PARTIE 9 – Dès son premier matin, Élodie découvre que gagner sa place sera plus difficile que signer le contrat qui lui a ouvert la porte

Le lundi suivant, Élodie arriva devant la tour Delcourt à 8 h 02 alors que son poste ne commençait qu’à 8 h 30. Elle avait préparé ses vêtements la veille, vérifié trois fois le réveil et déposé Lina à l’accueil du matin de l’école vingt minutes plus tôt que nécessaire. Malgré toutes ces précautions, elle eut l’impression d’être en retard dès que les portes vitrées s’ouvrirent devant elle.

Le hall était déjà animé. Des employés passaient leurs badges aux portiques, des livreurs patientaient près d’un comptoir latéral et une équipe de nettoyage rangeait silencieusement son matériel après la tournée matinale. Élodie ralentit malgré elle en approchant de l’endroit où Bastien avait déchiré son CV une semaine plus tôt.

Nathalie travaillait à l’accueil.

Elle reconnut immédiatement Élodie.

« Premier jour ? »

Élodie montra son badge provisoire.

« C’est écrit sur mon visage ? »

« Seulement dans votre manière de regarder les ascenseurs comme s’ils allaient vous poser un examen. »

Élodie eut un petit rire.

« C’est à peu près ce que je ressens. »

Nathalie lui indiqua le portique réservé aux employés.

Cette fois, Élodie passa son badge elle-même.

Le voyant vert s’alluma.

Ce détail minuscule lui provoqua une émotion disproportionnée. Quelques jours auparavant, elle se tenait de l’autre côté du même hall avec une candidature en morceaux. À présent, son nom ouvrait une porte.

Elle entra dans l’ascenseur avant que ce symbole ne devienne trop important dans son esprit.

Au vingt-troisième étage, Sarah l’attendait avec deux cafés.

« J’ignorais comment vous le preniez, alors celui-ci est noir et celui-là contient du lait. Choisissez avant que je boive les deux. »

Élodie prit le café au lait.

« Vous commencez toujours les formations avec un test ? »

« Absolument. Le mauvais choix entraîne un licenciement immédiat. »

« J’aurais dû lire le règlement intérieur. »

Sarah sourit et lui remit un badge définitif.

ÉLODIE MARTIN — ADMINISTRATION.

Élodie passa le pouce sur les lettres sans commentaire.

Son poste de travail se trouvait derrière un comptoir discret installé devant le couloir menant aux salles de réunion de la direction. Rien à voir avec le grand accueil du rez-de-chaussée. Ici, les visiteurs avaient déjà été identifiés plus bas. Son rôle consistait surtout à orienter, téléphoner aux personnes attendues, gérer plusieurs calendriers et éviter que trois réunions importantes utilisent la même salle au même moment.

Sarah déposa le fameux classeur devant elle.

« Première règle : ne cherchez pas à tout retenir aujourd’hui. »

Élodie ouvrit la première page.

« C’est rassurant, parce que j’ai arrêté de croire que c’était possible à la page douze. »

« Deuxième règle : si vous ne savez pas, demandez. Une erreur reconnue en trente secondes coûte généralement moins cher qu’une improvisation défendue pendant deux heures. »

Élodie hocha la tête.

Cette phrase lui plut.

Les deux premières heures furent consacrées aux outils internes. Codes des salles. Numéros de postes. Adresses génériques. Droits d’accès. Planning des chauffeurs. Procédure d’arrivée des partenaires étrangers. Consignes concernant les documents confidentiels. Certaines choses lui rappelaient le cabinet dentaire. D’autres semblaient avoir été inventées par quelqu’un qui aimait transformer une réservation de salle en opération militaire.

À 10 h 17, son téléphone sonna pour la première fois.

Élodie fixa l’appareil.

Sarah, assise au bureau voisin, leva les yeux.

« Il ne mord pas. »

Élodie décrocha.

« Administration, Élodie Martin, bonjour. »

Une voix masculine parla si vite qu’elle comprit seulement « conseil », « onze heures » et « documents ».

« Excusez-moi, pouvez-vous me redonner votre nom ? »

Le silence qui suivit fut bref mais perceptible.

« Philippe Arnaud. Direction financière. Je vous demande si les dossiers du conseil sont déjà montés. »

Élodie chercha l’information sur son écran.

Elle ne la trouva pas.

« Je vérifie et je vous rappelle dans deux minutes, Monsieur Arnaud. »

« Je suis pressé. »

« Je comprends. Je préfère néanmoins vous rappeler avec la bonne réponse plutôt que vous en donner une fausse immédiatement. »

Il sembla hésiter.

