédiatement à tout ce qui pouvait mal tourner, elle ouvrit la première page.

« Très bien. »

Sarah sourit.

« Très bien quoi ? »

Élodie inspira.

« Très bien. Je m’en charge. »

Et pour la première fois depuis son arrivée, elle ne vit pas cette responsabilité comme un test destiné à décider si elle méritait sa place.

Elle la vit comme la preuve qu’elle avait déjà commencé à l’occuper.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 14 : La première mission confiée à Élodie tourne presque au désastre lorsqu’un détail oublié menace une réunion préparée depuis plusieurs semaines

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