« Très bien. Deux minutes. »

Lorsqu’elle raccrocha, Sarah leva un doigt.

« Bien. Maintenant, trouvons ces dossiers avant que vos deux minutes ne deviennent trois. »

Ils étaient dans l’armoire sécurisée de la salle B, exactement là où le classeur indiquait qu’ils seraient.

Élodie rappela après une minute quarante-sept.

Philippe Arnaud répondit simplement :

« Parfait. Merci. »

Lorsqu’elle posa le combiné, elle expira.

Sarah la regarda.

« Vous vous attendiez à quoi ? »

« Je ne sais pas. Un orchestre. »

« Les applaudissements sont le vendredi. »

À midi, Sarah l’accompagna au restaurant d’entreprise. Élodie avait apporté une salade préparée chez elle par habitude, puis se sentit légèrement idiote en découvrant le prix réduit réservé au personnel.

Elles s’assirent avec deux assistantes, Inès et Caroline.

La conversation commença par des sujets ordinaires : une panne de métro, les travaux près de Part-Dieu, la pluie annoncée. Élodie se détendait lorsqu’une voix derrière elle murmura un peu trop fort :

« C’est elle, non ? »

Elle ne se retourna pas.

Une deuxième voix répondit :

« Oui, la femme de l’histoire avec la mère d’Adrien. »

Sa fourchette s’arrêta.

Sarah releva lentement les yeux.

Élodie continua à manger.

Les deux personnes passèrent.

Personne à la table ne parla pendant quelques secondes.

Puis Caroline demanda :

« Vous voulez qu’on fasse semblant de ne pas avoir entendu ? »

Élodie posa sa fourchette.

« J’aimerais surtout que cette histoire ait une date de péremption. »

Inès eut un sourire gêné.

« Les nouvelles circulent très vite ici. »

« J’avais remarqué. »

Sarah essuya ses doigts avec sa serviette.

« Elles circuleront moins vite quand quelqu’un d’autre fera une erreur spectaculaire. Ça ne devrait pas prendre longtemps. Nous sommes nombreux. »

Élodie rit, mais l’épisode resta dans un coin de son esprit.

Elle ne voulait pas être « la femme de l’histoire avec la mère d’Adrien ».

Elle voulait devenir Élodie, celle à qui on pouvait confier un agenda compliqué sans vérifier derrière elle.

L’après-midi lui donna immédiatement l’occasion de prouver qu’elle en était encore loin.

À 14 h 08, elle réserva la salle Horizon pour un rendez-vous client à 15 h. Le logiciel lui indiqua qu’elle était disponible. Elle confirma la réservation, prévint les participants, demanda une carafe d’eau et pensa avoir correctement appliqué la procédure.

À 14 h 41, un homme au costume gris apparut devant le comptoir.

« Pourquoi la salle Horizon est-elle réservée ? »

Élodie consulta son écran.

« Parce que Monsieur Renaud reçoit deux représentants de Valmont à quinze heures. »

« Le comité juridique y siège depuis treize heures trente. »

Élodie sentit son estomac descendre.

Elle vérifia le calendrier.

La réunion juridique apparaissait bien dans le système, mais sur un agenda secondaire qu’elle n’avait pas activé.

« Je suis désolée. Je n’avais pas affiché le calendrier confidentiel. »

L’homme soupira.

« Les représentants de Valmont arrivent dans quinze minutes. »

Sarah, qui avait entendu, s’approcha.

« Salle Lumière ? »

Élodie vérifia.

Occupée jusqu’à quinze heures trente.

« Belvédère ? »

Réservée.

« Salon C ? »

Élodie parcourut le planning.

« Libre, mais configuré pour huit personnes seulement. Ils sont douze. »

Sarah regarda l’heure.

« Très bien. Qu’est-ce que vous proposez ? »

Élodie comprit qu’elle ne lui donnerait pas la solution.

Elle réfléchit.

La salle B avait accueilli le conseil le matin. Les dossiers avaient été récupérés. Elle était assez grande, mais la disposition des tables ne convenait pas.

« La salle B est libre. Je peux demander aux services généraux de modifier la configuration. »

« Combien de temps ? »

Élodie prit le téléphone.

« On va le découvrir. »

Douze minutes plus tard, six personnes déplaçaient des tables tandis qu’Élodie installait les bouteilles d’eau. Les représentants de Valmont arrivèrent à 14 h 58. Monsieur Renaud les accompagna dans une salle prête à 15 h 01.

Personne ne sut qu’elle avait créé le problème avant de le résoudre.

À part Sarah.

Quand elles revinrent au comptoir, Élodie posa les mains sur le bureau.

« J’ai raté la réunion dès le premier jour. »

« Non. Vous avez raté une réservation. La réunion, elle, a lieu. »

« Parce que vous m’avez donné l’autre salle. »

« Je vous ai posé des questions. Vous avez donné l’autre salle. »

Élodie se laissa tomber sur sa chaise.

« C’est votre manière de rendre les gens responsables de leurs erreurs tout en les empêchant de paniquer ? »

« Oui. Ça marche ? »

« Malheureusement. »

Vers seize heures, Adrien traversa le couloir avec deux cadres qu’Élodie ne connaissait pas. Il la vit derrière le comptoir mais se contenta d’un « Bonjour, Madame Martin » exactement aussi neutre que s’il s’était adressé à n’importe quel autre employé.

Élodie répondit de la même manière.

Elle lui en fut reconnaissante.

À 16 h 23, cependant, son dernier appel de la journée arriva au moment où elle rangeait ses notes.

« Administration, Élodie Martin, bonjour. »

« Bonjour. Je dois parler à Monsieur Delcourt. »

La voix était féminine, âgée.

Élodie sourit avant même d’avoir entendu le nom.

« Puis-je savoir qui l’appelle ? »

« Madeleine Delcourt. Sa mère. Mais si vous exigez trois pièces d’identité, je raccroche. »

Élodie éclata de rire.

Sarah leva la tête de son écran.

« Bonjour, Madeleine. »

« Ah, vous reconnaissez ma voix. C’est rassurant. Je voulais seulement savoir s’il mange chez moi mercredi ou s’il va encore prétendre qu’une réunion est plus nourrissante qu’un gratin. »

Élodie consulta l’agenda d’Adrien.

Une réunion figurait jusqu’à dix-neuf heures.

Elle hésita.

« Je crois que ce choix dépasse mes responsabilités administratives. »

« Très bonne réponse. Passez-le-moi. »

Élodie vérifia la ligne interne.

« Il est avec quelqu’un pour cinq minutes encore. Je peux lui demander de vous rappeler. »

« Faites cela. Et dites-lui qu’un gratin ne se réchauffe pas éternellement. »

Élodie nota exactement la phrase.

À 16 h 31, elle transmit le message à l’assistante d’Adrien.

Puis elle attrapa son sac.

Sarah consulta l’heure.

« Vous êtes libre. »

Élodie hésita.

« Le bureau est encore en désordre. »

« Il le sera demain aussi. Partez chercher votre fille. Votre horaire se termine à seize heures trente. »

Élodie resta debout.

Pendant des mois, elle avait pris l’habitude d’accepter chaque minute supplémentaire par peur qu’un employeur choisisse quelqu’un de plus disponible.

« Je peux rester dix minutes. »

Sarah secoua la tête.

« Vous resterez quand ce sera nécessaire. Aujourd’hui, ça ne l’est pas. Ne commencez pas à fabriquer un problème que personne ne vous demande d’avoir. »

Élodie rangea son carnet.

À 17 h 09, elle entra dans l’étude de l’école.

Lina était assise à une table, concentrée sur un dessin.

Lorsqu’elle vit sa mère, elle courut vers elle.

« T’as travaillé toute la journée ? »

« Oui. »

« T’as fait des erreurs ? »

Élodie ouvrit de grands yeux.

« Merci pour la confiance. »

Lina rit.

« Alors ? »

Élodie prit son cartable.

« Une grosse petite erreur. »

« C’est quoi, une grosse petite erreur ? »

« Quelque chose qu’on répare avant que ça devienne une grosse grosse erreur. »

Elles sortirent ensemble.

Au milieu du trottoir, Lina demanda :

« Et ils t’ont gardée ? »

Élodie regarda sa fille.

Puis elle sourit.

« Pour demain, oui. »

Ce soir-là, elle comprit que ce serait peut-être cela, sa période d’essai : non pas trente jours sans se tromper, mais trente jours pendant lesquels chaque erreur lui apprendrait si elle savait rester debout après.

Et le lendemain matin, lorsqu’elle passa son badge dans le hall, le voyant vert lui sembla déjà un peu moins emprunté.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 10 : Une erreur évitée de justesse révèle qu’Élodie apprend vite, mais aussi que certains collègues n’ont pas oublié comment elle est entrée ici

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